Google
This is a digital copy of a book thaï was prcscrvod for générations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project
to make the world's bocks discoverablc online.
It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject
to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books
are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that's often difficult to discover.
Marks, notations and other maiginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book's long journcy from the
publisher to a library and finally to you.
Usage guidelines
Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the
public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we hâve taken steps to
prcvcnt abuse by commercial parties, including placing technical restrictions on automatcd qucrying.
We also ask that you:
+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use thèse files for
Personal, non-commercial purposes.
+ Refrain fivm automated querying Do nol send aulomated queries of any sort to Google's System: If you are conducting research on machine
translation, optical character récognition or other areas where access to a laige amount of text is helpful, please contact us. We encourage the
use of public domain materials for thèse purposes and may be able to help.
+ Maintain attributionTht GoogX'S "watermark" you see on each file is essential for informingpcoplcabout this project andhelping them find
additional materials through Google Book Search. Please do not remove it.
+ Keep il légal Whatever your use, remember that you are lesponsible for ensuring that what you are doing is légal. Do not assume that just
because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other
countries. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can'l offer guidance on whether any spécifie use of
any spécifie book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search mcans it can bc used in any manner
anywhere in the world. Copyright infringement liabili^ can be quite seveie.
About Google Book Search
Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps rcaders
discover the world's books while hclping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full icxi of ihis book on the web
at |http : //books . google . com/|
Google
A propos de ce livre
Ceci est une copie numérique d'un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d'une bibliothèque avant d'être numérisé avec
précaution par Google dans le cadre d'un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l'ensemble du patrimoine littéraire mondial en
ligne.
Ce livre étant relativement ancien, il n'est plus protégé par la loi sur les droits d'auteur et appartient à présent au domaine public. L'expression
"appartenir au domaine public" signifie que le livre en question n'a jamais été soumis aux droits d'auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à
expiration. Les conditions requises pour qu'un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d'un pays à l'autre. Les livres libres de droit sont
autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont
trop souvent difficilement accessibles au public.
Les notes de bas de page et autres annotations en maige du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir
du long chemin parcouru par l'ouvrage depuis la maison d'édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains.
Consignes d'utilisation
Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages apparienani au domaine public cl de les rendre
ainsi accessibles à tous. Ces livres sont en effet la propriété de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine.
Il s'agit toutefois d'un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les
dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des
contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées.
Nous vous demandons également de:
+ Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Google Recherche de Livres à l'usage des particuliers.
Nous vous demandons donc d'utiliser uniquement ces fichiers à des fins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un
quelconque but commercial.
+ Ne pas procéder à des requêtes automatisées N'envoyez aucune requête automatisée quelle qu'elle soit au système Google. Si vous effectuez
des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer
d'importantes quantités de texte, n'hésitez pas à nous contacter Nous encourageons pour la réalisation de ce type de travaux l'utilisation des
ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile.
+ Ne pas supprimer l'attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet
et leur permettre d'accéder à davantage de documents par l'intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en
aucun cas.
+ Rester dans la légalité Quelle que soit l'utilisation que vous comptez faire des fichiers, n'oubliez pas qu'il est de votre responsabilité de
veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n'en déduisez pas pour autant qu'il en va de même dans
les autres pays. La durée légale des droits d'auteur d'un livre varie d'un pays à l'autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier
les ouvrages dont l'utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l'est pas. Ne croyez pas que le simple fait d'afficher un livre sur Google
Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous
vous exposeriez en cas de violation des droits d'auteur peut être sévère.
A propos du service Google Recherche de Livres
En favorisant la recherche et l'accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le français, Google souhaite
contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet
aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs et les éditeurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer
des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l'adresse fhttp: //books .google. com|
^.
LA
CITÉ CHINOISE
LA
CITÉ CHINOISE
PAR
G.-EuG. SIMON
ANCIEN CONSUL DE FRANCE EN CHINE
ANCIEN ÉLÈVE DE L'INSTITUT NATIONAL AGRONOMIQUE DE VERSAILLES
-f^'^cica^iù^ — »-
PARIS
NOXJ VElLiHiEJ REVU
^, BOULEVARD POISSONNIÈRE, 23
Droits de reproduction et de traduciion réservés.
^^ôS'O
V rf^^v^'^^Twrt
? ' -^ . - '
PREMIERE PARTIE
LA FAMILLE
[ ,
PRÉFACE
J'ai expliqué dans l'un des chapitres de l'ouvrage
qu'on va lire comment, n'ayant pu étudier la
Chine dans ses livres d'origine, je l'avais étudiée
sur le vif, c'est-à-dire dans les faits.
Le lecteur trouvera donc ici, avant tout, des
documents, pour parler le langage à la mode.
Quant aux théories, je me suis borné à celles
qui se dégageaient elles-mêmes de l'observation;
et je n'ai eu recours aux livres modernes que
pour montrer, par quelques citations très
courtes, la parfaite concordance des principes et
des résultats recueillis.
La Cité Chinoise est un livre de bonne foi.
G.-EuG. SIMON.
Paris, le 7 octobre 1885.
a
' I
pispp^njff^^^T^^-'f
PREMIÈRE PARTIE
LA FAMILLE
Des génies tels que Pascal, Leibnitz, Bacon ont dit
•
du genre humain qu'il doit être considéré comme un
seul homme qui vivrait toujours et apprendrait con-
tinuellement. Ce qu'ils ont avancé de l'humanité prise
dans son ensemble peut également s'entendre de cette
humanité plus restreinte qu'on appelle une famille.
Tous les jours, nos savants recueillent des faits, obser-
vent des phénomènes, auxquels ils ont donné le nom
d'atavisme, qui révèlent bien, en effet, entre toutes
les générations, une solidarité tellement étroite que,
de là à l'unité et à l'identité énoncées par Pascal,
Leibnitz, Bacon, — aux noms desquels il faut ajouter
celui de P. Leroux, — il n'y a vraiment qu'un pas.
Si donc ce qu'ils ont dit de l'humanité en général
est vrai d'une famille, à plus forte raison cela est-il
vrai de cette famille plus grande qu'on appelle une
.■»-^.-
i
i
\i
'■ -^
PREMIÈRE PARTIE
LA FAMILLE
Des génies tels que Pascal, Leibnitz, Bacon ont dit
•
du genre humain qu'il doit être considéré comme un
seul homme qui vivrait toujours et apprendrait con-
tinuellement. Ce qu'ils ont avancé de l'humanité prise
dans son ensemble peut également s'entendre de cette,
humanité plus restreinte qu'on appelle une famille.
Tous -les jours, nos savants recueillent des faits, obser-
vent des phénomènes, auxquels ils ont donné le nom
d'atavisme, qui révèlent bien, en effet, entre toutes
les générations, une solidarité tellement étroite que,
de là à l'unité et à l'identité énoncées par Pascal,
Leibnitz, Bacon, — aux noms desquels il faut ajouter
celui de P. Leroux, — il n'y a vraiment qu'un pas.
Si donc ce qu'ils ont dit de l'humanité en général
est vrai d'une famille, à plus forte raison cela est-il
vrai de cette famille plus grande qu'on appelle une
1
2 LA CITÉ CHINOISE
nation. — Toutes les nations anciennes dont nous
I
avons gardé le souvenir ont disparu. Une seule vit
*encore, et elle est ainsi devenue l'aînée de celles qui
existent actuellement. Mais elle n'est pas connue. Oii
peut dire, il est vrai, que toutes les nations héritent
les unes des autres et que, par conséquent, la France^
r Angleterre, la Russie même, orit; des origines aussi
reculées qu'il soit possible de les imaginer; mais
tandis que les nations modernes n'ont hérité de?
anciennes qu'en ligne collatérale, celle dont nous
allons nous occuper a hérité en ligne directe des géné^
rations qui l'ont formée. Là est sa profonde original
lité. Chez elle, les phénomènes de l'hérédité se sonl
manifestés régulièrement. Jamais, ils n'ont été con-
trariés ou modifiés par des changements de milieux,
L'évolution des idées et des faits, aussi certaine que
celle des êtres, n'y a subi aucun ébranlement qui l'ail
pu troubler. Aucune influence extérieure, aucune révé-
lation n'est venue changer la direction de ses efforts,
retarder son développement. Là, dis-je, est la profonde
originalité de la Chine, là peut être aussi le secret de
son exceptionnelle durée*
Eh bien! il a paru au moins intéressant de savoii
ce que, dans de telles conditions, laissé à lui-même,
l'être humain a pu devenir» On veut connaître les
progrès qu'il a su réaliser, l'orgatiisation à laquelle iJ
est parvenu, en un mot sa civilisation. Les pages qui
vont suivre ont pour objet de répondre à ces désirs j
JT.Ïf
LA FAMILLE 3
iais la civilisation dont tout le monde parle a, sui-
vant ceux qui en parlent, des sens et des objectifs
jien différents. Quant à nous, nous dirons queFÉtat
^.plus civilisé est celui dans lequel, sur une surface
ip territoire donnée, le plus grand nombre d'hommes
ossible ont su se procurer et se distribuer le plus égale-
„aent et au meilleur marché possible la plus grande
pnmie de bien-être, de liberté, de justice et de sécu-
|lté. J'exposerai d'abord la situation de la Chine à
,ps différents points de vue, puis je dirai par quels
^>oyens elle y est arrivée et les principes qui Font
lairigée*
m"
t
I
IX.
^jjÛans Tordre que je viens de tracer, le premier
pint sur lequel se porte l'attention, c'est la popu-
(- tion. Elle est de 837 millions d'habitants pour tout
j^iÈmpire chinois, en y comprenant les tribus nomades
^^} la Mongolie et les tribus plus ou moins soumises
.1 insoumises des régions voisines du Thibet et de
^if^nam. C'est plus du tiers de la population totale de
^^,atre planète. Mais nous limiterons le champ de notre
[^,,amen au territoire de la Chine proprement dite^
jjtfconscrite à l'est et au sud par la mer, à l'ouest
^,jar les chaînes du Thibet, au nord par la Grande
.^luraillci Là, sur une superficie de 330 millions d'hec-
1
4 LA CITÉ CHINOISE
tares, soît six à sept fois celle de la France, nous
trouvons une population de plus de 400 millions
d'individus.
Or l'on sait que, sur une aire quatre ou cinq fois
plus vaste, l'Europe compte à peine 280 millions d'ha-
bitants. — Mais il y a en Chine des provinces grandes
comme la France et l'Allemagne, où l'on compte cinq,
six et sept habitants par hectare; il y a des districts,
grands comme la Belgique, où cette densité dépasse
douze et même quinze habitants. Aucune contrée
d'Europe, si ce n'est peut-être l'île de Jersey et la
province de Valence en Espagne, ne peut, sous ce
rapport, être comparée à la Chine. Cette densité paraît
tellement extraordinaire qu'elle a été souvent contestée
et qu'on a mis en doute l'exactitude des statistiques
chinoises. Mais elle n'est pas douteuse pour ceux à
qui il a été donné de parcourir le vaste territoire de
l'empire chinois. Jusqu'aux frontières du Thibet, à
800 lieues de la mer, il m'arrivait fréquemment de
traverser des cités qui comptaient de SOO à 1,300,000
habitants. Dans les provinces les plus reculées, je fai-
sais souvent route avec de véritables foules qui se
rendaient aux marchés et encombraient de IS à 20,000
personnes des lieux où, la veille, on n'aurait pu voir
que de rares aubergistes. D'un bout à l'autre de la
Chine, pour ainsi dire, les villages, les hameaux, les
maisonnettes, défilaient sur mon passage, si pressés et
si rapides, que les seuls environs de nos grandes
LA FAMILLE 5
villes peuvent en donner Tidée. La terre envahit Teau.
Des champs et des jardins établis sur des radeaux
couvrent certains lacs. Les rochers se chargent de
moissons. Partout, d'ailleurs, les cultures les plus pré-
cieuses et les plus délicates, celles qui réclament le
plus de bras et d'assiduité, le sucre, la soie, le thé-,,
la cire, etc. Jusqu'aux vallées les plus lointaines, une
fécondité du sol qui fait souvent rendre aux récoltes
de riz jusqu'à 12 et 14,000 kilogrammes à Thectarc,
et donne à la terre une valeur de 2o à 30,000 francs.
On voit que, sous le rapport de la population, les
Chinois nous laissent très loin derrière eux. Et cepen-
dant, tandis que nous nous plaignons déjà de la nôtre
et que nous la restreignons par tous les moyens pos-
sibles, par les guerres, par le célibat, par la stérilité
volontaire, etc., les Chinois continuent à multiplier
comme si la terre était sans bornes. Ils ne doutent de
rien, et ils ont raison. Si Ton peut mesurer la surface
d'un champ, qui a jamais pu mesurer sa fertilité?
Tant vaut l'homme, tant vaut la terre. Rieii n'est plus
vrai, et ce qui le prouve bien, c'est la Chine. Les
provinces qui sont actuellement les plus peuplées ont
commencé par n'être pas plus habitées ni plus habi-
tables que celles qui, encore aujourd'hui, le sont le
moins. Des montagnes qui ne produisaient rien, des
rochers nus, sont maintenant de véritables gradins de
fleurs et de fruits. Il faut dire aussi que les Chinois
sont très économes de tout ce qui peut servir à aug-
I.A CITÉ CHINOISE
'ôcoiidité du sol. Ils ne déportent pas la
leur pays, comme nous le faisons, en
les fleuves les produits de nos égouts. Ils
nt avec soin, et regardent comme un acte
dont la négligence serait immédiatement
endre à la l«rrc ce qu'elle leur a prêté.
disent que l'augmentation de la population
e meilleur moyen d'augmenter la richesse
particulière. Est-ce qu'une route, un canal,
de fer ne coûtent pas moins cher dans .
très peuplée que dans une contrée qui ne
Est-ce que les frais d'administration n'y
lins élevés? Est-ce que les débouchés n'y
us grands, plus faciles?
ic vrai que si les dépenses d'un pays sont
irecte de son étendue, elles sont en raison
nombre de ses habitants. En fait, veut-on
ïicn chaque Chinois paie d'impôts ? 3 francs
France, nous en payons 90 ou 100. Oui,
t-on, les travaux publics sont nuls, peut-
ils? Hélas I il faut bien le dire, quoi qu'il
notre amour-propre d'Occidental, que sont
nos canaux et nos chemins de fer à côté
trahies canaux de la Chine? Que sont nos
slics, d'ailleurs assez récents, à côté de
et gigantesque système hydraulique qui,
. la mer, sur un espace de 800 lieues, con-
i\ et les met sous la main du cultivateur ?
^yf^^^-cr'^-
I I
LA FAMILLE 7
J'entends d'autres objections. On me dit ; Oui, mais
peut-être le bien-être de chaque Chinois est-il bien
modique ? A cela, il me semble que la densité de la
population est une réponse suffisante. N'est-il pas
évident que, si les Chinois étaient si malheureux, ils
auraient trouvé, tout comme nous, le moyen de pré-
venir ce qui leur aurait paru excessif -dans leur popula-
tion? D'ailleurs, y a-t-il une mesure plus exacte delà
misère ou du bien-être d'un peuple que l'état de sa
criminalité?
Eh bien, voici des faits : dans une ville de près de
deux millions d'habitants, à Han-Keou, où j'ai résidé
pendant quelque temps, il ne s'était produit en trente-
quatre ans qu'un seul meurtre. Dans une province de
vingt-cinq millions d'habitants, le Tché-li, il n'y eut, en
1866 ou en 1867, que douze exécutions capitales. Encore
faut-il ajouter que la troisième récidive de vol est punie
de mort, qu'il n'y a pas de circonstances atténuantes, et
que le Paris de la Chine, Pékin, se trouve dans cette
province. Mais afin de mettre le lecteur à même de juger
plus directement du bien-être de la population chinoise,
combien je voudrais pouvoir le conduire dans ces peti-
tes fermes, dans ces maisonnettes de paysans, où j'ai
tant de fois reçu quelques heures d'une si cordiale hos-
pitalité, lui faire admirer la propreté du logis, des
meubles vernis, parcourir avec lui les inventaires
que j'ai dressés de leurs fortunes et de leurs ressources.
L'un, dans un des moins riches districts de la Chine,
^
1
'wn^>fr^::i-^
PREMIERE PARTIE
LA FAMILLE
Des génies tels que Pascal, Leibnitz, Bacon ont dit
•
du genre humain qu'il doit être considéré comme un
seul homme qui vivrait toujours et apprendrait con-
tinuellement. Ce qu'ils ont avancé de l'humanité prise
dans son ensemble peut également s'entendre de cette
humanité plus restreintes qu'on appelle une famille.
Tous les jours, nos savants recueillent des faits, obser-
vent des phénomènes, auxquels ils ont donné le nom
d'atavisme, qui révèlent bien, en effet, entre toutes
les générations, une solidarité tellement étroite que,
de là à l'unité et à l'identité énoncées par Pascal,
Leibnitz, Bacon, — aux noms desquels il faut ajouter
celui de P. Leroux, — il n'y a vraiment qu'un pas.
Si donc ce qu'ils ont dit de l'humanité en général
est vrai d'une famille, à plus forte raison cela est-il
vrai de cette famille plus grande qu'on appelle une
1
10 LA CITÉ Chinoise
mois après la guerre que nous lui avions faite et le
traité que nous lui avions imposé. Je dus, pendant
ips, souffrir, de la part des fonctionnaires
jne sorte de surveillance qui, si déguisée
me gênait beaucoup. Mais lorsqu'on la
3, c'est-à-dire lorsqu'on fut bien persuadé du
offensif de la mission que je remplissais, et
irisâmes lointaines explorations des provinces
du Thibet, savez-vous, lecteur, comment on
mble auteur des pages que vous lisez î J'ose
ire. Quelle est, parmi les plus belles et les
prérogatives de la souveraineté, celle que
[iez le plus? Le droit de grâce, n'est-il pas
an, je l'avais. Dès mon entrée dans une
rite des fonctionnaires disparaissait devant
5 l'on m'avait gracieusement conféré. Us
t à rendre la justice, à administrer ; mais
on nom, et au sortir de la maison dont on
a demeure, je trouvais les condamnés de la
lesquels j'obtenais, tantôt une grâce entière,
iiminution de peine. Mais au souvenir de
■s, combien je préfère celui des simples et
options, de l'hospitalité humble et tranquille
mtrais dans les villages et dans les hameaux !
îscendus de nos palanquins ou de notre
sant derrière nous nos bagages, auxquels
ions rendez-vous à la station prochaine,
enfoncions, seuls, par les petits sentiers
--r ï-Y
LA FAMILLE 11
dans les champs, sans avoir pris d'autre précaution que
de nous être couverts de notre costume chinois (1).
Nous allions en flânant, nous arrêtant à chaque pas,
causant avec le premier passant de la pluie, du beau
temps, des récoltes et du reste. Je vois encore un cer-
tain arbre sous lequel, un jour, n'en . pouvant plus de
chaleur et de fatigue, nous nous étions laissés tomber.
Un peu de gazon, de vrai gazon, si»rare dans les campa-
gnes chinoises où tout est cultivé, entourait ses racines et
nous faisait un siège doux et frais, sur lequel nous nous
étendions avec un plaisir infini. Malheureusement, nous
n'avions pas remarqué, non loin de là, deux femmes un
peu cachées par quelques arbrisseaux, et qui, travaillant
dans un petit jardin, ne nous avaient pas non pluç
vus venir. Or, il faut savoir qu'il n'est pas convenable
que des hommes étrangers s'arrêtent longtemps en pré-
sence des femmes. Nous savions bien que nous n'étions
pas à notre place, mais comment quitter, sans regret,
l'arbre qui nous abritait du soleil? Nous essayâmes de
conjurer le danger. — « Bonjour donc, les bonnes dames,
dit l'interprète de sa voix la plus avenante. — Bon-
jour, bonjour, mais que faites-vous là? Allez plus loin,
— Cependant, mesdames, voulut-il objecter, nous som-
mes bien fatigués; et, voyez, les autres arbres sont loin.
— Mais quels sont donc ces barbares, reprit l'une de nos
(1) J'étais accompagné dans l'un de ces voyages par M. L.
Bourret, qui avait été délégué, sur ma demande, par le commerce
français de Shang-haï, afin d'étudier les produits commerciaux:
des provinces encore inconnues que j'allais visiter.
12 LA CITÉ CHINOISE
voisines, pour manquer ainsi aux convenances ! Allez-
vous-en, et ne vous le faites pas répéter. » — Penauds
et confus, nous nous levions pour partir quand l'inter-
prète se ravisant et montrant sa pipe : (t Au moins, leur
dit-il, vous nous donnerez bien du feu. — Allez tou-
jours^ on vous le portera. » Nous nous en allâmes lente-
ment, et nous fûmes bientôt rejoints par un petit
garçon qui nous apportait du feu. Je le remerciai en
lui donnant un petit couteau de huit sous, et, deux ou
tii'ois pas plus loin, nous nous laissâmes encore tomber.
Quelques instants après, l'enfant revenait en nous ap-
portant quatre oranges. Je lui remis alors un paquet
d'aiguilles à coudre, puis il partit. Mais nous ne fûmes
pas longtemps seuls. Il revint une troisième fois, con-
duisant un vieillard et deux ou trois hommes qui, après
quelques mots de politesse, nous invitèrent à venir nous
reposer chez eux. Nous acceptâmes avec empressement,
et une heure ne s'était pas écoulée, que nous étions les
meilleurs amis du monde. Les femmes vaquaient libre-
ment devant nous à leurs occupations : l'une apprêtait
le repas, l'autre couvrait la table. Pendant ce temps,
tous les hommes du village s'étaient réunis à ceux de
la maison, et nous causions. Nous causions, ainsi qu'ils
le disent, de l'Orient et de l'Occident, de tout ce qui,
entre ces deux points du monde, intéresse l'homme et
constitue son domaine qu'il connaît si peu. Nous par-
lions de l'Europe, nous parlions de nos parents, car
c'est toujours par là que commence l'entretien. Enfin,
••*',? s
LA FAMILLE 13
nous primes congé de ces braves gens, emportant de
celte journée un Boi\venir qui, après vingt ans bientôt,
ne s'est point effacé.
Je n'oublierai jamais non plus la réception que me
fit, un jour, un pauvre cultivateur chinois, émigré au-
delà de la Grande-Muraille, en Mongolie, à la lisière du
désert de Gobi. Nous avions quitté Tchang-Kia-Keou dès
les cinq heures du matin, en suivant le chemin qui mène
au village de Si-ouang-tse ; et, à onze heures ou midi,
il ne nous avait pas encore été possible de trouver dans
cette triste région, un lieu, une maison, pour nous re-
poser et prendre quelque nourriture. Nous avions bien
traversé quelques misérables hameaux, mais soit que les
habitants fussent occupés de travaux extérieurs, soit
pour toute autre raison, nous n'en avions aperçu presque
aucun. Enfin, sur le midi, nous arrivons au milieu d'un
groupe de maisons un peu plus considérable que les pré-
cédents, mais sans y voir plus de portes ouvertes. Nous
étions sur la place, bêtes et gens, le nez au vent, nous
demandant si nous n'allions pas être forcés de nous ins-
taller contre quelque muraille, lorsque nous voyons ac-
courir un paysan, qui, après nous avoir salués, nous
tint à peu près ce langage : « Oh, monsieur, vous cher-
cheriez en vain dans ce village une maison qui puisse
vous recevoir; il est tout petit, et nous sommes trop
pauvres. Moi-même, je suis bien misérable et bien in-
digne ; cependant, si vous vouliez bien faire à votre tout
petit frère l'honneur de vous reposer chez lui, il ferait de
14 ' LA CITÉ CHINOISE
son mieux : sa maison est là. » Sa maison, un peu plus
grande que les voisines, était d'une extrême propreté.
Une fois qu*il nous y eut installés, il nous quitta et nous
le vîmes courir après les poules. Devinant ses intentions,
nous le priâmes de n'en rien faire, l'assurant que nous
avions toutes les provisions nécessaires et que nous ne
lui demandions que l'abri. Mais il en avait déjà tué deux,
Pendant que le repas s'apprêtait, nous nous mîmes à
causer avec lui, et je ne pouvais m'empêcher d'admirer
sa tenue modeste et discrète, sa façon de parler, simple,
digne, respectueuse sans timidité. Puis le dîner arriva,
et c'est lui qui voulut absolument le servir, avec son fils
aîné, enfant d'environ dix ou douze ans, de si gentilles
manières que, malgré moi, me rappelant nos paysans
français, je faisais entre eux et ceux que j'avais sous les
yeux des comparaisons qui m'attristaient.
Enfin, le repas terminé et l'heure de repartir étant venue,
je voulus laisser à notre hôte quelque souvenir de notre
passage, mais je ne pus lui faire rien accepter. E me de-
manda seulement la permission de me présenter sa famille.
Outre le petit garçon qui avait aidé son père, il y avait en-
core une fillette de quatre ans et un autre petit de deux
ans, qui nous firent leurs petites politesses tout comme
les grandes personnes les mieux élevées auraient pu le
faire.
Ç't' •• *■
s' '" '" . ' ^ '
LA FAMILLE 15
II
Beaucoup d'Européens croient que la Chine est, par
excellence, le pays du despotisme. Or je demande ce
qud peut être un despotisme qui, pour plus de 500 mil-
lions d'êtres, ne s'exerce qu'au moyen de 2o à 30,000
fonctionnaires ; qui, pour se soutenir, n'a qu'une armée
permanente d'une centaine de mille Tartares, quasi
perdus au milieu d'une pareille fourmilière? En réalité,
les Chinois se gouvernent et s'administrent eux-mêmes:
dans la famille, par tous les membres de la famille ;
dans la cité, par les délégués qu'ils ont élus, et dont
les fonctionnaires officiels ne sont, pour ainsi dire, que
les présidents. Et notez qu'ils ne se gênent pas pour
renvoyer ces présidents quand ils ont à s'en plaindre,
ce qu'ils font du reste d'une façon assez originale. Dans
un des départements les plus populeux d'une province
que J'ai visitée, on annonce un jour la prochaine arrivée
d'un préfet qui, partout où il avait été, n'avait laissé
qu'une mauvaise réputation. On le savait. Le peuple
s'émeut, le Conseil du département se réunit, et l'on
envoie au vice-roi adresses sur adresses pour le prier de
revenir sur son malencontreux choix. Mais le vice-roi
s'obstine et l'on apprend bientôt que le préfet n'est qu'à
quelques lieues de la ville. Le Conseil s'assemble de
nouveau ; il fait dresser à l'entrée de la cité une tente;
.1- • K ■ , ... ■ ■ » - ' - ,■' • ,
16 LA CITÉ CHINOISE
on y porte le repas et les rafraîchissements d'usage, et
ou commande le cortège habituel ; mais en même temps
on fait préparer quatre palanquins avec des porteurs
frais et dispos ; puis on attend mon préfet. Il arrive, on
le reçoit poliment ; on l'invite à se reposer et à se
rafraîchir; seulement on lui déclare que le peuple ne
veut pas de lui, qu'il n'entrera pas dans la ville et que
trois délégués du Conseil vont avoir l'honneur de le
reconduire à la capitale.
Ce qui fut fait. Est-ce une exception? Non; et le
calme avec lequel s'accomplit cette exécution .prouve
au contraire qu'elle est dans les mœurs. D'ailleurs,
écoutez leurs législateurs et leurs philosophes : « Le
monarque, disent-ils, n'est que le mandataire du peuple.
S'il se trouve uii souverain qui se conduise contraire-
ment au bien et à la volonté du peuple, tout le monde
le regarde comme une calamité, et quoiqu'il ait l'auto-
rité en mains, on le chasse. « Qui dit cela? Confucius,
c'est-à-dire le plus grand et le plus populaire de leurs
philosophes, de leurs moralistes et de leurs législateurs.
— Voilà pour la liberté politique. — Mais les Chinois
n'ont pas que la liberté politique, ils ont toutes les
libertés; liberté de conscience, de religion, de culte.
On trouve, en effet, dans presque tous les rangs des
fonctionnaires, des musulmans, des juifs et des chré-
tiens, aussi bien que des boudhistes et des hommes ne
professant aucune religion particulière, si ce n'est celle
des ancêtres. Le Gouvernement n'intervient dans les
•vrv "
LA FAMILLE 17
questions religieuses que lorsqu'elles se mêlent aux
questions civiles et qu'elles empiètent sur le domaine
laïque. De temps en temps, on lit dans les instructions
que l'Empereur, les vice-rois ou les gouverneurs ont
l'habitude d'adresser à la population, cette recomman-
dation qui paraît singulière aux Européens : « Défiez^
vous des religions. » De là le reproche d'athéisme qu'on
a longtemps fait à la nation chinoise. Mais on verra
plus tard que rien n'est plus mal fondé. Le Gouverne-
ment n'intervient pas davantage dans l'enseignement
public. Tout le monde est libre d'ouvrir une école;
tout le monde est libre d'y aller ou non; et, chose
remarquable dont on comprendra tout à l'heure la
raison, il n'y a, pour ainsi dire, aucun Chinois qui
ne sache lire, écrire, compter et dessiner. Quant à ceux
voulant poursuivre la carrière des lettres, qui doit leur
ouvrir les administrations publiques, ils ne relèvent
que des examinateurs envoyés par l'Académie de Pékin,
laquelle, tout entretenue qu'elle est par l'État, est abso-
lument indépendante du Gouvernement. En ce qui con-
cerne la liberté d'association et de réunion, je ne crois
pas qu'il soit jamais venu à la pensée d'un gouverne-
ment chinois, au moins depuis plusieurs siècles, de la
mettre en question. On se réunit ou l'on s'associe sans
avis ou autorisation préalable. Dans aucun pays du
monde, je crois, les associations de toutes sortes ne
sont aussi fréquentes, aussi nombreuses et aussi faciles
qu'en Chine. Dans aucun pays du monde, on ne voit
18 LA CITÉ CHINOISE '
à un tel degré de pareilles preuves de force et de vita-
lité. C'est ce que j'espère montrer plus tard. Rien non
plus ne vient limiter la liberté de la presse. J'ai recueilli,
en 1863, dans la province du Se-tchuen, des placards
d'une violence excessive contre l'Empereur et le Gou-
ymœoieDtqui avaient signé le traité que les Européens
leur avaient imposé après le pillage du Palais d'Été et
l'incendie de la grande Bihiiothèque. C'est tout au plus
si les mandarins les faisaient enlever; ûs ne songeaient
pas à en poursuivre les auteurs. Pas de passeports noa
plus ; pas de patentes sur les industries ni sur le com-
,merce; pas d'octrois, si ce n'est à l'entrée de chaque
province et, sur les marchandises étrangères, un droit
fiscal de 5 à 8 0/0 pour tels ou tels articles. Donc,
liberté complète et plus réelle que nous ne pouvons le
rêver, d'industrie, de métier, de commerce, de banque
et de circulation.
J'ai réservé pour la dernière une liberté avec l'idée
de laquelle nous avons, nous autres Européens, bien
de la peine à nous familiariser. Et pourtant c'est la
plus noble et la plus délicate des libertés, celle qui
élève le plus la conscience de l'homme, et qui, à mon
avis, contient toutes les autres. Je veux parler de la
liberté de se juger soi-même, de ce que l'on pourrait
appeler la self juridiction. Je dirai tout à l'heure com-î
ment les Chinois l'exercent; je me borne pour le
moment, à la constater. Là encore, l'Etat n'intervient
que lorsqu'il y est appelé ; et ce qui prouve que son
-irte.-\y w ^ 'rr- -
hK FAMILLE 19
iûtervention n*est pas aussi nécessaire ni aussi fréquente
qu'on pourrait le croire, c'est qu'il n'a, pour l'exercer,
aucune magistratiure spéciale. Ainsi, ni caste judi-
ciaire, ni caste sacerdotale, ni caste enseignante, ni caste
militaire. Peut-on désirer de plus complètes preuves
des libertés dont jouit le peuple chinois?
Je viens de dire que rien ne me semblait plus sus-
ceptible d'élever la conscience, d'y développer le sen-
timent de la justice, que l'exercice même du pouvoir
judiciaire. Mais j'ai plus qu'une appréciation à énoncer,
— On sait que l'industrie de la terre, que l'agriculture
est la profession nationale, pour ainsi dire, de la Chine,
Tous les Chinois, a-t-on pu dire, sont, naissent culti^
vateurs ; et, en fait, il n'y en a peut-être pas un seul
qui ne soit directement intéressé à la prospérité de
l'agriculture. On sait aussi que la culture du riz est
le fond de leur agriculture, puisqu'elle occupe les deux
tiers du territoire, et que cette culture ne se pratique
que dans l'eau et par les irrigations. On sait enfin
combien l'eau de sa nature, est facile à détourner, à
dérober. Eh bien ! comment la culture du riz serait-
elle possible sans la justice? — La régularité delà dis-
tribution des eaux est donc une preuve de grande
loyauté. « Point de culture sans l'ordre, a dit Michelet.
La justice est née du sillon. Cérès qui, à Thèbes et à
Athènes, a rapproché les hommes et fait les lois, Cérès
qui ne semble pas autre que Thémis, Cérès est la
pensée sérieuse des peuples agricoles. » Et du reste.
20 LA CITÉ CHINOISE
ce n'est pas seulement au riz que le Chinois rend
justice, mais à toutes les récoltes, ou pour mieux dire,
à la terre elle-môrac, à la terre qui les produit, au
buffle, au bœuf qui aident à ses travaux. Il se dit ces pa-
roles de Tancienne loi de Perse : « Fais justice à la plante,
au taureau, au cheval; prends garde que la vache ne
mugisse contre toi; ne sois pas ingrat pour le chien.
La terre a droit à la semence; négligée, elle maudit;
fécondée, remercie. A Thomme qui Taura remuée
de droite à gauche, et de gauche à droite, elle dira :
Que tes champs portent tout ce qui est bon à man-
ger ; que tes villages, nombreux, soient abondants en
tous bien. » Il se dit encore : a Laboure et sème ; celui
qui sème avec pureté accomplit toute la loi. »
La bonne foi, le crédit, sont dans les choses cou-
rantes de la vie une autre formé de la justice. Je veux
citer quelques faits. Bien souvent, par exemple, dans
mes voyages, j'eus à refuser des offres de prêts sans
intérêts et sur simple parole que me faisaient des man-
darins ou de riches habitants. <( Monsieur, me disaient-
ils, vous êtes depuis longtemps éloigné de vos com-
patriotes. Peut-être avez-vous besoin d'argent. Disposez
de nous. » Une fois même, il m'arriva de renvoyer à
un mandarin une somme de 8,000 francs qu'il avait
fait laisser dans un coin obscur de mon logis, bien que
j'eusse décliné son obligeance. Je n'était pourtant qu'un
étranger, mais cela montre d'autant mieux l'habitude
que les Chinois ont du crédit moral. Ce n'est assuré-
'W - -,»•
LA FAMILLE ' 21
ment pas en Europe que des étrangers auraient à
décliner de pareilles offres. En Chine je le répète, cela
est fréquent; et, à plus forte raison, entre gens qui
se connaissent. Il est aussi d*usage, dans les banques
chinoises, de remettre à ceux de leurs clients qui le
demandent jusqu'au double de la somme inscrite à
leur compte, moyennant l'intérêt courant, et pour un
délai qui peut aller d^ trois jours à six mois. Mais
c« qui 'montre peut-être le mieux à quel point le cré-
dit, et le crédit moral, est l'habitude générale de la
Chine, c'est cette multitude de petites sociétés d'argent
ou de prêts sans intérêts ou à de faibles intérêts qu'on
appelle des Hoeï-Tsienn, qui se créent journellement
en vue de parer à n'importe quel besoin, depuis l'étu-
diant qui n'est pas assez riche pour continuer ses
études, depuis le paysan qui a besoin d'un buffle
pour entreprendre une culture, depuis le petit mar-
chand qui veut commencer un commerce, jusqu'à la
mère de famille qui songe à pourvoir au mariage de
sa fille.
Une autre forme de la justice, c'est l'assistance due
aux déshérités de ce monde. Quoique moins nombreux
que dans aucun pays de l'Europe, il y en a pourtant
en Chine ; aucune société humaine n'est parfaite ; on
rencontre dans tous les pays des infirmes, des sourds,
des aveugles^ des muets. Ils ne sont pas plus oubliés
cpi'ailleurs ; j'ajouterai même que les établissements où
on les recueille, fondés et entretenus soit par l'Etat,
2Î LA CITÉ CHINOISE
soit par des sociétés particulières, pourraient, sous bie»
des rapports, servir de modèles à des pays où l'on
sacrilie plus à l'apparence, au faste des monuments,
qu'à lïi commodité des malades. C'est ainsi qiiej'ai vu
des établissements hospitaliers chinois mettre à la dis-
position de chacun de leurs pensionnaires im petit
enclos, deux chambres avecla faculté de se faire soigner
par un de leurs parents. Il en eçt de même des enfants
abfuidonnés. Mais, à propos des enfants abandonnés,
on a tant et si mal parlé de ce grave sujet, et l'on
en parle encore si mal, qu'on me saura gré d'en dire
quelques mots.
A entendre les agents de la Société de la Sainte-
Enfance, pour l'appeler par son nom, l'infanticide
serait, en Chine, élevé à la hauteur d'une véritable
institution, tolérée ou même autorisée par les lois.
Le mépris de la vie humaine y serait porté à un tel
degré que les parents auraient l'habitude de jeter aux
pourceaux ceux de lelirs enfants dont ils regarderaient
l'existence comme un embarras. On a pu voir des
i illustrent ces récits et que l'on fait cir-
î les écoles catholiques. Il y a encore dans
églises des bannières décorées de ces mêmes
ue l'on promène dans certaines occasions.
missionnaires du siècle dernier, et d'autres
l aujourd'hui, ont cependant maintes fois
ontre ces, abominables calomnies. Je puis,
it, citer une lettre d'un jésuite, le P. Arayot;
— -*—■•," -»î^' - - • > '*;
LA FAMILLE 23
publiée vers 1790 dans le quatrième volume des
Mémoires concernant les Chinois, qui aurait dû faire
monter le rouge de la honte aux inventeurs de la
légende des petits Chinois. Mais cette légende rapporte
à la Sainte-Enfance cinq à six millions par an, et il
paraît qu'il est dur d'y renoncer.
Quant à moi qui ai passé dix ans en Chine, qui ai
parcouru le pays du nord au sud et de l'est à l'ouest,
je déclare qu'il n'a jamais été à ma connaissance
qu'un infanticide ait été commis, soit dans les loca-
lités (jue j'ai visitées ou habitées , soit dans les locali-
tés voisines. Je ne dis pas cependant qu'il n'en ait
jamais été commis et qu'il ne s'en commette jamais.
Mais j 'affirme que ce crime est beaucoup moins fré-
quent en Chine qu'en France, et que conclure d'un
fait possible, mais accidentel ou involontaire, d'un
enfant dévoré par un porc, à un fait habituel ou vo-
lontaire, est, je ne saurais trop le répéter, une abo-
minable et infernale calomnie ; et ^ en la stigmatisant
d'une façon aussi énergique, je ne crains point d'être
démenti par aucun des Européens qui connaissent la
Chine autrement que par les racontars de gens su-
perficiels ou intéressés. D'ailleurs il y a des faits, des
faits matériels, qui démentent ces récits et qui, seuls,
devraient les faire repousser si l'on se donnait la
peine d'y réfléchir un peu. Et d'abord comment pour-
raientrils s'accorder avec l'augmentation incessante de
la population. chinoise! Elle était de 360 millions en
Z'
î* LA CITÉ CHINOISE
1812: elle est de S37 millions aujourd'hui. 11 me sem-
ble que le démenti est péremptoire. Puis, d*où vien-
nent en général les infanticides? De la misère et des
naissances en dehors du mariage, n'est-il pas vrai? Or
on a vu, il n'y a qu'un instant, ce qu'il fallait penser
de la misère ou du bien-être des Chinois ; et s'il était
nécessaire d'en donner une autre mesure, je dirais que
nulle part ailleurs peut-être il n'existe aussi peu de
mendiants qu'en Chine. A Pékin, il y en a certaine-
ment beaucoup, et leurs importunités sont des plus
repoussantes, mais ils sont loin des 400,000 indigents
assistés de Paris, sans compter ceux qui font un mé-
tier de la mendicité. Dans les villes de l'intérieur, je
ne crois pas, d'après mes informations et mes obser-
vations personnelles, que l'on puisse en compter plus
de 20 ou 23 pour des populations de 150 à 200,000
habitants. Dans les campagnes, on peut dire qu'il n'y
en a pas. — Quant à la seconde cause ordinaire des
infanticides, on verra tout à l'heure qu'elle n'existe
pour ainsi dire pas, puisque le mariage est, au triple
point de vue social, politique et religieux, un devoir
tellement étroit et sacré, que le nombre des célibataires
au-dessus de 24 ans ne vaut vraiment pas la peine qu'on
en parle. Cependant des fléaux imprévus peuvent tout à
coup plonger des familles dans la détresse et leur faire
considérer comme un malheur une nouvelle naissance.
Mais pourquoi se déferaient-elles de leurs enfants par
la mort, alors que l'abandon dos enfants, regardé
£A FAMILLE 25
comme la plus douloureuse des extrémités pour les parents
n'est point poursuivi par TÉtat ? alors qu'il existe au
contraire, depuis la plus haute antiquité, des orpheli-
nats et des établissements spéciaux où ces enfants que
l'on va en quelque sorte chercher à domicile, reçoivent
les soins les plus assidus et les plus intelligents. Car
telle est la vérité ; croire que, avant Tarrivée des mis-
sionnaires catholiques en Chine, les enfants mouraient
comme des chiens dans les rues, et qu'en dehors de
l%lise catholique, apostolique et romaine, il n'y a ni
salut, ni pitié, ni charité, est une erreur dont il faut
absolument se débarrasser. Du reste, le lecteur va en
juger lui-même ; mais avant d'exposer les deux systè-
mes, chinois et catholique, et les procédés suivis danP
leurs différents orphelinats, je dois répéter que, de
même que l'infanticide et pour les mêmes raisons,
l'abandon et l'exposition des enfants sont beaucoup plus
rares en Chine qu'en France. Un missionnah-e, le
P. Chevrier ou Cherrier, placé à la tête de l'établisse-
ment delà Sainte-Enfance àTien-Tsinn, ville de plus de
300,000 âmes, me disait, en 1862, que depuis l'ouver-
ture de cet établissement, qui datait de trois ans, il
n'avait pas encore pu, par aucun moyen, se procurer
un seul enfant.
Puis, l'abandon n'y a pas ce caractère définitif qu'il
a ailleurs. Il cesse très souvent avec les causes qui
l'avaient déterminé ; et comme la pauvreté n'est pas
incurable, mais passagère, les parents vont très souvent
3
26 LA CITÉ CHINOISE
redemander aux orphelinats les enfants qu'ils leur
avaient confiés. Dans les étabUssements chinois, on
s'empresse de les leur rendre. Il n'en est pas de même
dans les orphelinats catholiques, où les enfants, une
fois baptisés, ne peuvent plus être rendus à leurs pa-
rents non catholiques. C'est l'histoire du petit Mortara ;
et c'est encore la lamentable histoire des massacres des
Français de Tien-Tsinn, en 1870, provoqués par le refus
des missionnaires de rendre aux familles chinoises des
enfants qu'ils avaient enfin réussi à se procurer à la
suite des inondations du fleuve Jaune. II ne faut pas
oublier, en elFet, que le but de l'institution de la Sainte-
Enffuice n'est pas de sauver les enfants de la mort tem-
t)orelle, mais qu'il est essentiellement de les sauver de
la mort spirituelle. En sorte que l'idéal de cette institu-
tion serait que chaque enfant mourût aussitôt baptisé,
et que ceux qui survivent sont considérés comme de
vérit^les impedimenta. .Va évoque, M' Baldus, disait,
k ce sujet, h un autre évêque. M' Delaplace, qui m'a
l'épété le propos : s qu'il serait bien à désirer qu'une
bonne épidémie vînt le débarrasser de ses orphelins ».
Ce n'était, sans doute, qu'une boutade, mais une bou-
tade qui ne pouvait venir qu'à l'esprit d'un mission-
naire catholique. Pour les garçons encore, oh leur trouve
dans les différentes professions des placements aisés,
des emplois assez avantageux pour leur permettre de
rembourser à la Sainte-Enfance les frais qu'ils lui otit
oi Pour les filles, c'est différent. Il y a peu
LA FAMILLE 27
d'emplois pour elles, et le mariage ne leur est permis
qu'avec des catholiques. Or, d'une part, elles sont plus
nombreuses que les garçons ; et de l'autre, ceux-ci ne
restent pas toujours catholiques. Aussi le nombre des
orphelines finit-il par devenir un obstacle considérable
à l'œuvre essentielle de la Sainte-Enfance. Il en est tout
autrement dans les orphelinats chinois, où des gens
riches vont très souvent chercher, soit des enfants qu'ils
adoptent, soit des maris pour leurs filles, soit des fem-
mes pour leurs fils. Aussi ces orphelinats, dont les dé-
penses ne deviennent la plupart du temps que des
avances dont ils sont largement remboursés, possèdent-
ils de très grandes ressources qui permettent de donner
aux enfants tous les soins et tout le bien-être néces-
saires. Cela est si vrai, qu'un missionnaire jésuite de Sou-
Tcheou, ville de 5 à 600,000 âmes, le P. Dargy, se plaignait
h moi de la concurrence que faisait à l'orphelinat catho-
lique l'orphelinat chinois. « Il est beaucoup plus riche
que nous, me disait-il ; il donne des cercueils aux
petits enfants qui meurent chez lui, tandis que nous ne
pouvons envelopper les nôtres que d'une botte de
paille. Aussi nous est-il très difficile* de nous en pro-
curer. » Il y a d'autres raisons encore que le mission-
naire ne disait pas : c'est qu'il meurt beaucoup moins
d'enfants dans les orphelinats chinois que dans les
orphelinats catholiques, parce que Tes soins y sont plus
abondants, mieux entendus ; parce qu'il est absolu-
ment interdit de donner plus d'un enfant à une nour-
l
28 LA CITÉ CHINOISE
',; rice, tandis que les catholiques en donnent souvent
j trois ou quatre, et môme plus, d'après ce que m'a dit
un médecin de mes amis qui avait vu le fait à Macao ;
parce qu'enfin il n'arrive jamais que l'on prenne un
enfant vivant pour un mort et qu'on l'enterre comme
tel, ainsi que cela serait une fois arrivé dans un dis-
trict voisin de ma résidence, sans la présence inopinée
de l'évoque. M"* Delaplace, qui sauva l'enfant, et comme
cela doit trop souvent arriver avec le peu de sollicitude
dont les enfants de la Sainte-Enfance sont l'objet.
Qu'ils aillent au ciel, et qu'ils y aillent le plus tôt
possible ; c'est, encore une fois, tout ce qu'elle de-
mande.
J'ai oublié deux choses qui peuvent, jusqu'à un
certain point, expliquer les exagérations auxquelles on
s'est livré au sujet des infanticides, et qui sont signa-
lées dans la lettre du jésuite dont je citais le nom tout
à l'heure. La première, c'est là nécessité où se trouve
. la Sainte-Enfance de s'en rapporter aveuglément aux
déclarations des sages-femmes, catholiques ou non,
qu'elle autorise à donner le baptême aux enfants qui
ne sont pas nés viables. Ces femmes reçoivent pour
chaque baptême une somme de 20 à 25 centimes ; et
comme aucun contrôle n'est possible, il ne serait pas
étonnant qu'elles fussent tentées de réclamer des som-
mes plus considérables que celles qu'elles ont méritées,
en rejetant alors sur des habitudes d'infanticide un
excès de mortalité qu'elles ne sauraient faire accepter.
k.*.
--Twy,y-^f^-^^.x-^, .-v
y
LA FAMILLE 29
La seconde cause d'exagération, c'est la pratique suivie
par les familles pauvres d'exposer leurs enfants morts,
afin que l'administration des Orphelinats chinois se
chaîne de leur sépulture. La Sainte-Enfance suppose
que ces enfants sont morts de mort violente ; mais
c'est là une hypothèse. absolument sans fondement sé-
rieux.
L'infanticide et la Sainte-Enfance m'ont un peu fait
sortir du cadre que je m'étais tracé, mais il était difficile
de parler de l'infanticide sans provoquer bien des ques-
tions. J'ai voulu y répondre une fois pour toutes, et
j'espère que la digression n'aura pas paru inutile. Pour
revenir à mon sujet, j'aurais maintenant à parler de la
sécurité. Mais que pourrais-je en dire que je ne vienne
de dire déjà ou que je ne doive en dire plus loin ? Je ne
m'y arrêterai donc pas et je passerai à un autre objet.
m
La propriété et la famille sont, en Chine comme dans
les autres pays, les bases de l'édifice social. Mais la pro-
priété, et j'entends ici la propriété du sol, est la plus im-
portante des deux. Le foyer est la pierre qui porte la cité ;
s'il n'est un, tout périt. Mais c'est sur le sol que repose
le foyer ; s'il n'est solide, tout s'écroule. D'un autre côté,
le sol est le support de l'humanité ; s'il n'est libre, c'est
la mort. Enfin, par le travail et l'industrie que l'homme
2.
30 LA CITÉ CHINOISE
y incorpore, le sol participe de la personnalité de l'in-
dividu ; s'il est violé, c'est le vol.
En Chine, la propriété de la terre a subi plusieurs
transformations, et ces transformations ont suivi, comme
partout, les différentes évolutions de Thumanité : collec-
tive à Fépoque où la population ne se composait encore
que de quelques tribus pastorales ou à demi agricoles,
individuelle lorsque la population a augmenté et que
Tagriculture a dû se faire intensive. Puis, du v® siècle
avant notre ère jusqu'au m® siècle > après Jésus-Christ, il
y eut, sur plusieurs points du territoire, des tentatives
de réaction, causées par des abus de la propriété indivi-
duelle qu'il serait trop long d'exposer ici. En beaucoup
d'endroits, la propriété redevint collective et fut remise
aux mains de quelques-uns, chargés de l'administrer
pour tous. Mais il arriva ce qui devait arriver. Ces ad^
ministrateurs passèrent à l'état de chefs qui se crurent
bientôt les possesseurs de la terre qui leur avait été con-
fiée. Ils s'en firent les seigneurs, et il en résulta pour les
autres une sorte de vasselage insupportable. Enfin, après
bien des tâtonnements pénibles, la propriété subit, du
III® au vil® siècle de notre ère, une dernière transforma-
tion : elle devint à la fois collective et individuelle. C'est
la forme sous laquelle elle existe aujourd'hui.
Mais avant d'en exposer la constitution, il faut que je
dise ce qu'est le collectivisme chinois. — Selon les Chi-
nois, l'humanité est un tout, une unité que les noms
d'ancêtres, de vivants et de postérité ne sauraient rom
r
LA FAMILLE 31
pre, dont les trois temps qui marquent son existence :
passé, présent, futur, ne sont capables de dissoudre ni
réternelle solidarité, ni les étemels intérêts. Ainsi, Tunité
et la solidarité humaine, que Ton trouve bien aussi à la
base des autres civilisations, mais qui y sont contredites
par l'idée que nous avons de la mort et du salut indi-
viduel, n'existent en Chine qu'à la condition d'être éter-
nelles. Pour mieux affirmer leur façon de concevoir cette
solidarité et cette unité du genre humain, ils vont jus-
qu'à supprimer un de ses modes ; en parlant des vivants
et de la postérité, ils les appellent : la future antiquité,
essayant ainsi d'eflEacer de l'esprit l'idée qui divise cette
éternelle humanité.
Us vont encore plus loin. Comme si leur intelligence
se refusait à admettre une solidarité qui ne résulterait pas
de ridentité des générations, ils avaient autrefois, et ils
ont encore dans quelques localités, la coutume, dans les
cérémonies funèbres, de faire représenter le mort par un
enfant auquel on rend tous les honneurs que l'on adresse
à celui dont il tient la place et qui semble alors s'être
déjà réincarné. La terre n'appartient donc pas seulement
à la collectivité vivante. Ils n'admettent pas que le tra-
vail et la plus-value qu'il ajoute sans cesse à la terre
puissent absorber la propriété du fonds. Ils n'estiment
pas que les vivants, cette partie si éphémère de l'huma-
nité, aient le droit de gaspiller les biens qu'ils ont re-
cueillis du passé ; ils ne leur reconnaissent pas le droit
d'user et d'abuser d'une parcelle quelconque du domaine
32 LA CITÉ CHINOISE
commmi. Les vivants ne sont bien plutôt à leurs yeux
que les économes de la postérité. On confisquait autrefois
les propriétés négligées. En réalité, la propriété du sol
n'est en Chine qu'un droit d'usufruit, et c'est uniquement
ce droit qu'on est libre de transmettre et d'aliéner. C'est
ce que les Chinois appellent tientirmienn. Quant à la
propriété du fonds, tienn-ti, elle reste entre les mains de
la collectivité représentée par l'État. Celui-ci affirme son
droit en la frappant d'une rente qui n'est jamais payée
qu'à lui,
Ainsi, quand un propriétaire vend ou loue une terre,
le prix ou la rente qu'il en reçoit ne représentent
jamais que le prix ou la rente de la valeur que lui
ou ses ancêtres ont, par leur travail, incorporée et
ajoutée à cette terre. Il faut dire que, par contre,
jamais la collectivité, ou l'État, ne s'est cru le droit
d'élever la rente du fonds au fur et à mesure que la
valeur de la surface augmentait.
La rente du fonds n'a pas été établie d'après la va-
leur, mais d'après la superficie ; et, une fois fixée, elle
n'a plus varié. Cette rente est à peu près le seul et
unique impôt de la Chine (1). Tel est, en effet, le
respect que l'on a pour le travail et pour les fruits du
travail, que pour rien au monde on ne voudrait y
(1) Les autres ressources de TEmpire comprennent les revenus
des "douanes, ceux des mines et le monopole du sel. Les revenus
particuliers de l'empereur, qui constituent sa liste civile, lui sont
fournis par une partie de ceux du sel, par ses troupeaux de Mon-
golie et par les tributs ^es vassaux de la Chine.
y:
LA FAMILLE 33
porter atteinte soit par Félévation de la rente, soit par
la création d'autres impôts qui retomberaient en défi-
nitive sur le travail. Il est vrai que cette rente même
ne peut, non plus, être payée que par le travail ; mais
il ne faut pas oublier que c'est seulement grâce à elle
que l'État a eu le moyen de réaliser et d'entretenir ces
grands travaux de canalisation, de voirie, etc., qui ont
permis et facilité, depuis, le plein développement du
travail particulier.
Je viens de dire que l'impôt avait été fixé d'après
la superficie. Je dois ajouter tout de suite que l'on a
cependant tenu compte de la mesure dans laquelle les
grandes améliorations foncières avaient pu être réali-
sées. Ainsi, les terres des plaines et celles non irriguées
des montagnes payent une rente moins forte que les
terres irriguées, et les terres conquises sur les eaux sont
pendant un certain temps exemptes d'impôt avant do
rentrer dans les quatre grandes classes principales;
mais il n'y a pas d'autre base de classification. On
cultive au nord de la Chine les récoltes qui sont propres
aux climats septentrionaux ; au midi, les plantes parti-
culières aux climats méridionaux; et en fin de compte les
produits du nord arrivent à balancer ceux du midi. Le
blé, par exemple, rend moins en poids que le riz ; mais il
est plus riche, se vend plus cher, et l'on ne trouve
pas qu'il y ait injustice à demander au sol qui le pro-
duit autant qu'à celui où pousse le riz. On pourrait
dire, en un mot, que l'État chinois, après avoir amé-
34 LA CITÉ CHINOISE
nagé le territoire de Tempire pour le plus grand
bien général, se conduit comme un propriétaire qui,
après avoir divisé sa maison en plusieurs étages, fixe
les loyers qu*il demande d'après les avantages de ses
étages, sans se préoccuper des ressources et des indus-
tries de ceux qui les lui louent. La rente de la terre
varie, suivant les classes, de 1 fr. SO c. à S francs
par hectare, tout compris : corvées, impôt et prestations.
Répartie sur la population, elle ne représente pas plus
de 3 francs environ par habitant. Ainsi, pour cette
modique somme une fois payée, chaque Chinois est
absolument libre d'entreprendre telle industrie, tel
commerce qu'il lui plaît, d'aller où il veut. Il n'a ni
portes, ni fenêtres, ni patentes, ni excises, ni octrois
à payer. Il n'a aucune formalité à remplir, aucune
autorisation à demander, aucune entrave à redouter.
Il est libre comme l'air qu'il respire, et qu'il respire
librement. En vérité, l'on peut dire que cet impôt uni-
que est l'instrument de sa liberté. Aussi, l'on verra
dans quelques instants avec quelle religion il s'y sou-
met et le paye.
Tous les autres impôts seraient considérés par les
Chinois comme attentatoires, je l'ai dit, aux droits du
travail, et rien ne les étonne davantage que d'appren-
dre qu'ils existent dans d'autres pays. Tous les capi-
taux, toutes les épar^es sortent du travail ; tous les
revenus servent à le stimuler, à le développer. Frap-
per les uns ou les autres, c'est réduire leur puissance,
"x^v;-
LA FAMILLE 35
affaiblir les moyens de transformation des produits du
sol, diminuer les demandes du 'commerce et de Tin-
dustrie; c'est amoindrir la valeur des produits entre les
mains de celui qui les vend, ou Télever artificiellement
pour celui qui les achète.
L'impôt chinois, l'impôt métrique (1), en déchargeant
le commerce et l'industrie de tout impôt spécial, a,
au contraire, le grand avantage d'imprimer en Chine
à ces deux branches de l'activité humaine une énergie
et une puissance incomparables. Il est, en eflfët, bien
peu de produits industriels que les Chinois n'arrivent
à fabriquer à meilleur marché que nous, et bien peu
de produits d'Europe qu'ils ne vendent chez eux à plus
bas prix que nous. Il est tels objets d'Angleterre, de
France ou d'Allemagne, que l'on trouve dans leurs
magasins à un tiers au-dessous du prix que nos mar-
chands en demandent. Quant aux produits chinois, il
m'est arrivé d'acheter pour 75 centimes ou 1 franc de
longues guêtres ou des chapeaux de feutre que j'aurais
payés au moins 3 francs en Europe.
L'impôt chinois n'est donc pas seulement un ins-
trument de liberté, c'est en même temps un instrument
de progrès, de telle sorte que l'on peut dire que si les
cultivateurs font l'avance de l'impôt, c'est le progrès
général qui, grâce à des débouchés plus sûrs, plus
(1) Voir sur la réforme de l'impôt en France un travail très
Temarquabie de M; Toubeau qui, sans savoir que l'impôt mé^
trique était l'impôt chinois, est arrivé à le proposer sous ce nom
pour TËurope. — 2 vol;, chez Guillaumin.
36 LA CITÉ CHINOISE
larges et plus avantageux qu'avec tout autre système,
finit par les r.embourser. En outre, il a Tavantage, en
se répartissant de proche en proche sur Tensemble de
la population, d'arriver à être presque insensible pour
chaque habitant.
L'impôt chinois est également un instrument de jus-
tice. Le principe qui l'a fait accepter, le respect du
travail, a prévalu dans les contrats particuliers entre
propriétaires et fermiers. Tant qu'un cultivateur exploite
une terre, le propriétaire ne peut exiger de ce fermier
un loyer plus élevé que celui qui a été convenu dès le
principe. Si le cultivateur le quitte pour une raison ou
pour une autre, le propriétaire lui doit compte de la
plus-value que son travail a ajoutée à la terre. Mais à
ce point de vue, le système chinois a produit des ré-
sultats sur lesquels je ne puis m'étendre sans dépasser
les limites de cette étude; je veux du moins les énu-
mérer.
Ainsi, il a eu le mérite de faciliter l'accès du sol à
ceux qui veulent l'exploiter eux-mêmes, en en détour-
nant ceux qui n'en voudraient faire qu'un moyen de
placement ou de spéculation. En effet, l'impôt entier
ne pesant que sur la superficie, le sol est déprécié d'au-
tant entre les mains de ceux qui n'en sont que les
propriétaires oisifs, mais il garde tout son prix pour
ceux qui l'exploitent personnellement. L'impôt n'est
après tout qu'un fermage fixe qu'ils payent à l'État au
lieu de le payer h dos propriétaires parasites; et en
r
PK^EÎ/^T!";;.-^ ; v
LA FAMILLE 37
assurant à ceux qui les ont produites le bénéfice dtîs
plus-values successives incorporées au sol par leur
travail, il stimule leur industrie et la fécondité de la
terre, à laquelle ils arrivent à faire rendre plusieurs
récoltes dans la même année et à donner une plus-value
de 4,000 à 15,000 ou 20,000 francs par hectare.
Le système chinois retient donc les habitants sur le
sol, au lieu de les décourager de la culture et de les
pousser vers les villes, ainsi que le font les systèmes
européens. 11 favorise enfin le développement de la
petite propriété, et en voici la preuve.
Si Ton divise la superficie totale de la Chine par le
nombre des familles, qui est d'environ 90 millions, on
trouve que Tétendue moyenne des propriétés ne doit
pas dépasser 3 hectares 1/2. C'est la réalité. Il y a
cependant un grand nombre de familles qui ne possè-
dent que 1 hectare 1/2 ou même seulement un demi-
hectare, et la différence va grossir les propriétés des
plus riches. Mais je ne crois pas que l'on compte beau-
coup de propriétés de plus de 20 hectares. Celles de
100 sont excessivement rares, et quant à celles qui
dépassent ce chiffre, on peut dire qu'il n'y en a presque
pas. Pour chacune des provinces, qui comptent en
moyenne 30 à 40 millions d'habitants, on citerait à
peine trois ou quatre propriétés de 300 à 500 hectares.
Dans tous les cas, les plus grandes cultures ne dépas-
sent guère 12 hectares.
La propriété, en Chine, n'a pas seulement ce carac-
3
LA CITE CHINOISE
ires, se sont élevés, au centre desquels on
nîùsons entourées du champ patrimonial,
arbres et d'arbrisseaux. On pourrait dire,
txagération, que ces maisons se toucbeut;
les rapproche surtout, c'est qu'elles sont
es parcnles les unes des autres, et que les
■s plus petites rencontrent naturellement
s grandes, d'où elles sortent, d'où elles ont
secours et l'assistance de l'association la
tuée. Chaque hameau, chaque groupe de
an système complet où les habitants sont
trouver d'abord leur école, leur mairie,
de famille; et ensuite, selon leurs besoins,
buffle, le moulin, la noria, que le peu
: de chacune de leurs petites fermes ne
peut-être pas. Et cependant chacun est
isi isolé qu'il le veut, aussi maître, aussi
a retraite, dans son home, aussi indépen-
voisins et de l'État, et plus sûr dans son
etit cottage que ne l'était chez nous, au
le seigneur le plus puissant,
(ainemcnt, au point de vue pittoresque, des
inc beaulé plus majestueuse, plus splendide,
e. Nulle part la nature n'est plus touchante,
.hiquc. Çà et là, sur les pentes douces des
îhelonnent des bosquets de bambous au
gracieux et si léger. Autour des champs,
[oaisons, des plantations donnent à la cam-
LA FAMILLE 41
pagne le caractère charmant des paysages de la Loire ;
ou bien, dans les districts accidentés, l'aspect de nos
vergers situés en montagnes. On voit bien encore, aux
environs des pagodes et sur quelques sommets, de
rares débris de forôts ; mais ce qu'il y a surtout, ce
qu'il y a partout, ce sont des fleurs, des fleurs de
toute espèce. Les azalées pourpres, les rhododendrons,
les g|ardénias odorants, les glycines tapissent les décli-
vités trop raides. Les roses, les chrysanthèmes et une
foule d'autres plantes, que nous ne connaissons que
parce qu'elles nous viennent de la Chine, fleurissent
et parfument en toutes saisons les abords des cottages.
Nulle part non plus, l'homme ne s'est aussi profondé-
ment pénétré du sens intime des choses qui l'entourent.
Dans les chants que, le soir, aux heures de répit, j'enten-
dais en traversant les hameaux, je cherche en vain les
notes toujours tristes, résignées, parfois désespérées, des
chants de nos travailleurs, ceux du Nord surtout. Rien
ne rappelle d'un autre côté, dans les légendes des Chinois,
les terreurs des forêts insondées, des sommets farouches
et glacés. Tout cela est relégué derrière la Grande Mu-
raille, en Mongolie, plus loin encore, vers le pôle, en
Sibérie. L'air le plus populaire de la Chine, le Sin-fâ, est
un air doux, enjoué, tout rempli de paix et de sécurité.
11 n'y a pas dans le Sin-fâ, ni dans aucun autre air, ni
dans aucune légende, trace do lutte contre des éléments
implacables. Nulle trace, non plus, des souffrances de
notre servage, des angoisses et des tortures de nos guerres
X-TV
ki LA CITÉ CHINOISE
de religion. Il y a douze cents ans au moins que ceux qui
les chantent, ceux qui les récitent, jouissent d'une quié-
tude que nous n'aurons pas d'ici bien longtemps. Et sur
ce fond uni, que ne troublent ni les regrets du temps et
des peines perdues, ni les souvenirs irritants, ni les espé-
rances de vengeances et de représailles, se sont édifiées
les mœurs publiques les plus propres à assurer à tous et
à chacun une somme de bien-être dont je crains que
l'Europe ne soit encore bien éloignée. — Je reviens à mon
sujet.
On peut dire qu'il n'existe en Chine presque aucune
famille qui ne possède son champ patrimonial. — H est
inviolable. — L'individu par qui l'étranger, je veux dire
l'intrus, y pénètre, est sacrilège. Le membre de la famille
dont l'insoumission a causé l'intervention de l'État, est
maudit, excommunié ; son nom est rayé du livre de fa-
mille. — Le gouverneur, le général, qui a laissé tomber
aux mains de l'ennemi un des foyers dont le salut lui était
confié, se suicide. — Tel est le sol sur lequel reposejit le
foyer, la famille et la cité. Il me reste maintenant à parler
de la famille elle-même.
IV
Après avoir établi par la solidarité éternelle des géné-
rations l'éternité de l'âme, les Chinois considéreraient
comme contradictoire que sa séparation d'avec le corps
ki.. .
f^^v
LA FAMILLE 43
lui fasse perdre aucun de ses attributs. L'âme se souvient ;
elle aime. Réunie aux autres âmes de la maison, en atten-
dant qu'elle réapparaisse sur la terre, elle plane avec elles
au-dessus de la famille, souffre de ses douleurs, est heu-
reuse de ses joies. Si on Toublie, elle est triste; elle se
plaint, et ses plaintes sont des avertissements. Malheur h
qui néglige son souvenir. Celui qui ne fait pas hommage
à rame de son père ne saurait songer à la sienne ; et qu'on
y pense bien, d'une âme que l'on cesse de cultiver, la
justice disparaît. Sans justice pas de prospérité. Il ne faut
pas oublier les âmes des ancêtres ; il ne faut pas qu'elles
puissent être oubliées; il ne faut pas que leur souvenir
disparaisse; et qui l'entretiendra si la famille vient à
s'éteindre ? Le mariage est un devoir sacré, le premier de
tous.
Ainsi, loin de river, comme on l'a dit souvent, les vi-
vants aux morts, cette religion des ancêtres est, au con-
traire, la source même du progrès et son plus vif stimu-
lant, puisque la préparation du futur en est l'obligation
la plus immédiate. Le passé qui, entre nos mains, n'est
plus; le présent qui s'enfuit; l'avenir qui n'est pas, unis
ici dans la même pensée, deviennent la plus merveilleuse
et la plus vivifiante des réalités. De quelque côlé qu'il se
tourne, l'homme entend la même instante et touchante
prière : Fais que notre mémoire ne meure pas; fais que
nous vivions un jour pour que nous puissions honorer
ton âme, bénir ton souvenir. La tombe impose le ber-
ceau. De l'une et de l'autre s'élève vers la vie une invo-
_^^^i*r ^ \y
44 LA CITÉ CHINOISE
cation incessantCé Dans quelle ivligion, dans quelle civili-
sation pourrait-on trouver de plus puissantes sollicitations
au progrès, à Teffort ? Ce n'est plus Tajspiration vague
d'une conscience aveugle; ce n'est plus le rêve incarné,
puéril et commode du salut de tous par un seul; ce n'est
plus le mythe du dieu mort et ressuscité des religions de
l'Inde, de l'Egypte et de la Syrie; c'est la virile affirma-
tion de l'homme responsable de son salut et le faisant
lui-même, de l'homme victorieux de la mort et de l'oubli;
c'est la perpétuelle résurrection de l'humanité elle-même,
consciente de ses eff'orts et de ses destinées. Et, pour l'es-
prit, quel calme et quel repos ! Voilà comment l'institution
familiale devient une véritable religion qui, pour n'avoir
que la terre en vue, n'est assurément pas sans grandeur,
sans que, d'ailleurs, elle porte atteinte au culte plus gé-
néral et plus élevé qui unit la créature au créateur, dont
j'aurai à parler plus tard.
Pour le Chinois, il importe que nous ne l'ignorions
pas, il n'y a pas de pénalité plus terrible que l'exclusion
de sa communauté famiUale ; aucune ne frappe autant
son imagination. Que deviendrait son âme si son nom
était maudit des siens? Pour se délivrer d'un tel cauche-
mar, il est prêt à tous les sacrifices, même à celui de la
vie. J'insiste sur ce point. Chassé du foyer domestique, il
ira, confondu dans les foules des ports de mer, se livrer
aux travaux les plus pénibles, vivre comme il pourra, se
soumettre volontairement aux privations les plus ex-
trêmes. Il engagera sa liberté et on le verra sur les plages
^wJ^TrT3»».
LA FAMILLE 45
les plus lointaines, âme errante dès cette vie, subir toutes
les injures, tous les traitements, toutes les souffrances de
l'exil; indifférent à tout, si ce n'est, au moins chez la
plupart des immigrants qui arrivent en Amérique ou en
Europe, si ce n'est, dis-je, à la pensée fixe d'obtenir par
le travail sa réhabilitation. C'est parmi ces excommuniés
que se recrute, en eflfet, la presque totalité de l'immigra-
tion chinoise dans toute la portion du globe qui n'est pas
comprise entre le Tibet, la mer et la Grande Muraille. On
estime à 130,000 le nombre des Chinois qui quittent an^
nuellement la Chine ainsi limitée, et à 50,000 le nombre
de ceux qui y rentrent. En admettant ces chiffres, on voit
que. la proportion des réhabilités serait assez grande.
Beaucoup meurent cependant sans avoir obtenu leur
réintégration, beaucoup peut-être sans l'avoir méritée;
mais il en est qui, convaincus du pardon des leurs, et
trop malheureux à l'étranger, se donnent la mort pour
rentrer plus vite au sein de leur famille éternelle.
J'arrive maintenant à la ^nation du père, de la mère
et des enfants dans la famille. A l'origine, le pouvoir
du père de famille était excessivement étendu. De même
qu'à Rome, le père avait droit de vie ou de mort. Sous
la dynastie des Thang, vers l'an 600 avant notre ère, il
on était encore ainsi. Cependant, dès cette époque même,
on trouve à côté des lois qui consacrent le pouvoir pa-
ternel d'autres lois qui le mitigent. On punit les parents
dont les enfants sont morts par suite de mauvais trai-
tements. Dans tous les cas, ce temps n'existe plus. Dès
3.
- < .p/rf-^: "
46 LA CITÉ CHINOISE
Confucius, c'est-à-dire 400 ans avant Jésus-Christ, ce
pouvoir absolu a cessé et il est devenu collectif. Le chef
de la famille n'en est, pour ainsi dire, plus que le repré-
sentant, l'exécutif. Toutes les décisions graves doivent
être prises au milieu de la famille assemblée. Confucius
prescrit môme aux enfants de faire jusqu'à trois repré-
sentations à leurs parents lorsqu'ils les voient sur le
point de commettre une faute ou une erreur. Ainsi, bien
qu'on rencontre encore les anciennes lois dans les livres
de la Chine, — car ce n'est qu'avec la plus grande répu-
gnance qu'on y touche pour en retirer ou pour y intro-
duire quelque disposition, — on peut les considérer
comme abrogées depuis longtemps par les mœurs. Le
père ne peut, seul, prononcer un jugement ; ni seul,
célébrer le culte des ancêtres. La mère remplace son mari
dans toutes les fonctions, excepté la fonction religieuse.
Elle doit cependant, même pour le culte, assister son
mari. C'est elle qui lui présente les offrandes dont il
doit faire hommage aux antêtres. Dans l'ancien temps,
son concours était, à ce point de vue religieux, indis-
pensable. Aujourd'hui on la remplace souvent par un
parent. Mais elle préside, comme son mari, aux assem-
blées de famille, aux jugements, etc. Impératrice, elle
peut devenir régente. L'Empereur, même majeur, con-
tinue à lui rendre les mêmes devoirs que chaque Chinois
rend à sa mûre. Dans la plupart des ménages, c'est la
femme qui tient la bourse. Pas de dépenses sans son
avis. C'est elle qui, chaque matin, donne à son mari l'ara
♦ r
* .TS 1
LA FAMILLE 47
gent nécessaire à ses menues dépenses de la journée,
s'il doit la passer au dehors.
A la mort du père, c'est elle, je l'ai dit, qui prend la
direction de la maison, à moins qu'il ne lui plaise de la
déléguer à un enfant majeur, s'il y en a. Quant aux
biens, si l'on vient à un partage, elle a droit à deux
parts d'enfant, en usufruit; mais elle les perd si elle se
remarie. Veuve sans enfants, elle conserve l'usufruit du
bien entier, mais elle n'en devient propriétaire que si
son mari en a fait expressément connaître la volonté.
En cas de stérilité, ou bien si elle ne donnait que des filles
à son mari, celui-ci est autorisé à prendre une seconde
femme ou petite femme, car il faut, avant tout, assurer la
perpétuité de la famille et du culte; mais les enfants qu'il
a de cette seconde femme sont réputés les enfants de la
première qui, seule, est et reste légitime. Inutile de dire
que ces enfants ainsi légitimés ont tous les droits des
autres. Dans les ménages sans enfants, et où l'on ne
veut pas prendre la charge d'une seconde femme qu'il
faut ensuite entretenir ou pourvoir, si on la renvoie,
d'un douaire raisonnable, l'adoption est très fréquente.
Les enfants, garçons et filles, n'ont pas la même
situation dans la famille. Lorsque, à la mort du père,
l'aîné est majeur, il le remplace dans les cérémonies
du culte, et, par délégation de la mère, dans les autres
fonctions. S'il est mineur, c'est l'oncle ou le plus
proche parent. C'est à l'aîné qu'est confié le champ pa-
trimonial ; mais tous les autres enfants Coiltiriilent d'y
48 LA CITÉ CHINOISE
résider comme du vivant du père, et d'en partager les
fruits avec lui. S'il y a d'autres biens, oh les partage
également entre tous les garçons^, sauf la réserve des
deux parts dont j'ai parlé en faveur de la mère. Si un
enfant quitte le domicile commun pour aller chercher
fortune au dehors, il doit à la communauté le produit
de son travail et de son industrie, à moins qu'elle n'ait
été dissoute par le partage; en ce cas, il n'est plus tenu
à aucune obligation et l'on n'en a plus envers lui. Il faut
ajouter que ces dissolutions sont retardées autant que
possible; elles ne se font, d'ailleurs, jamais tant que les
enfants sont mineurs; et les communautés comprennent
le plus souvent jusqu'à trois ou quatre générations. Il en
existe beaucoup qui comptent maintenant plusieurs siè-
cles. Aucun motif, si ce n'est le consentement de tous,
ne rend la dissolution de la communauté obligatoire ; et
dans tous les cas, le partage et la transmission des biens
à chacun des ayants droit se font sans aucuns frais de
procédure ou de fiscalité. Les garçons mariés ont seuls
voix délibérât! ve dans la famille; les autres enfants ma-
jeurs ont voix consultative.
L'hérédité par les femmes mettrait en échec la fixité
du foyer domestique et l'existence de la famille. Elle
pourrait faire passer ce foyer dans une famille étrangère,
ou bien, en diminuant les parts des enfants mâles dans
l'héritage, retarder, ou compromettre la formation d'au-
tres foyers. Les femmes ont donc été exclues de l'héri-
tage. Elles ont seulement droit, en se mariant, à un pe-
rT»»'y-. ^•
LA. FAMILLE 49
lit douaire, en argent ou en mobilier, que le père ou les
frères proportionnent à leur fortune et à leur générosité.
Le moindre de ces douaires consiste en une armoire et un
petit trousseau. Quand la fiancée ne le possède pas, c'est
au fiance de le fournir, et ce douaire devient la propriété
de la femme. Quant au mari, il doit au moins fournir le
lit. Si les femmes n'héritent pas, elles ont des compen-
sations qu'elles n'ont point ailleurs. Tant qu'elles sont
dans la famille, les filles sont traitées comme les gar-
çons. Une fois mariées, elles n'ont plus aucuns droits,,
mais elles recouvrent ces droits dans la famille de leur
mari. Les fiançailles seules les leur assurent, quand la
mort du jeune homme est survenue avant le mariage et
qu'elles veulent rester fidèles à son souvenir. Il arrive
très souvent aussi que le beau-père et la belle-mère re-
marient eux-mêmes la fiancée ou la veuve de leur fils,
comme si elle était leur fille, avec un garçon sans for-
tune, et ils adoptent l'enfant de ce second mariage. Si
'on considère d'un autre côté que les statistiques de la
Chine ne constatent entre les naissances des filles et des
garçons que des différences de 2 à 3 0/0, tantôt en fa-
veur des filles, tantôt en faveur des garçons, selon les
provinces; si l'on considère aussi que le culte des ancê-
tres fait à chaque garçon un devoir sacré du mariage, on
verra que le sort de la femme est, en Chine, parfaite-
ment assuré.
L'idée des fiançailles, dont je viens de dire, un mot,
m'amène à parler de l'éducation première générale que
50 LA CITÉ CHINOISE
les enfants reçoivent dans la famille. C'est en effet une
coutume assez suivie de fiancer les Jeunes gens dès Ten-
fance. On leur rappelle souvent les engagements pris en
leur nom; on les leur fait accepter et aimer. Bien des
années avant d'être marié, le jeune homme se sent ma-
rié. Dès lors, la vie n'a plus pour lui ce but vague, in-
déterminé, lointain, qu'elle présente à peine aux en-
fants des autres civilisations; il est précis, présent; sa
pensée s'en pénètre et s'en éclaire. Tout ce qui l'entoure
en reçoit une valeur que rien autre ne pourrait lui don-
ner. C'est ainsi qu'il apprend la vie réelle avec ses
devoirs, ses dévouements, ses responsabilités et aussi ses
joies» Pour la jeune fille, aucune de ces inquiétudes, de
ce$ tristesses, aucune de ces défaillances qui l'accablent
dans les autres civilisations, et, trop souvent, la livrent
sans défense à toutes les tentations. Voilà comment, en
Chine, l'enfant apprend à apprendre. Il faut dire aussi
qu'après avoir éveillé son intelligence au sens réel des
choses, on se garde bien d'en contrarier ou d'en para-
lyser les efforts par des enseignements mensongers. Rien
ne doit servir de prétexte à lui déguiser la vérité dès
qu'il est en état de la comprendre. Il résulte de cette fa-
çon de concevoir l'éducation due aux enfants une pré-
cocité de jugement qui étonne souvent l'Européen, mais
qui ne paraît nullement choquante et que, dans certai-
nes circonstances sérieuses, on ne peut s'empêcher
d'admirer. Cette précocité de jugement n'exclut d'ailleurs
aucun des charmes de l'enfance et de la jeunesse. Les
LA FAMILLE 51
Chinois ne pensent pas que Tignorance soit le meilleur
moyen de conserver Tinnocence, le plus grand de tous
ces charmes; mais ils s'efforœnt de les faire naître d'au-
tres sources, et il leur a semblé que la plus pure était le
respect mutuel. En ne leur mentant jamais, en ne les
trompant sur rien, ils leur prouvent le respect qu'ils ont
pour eux; la modestie est la forme de celui qu'ils en
exigent. « Un enfant bien élevé, disent-ils, n'aborde le
condisciple de son père que lorsque celui-ci l'appelle, ne
lui parle que pour lui répondre et ne se retire que quand
il le lui permet. Honorez comme votre père celui qui a
le double de votre âge, et comme votre frère aîné celui
gui a dix ans de plus que vous. »
Il n'y à donc pas entre les parents et les enfants au-
tant de familiarité que chez nous, mais il y a plus de
réelle égalité. On prend même soin de la constater par
J'estime que l'on fait du jugement des enfants. On en
provoque souvent l'expression; et cette égalité les en-
gage, sans même qu'ils s'en rendent toujours compte, à
plus de respect envers eux-mêmes. Ce premier point
obtenu, les autres objets de l'éducation sont, ainsi que
les appellent les Chinois, l'humanité, la justice, l'obéis-
sance aux rites et aux usages, la droiture et la sincérité.
C'est ce qui constitue le fond de l'éducation. Ce sont ces
sentiments qu'ils tâchent d'inculquer à la jeunesse et d'af-
fermir à tous les âges ; et ils estiment que le jeune homme
chez lequel ils sont suffisamment développés, est mûr
pour la famille et pour la cité, et qu'il possède toutes les
52 LA CITÉ CHINOISE
qualités essentielles aux fonctions et aux devoirs que
Tune et l'autre pourront lui imposer.
5îais j'ai hâte de montrer, à présent que j'en ai fait
connaître tous les éléments, comment s'accomplissent
les fonctions de la famille; le meilleur moyen est d'in-
troduire de suite le lecteur dans la salle où elle se réu-
nit, au moment même où elle s'y trouve assemblée. Un
mot encore cependant sur certaines particularités des
croyances qui, sans faire essentiellement partie de la
religion de la famille, en sont devenues les auxiliaires.
On vient de voir que les Chinois ne croient pas que
la mort interrompe toute relation ; ils n'admettent pas
non plus que la séparation soit brusque, immédiate*
Pendant plusieurs jours, elle n'est qu'apparente; lors
même que le corps est devenu froid, l'âme n'est pas loin.
Elle pourrait y rentrer, ou bien elle erre au-dessus de ce
qiji fut son enveloppe qu'elle n'abandonne qu'à regret.
Les enterrements se font donc très tard, rarement avant
trois mois. Dans les premiers jours, toute la famille réu-
nie supplie l'âme de revenir. On l'évoque par les appels
les plus touchants. On va jusqu'aux reproches. On lui
montre la place qu'elle a laissée vide. Et, en effet, la
place du mort est toujours réservée partout, pendant
trois mois au moins, et une fois chaque quinzaine pen-
dant toute l'année. Enfin le corps est conduit à la sé-
pulture de la famille, ou bien, quand le champ patrimo-
nial n'existe pas encore, dans un cimetière commun où
il ne reste que jusqu'au moment où ce champ aura pu
rr-p»* ' T' •'
LA FAMILLE . 53
elre constitué. Cependant on a inscrit le nom du défunt,
la date de sa naissance et celle de sa mort sur une ta-
blette de bois laqué; et aussitôt après l'inhumation, qui
a lieu un jour d'assemblée, on place cette tablette, fixée
debout sur un socle, dans la salle des ancêtres. C'est ici
le lieu où deux fois par mois, une fois au moins, les
réunions de famille ont un caractère solennel.
Au fond de la salle, contre la muraille, une longue
table de bois verni occupant presque toute la lon-
gueur du mur et formant autel. Sur cet autel, des gra-
dins supportant par ordre de dates les petites tablettes
laquées sur lesquelles les noms des ancêtres sont ins-
crits. Tout au-dessus, appendu au mur, le signe de la
divinité ; au-devant des tablettes, des flambeaux et des
brûle-parfums (1). Enfin, à quelque distance de l'au-
tel, une table carrée ordinaire entourée de sièges ; et
sur cette table, au milieu, un registre ; de chaque côté
des livres.
Tout le monde a revêtu ses habits de fête et attend.
Le père et la mère qui, depuis Tavant-veille, se sont
préparés par l'abstinence, entrent, suivis de deux aco-
lytes, et vont se placer devant l'autel. Ils adressent au
ciel une courte invocation, et les assistants entonnent
l'hymne des ancêtres... Mais à quoi bon décrire un
(1) Dans la salle orientale de l'expasition des Arts décoratif:}, en
1882, M. Bing avait exposé un très bel autel des ancêtres de
petite dimension, tel qu'en ont dans leur plus belle chambre les
Chinois qui ne sont pas assez riches pour avoir une salle spéciale.
54 LA CITÉ CHINOISE
cérémonial que tout le monde connaît et auquel ne
manque rien du cérémonial des offices boudhistcs ou
chrétiens? Invocations au ciel, prières, évocation, of-
fertoire, méditation, génuflexions, chants et musique,
tout cola n'est pas nouveau. En Chine, cela date de
Torigine du culte, du commencement des siècles, pour
ainsi dire. Une chose cependant est différente, c'est
Tobjet du culte. Dans le culte chinois, c'est, on l'a vu,
l'humanité elle-même, c'est-à-dire ce qu'il y a en elle
de spirituel et d'immortel : l'âme des ancêtres à la-
quelle se réuniront un jour celles des vivants, futurs
ancêtres. Dans les autres religions, le sujet du culte
est en dehors de la conscience ; dans le culte chinois,
c'est la conscience elle-même ; on va en être absolu-
ment convaincu tout à l'heure. Quant au reste, la pen-
sée est identique. Gomment, en effet, pourrait-elle dif-
férer, lorsqu'elle s'élève jusqu'au même Dieu métaphy-
sique ? C'est par là que commence l'officiant. Puis,
pendant l'hymne des ancêtres, il évoque leur âme.
« On sait bien, disait l'empereur Kang-Hi au légat du
pape, le cardinal de Tournon, que les âmes des ancê-
tres ne peuvent pas venir habiter les tablettes ou les
cartouches qui portent leurs noms, mais on tâche de
se persuader qu'on est en leur présence. » On leur of-
fre, on leur consacre différents objets : un pigeon, ou
une poule, des fruits, du vin, des céréales, du riz ou
du blé, suivant la région agricole où l'on se trouve. On
peut même n'offrir que du riz ou du blé et du vin. Les
-w»w-r«
jy-i^-y*^ j-S,if ,;—
» ï
LA FAMILLi: 55
deux acolytes vont chercher ces offrandes ; la feniiae
les prend de leurs mains et les présente à son mari qui
rayant à ses côtés, les élève au-dessus de sa tête et
les dépose sur Tautel en témoignage de reconnaissance.
Le père lit ensuite les noms des aïeux inscrits sur les
tablettes; et, les rappelant plus particulièrement au
souvenir de la famille, il les fait en quelque sorte sur-
gir du tombeau et parle en leur nom. Le grain et le
vin qu'il leur a consacrés tout à l'heure, symbole des
efforts accomplis, des progrès réalisés, il les rend de
leur part aux assistants comme gage de leur indissolu-
ble union. Enfin, Tofficiant exhorte la famille à méditer
sur le sens de cette véritable communion, sur les enga-
gements qu'elle implique et que tous jurent de remplir ;
et après une dernière prière, on sert un repas où figu-
rent les offrandes consacrées. Tel est le culte proprement
dit et absolument exact de la famille. Mais ce n'est
que la première partie de la solennité.
Dans la deuxième, le père, assis entre sa femme et
les deux plus âgés de la famille, devant la table carrée
où sont les livres dont j'ai indiqué la présence, ouvre
d'abord celui du milieu. C'est le livre de la Famille. Il
est composé de plusieurs cahiers et renferme dans les
uns toutes les inscriptions relatives aux actes de la vie
civile : naissances, mariages, décès ; dans les autres les
jugements prononcés en famille, l'éloge des morts, leurs
biographies, les testaments, etc. On peut vraiment dire
que c'est le livre sacré, la Bible de la Famille. Il n'est
) LA CITÉ (CHINOISE
/
as seuleiïient la preuve de son existence spirituelle et
împorelle ; c'est lui qui atteste seul Tétat civil de cha-
ue Chinois, car il n'y en a pas d'autre. Le livre de fa-
lille fait foi devant toutes les autorités, lorsque son té-
loignage est absolument nécessaire. Il n'y a pas, à mou
vis, de signe plus noble et plus éclatant de Témanci-
ation et de l'indépendance de l'homme et du citoyen.
Aussi, pour ces diverses raisons, est-il tenu avec un
)in qui dispense l'État de toute ingérence et de tout
Dntrôle, je dirai môme de tout intérêt, excepté celui
u'il a de connaître le nombre des familles et des in-
ividus.
Le livre de famille, que tout Chinois est appelé à pos-
îder un jour, implique dpnc une certaine instruction.
faut absolument savoir lire et écrire. C'est la pre-
lière de toutes les conditions et le premier de tous les
Dvoirs. C'est pour cela qu'on ne manque jamais, quand
1 le peut, d'annexer une école et une bibliothèque à
. salle des ancêtres, qui devient alors un véritable tern-
ie entretenu à frais communs par les riches de la
mille.
Je reviens à l'assemblée. Ayant ouvert le premier
ihier, le père y inscrit les événements qui se sont
'oduits. C'est alors que les mariages, s'il y en a, re-
)ivent du père et de la mère leur consécration, suivant
^s rites d'une grande solennité. Puis, prenant un autre
ihier, il lit ou fait lire par l'un des assistants la bio-
•aphie de l'un des aïeux. Il la commente, insiste sur
\
LA FAMILLE
les titres qui recommandent celui dont il a été question
au souvenir de la postérité, exhorte à suivre les exem-
ples qu'il a donnés.
On lit ainsi, à chaque réunion, une biographie nou-
velJe jusqu'à ce que la série soit épuisée ; puis, on re-
vient à la première, à la seconde, etc., de sorte que cha-
cun finit par les savoir par cœur, et qu'aucun des
aïeux, au moins des plus méritants, n'est inconnu. Il est
peu de Chinois, je dis même des plus humbles cultiva-
teurs, qui ne sachent très bien l'histoire de leur famille
pendant plusieurs siècles. On lit ensuite, dans un Plu-
tarque chinois, — et les bibliothèques sont très riches
eu livres de ce genre, — la vie d'un homme illustre de
la province ou de toute autre province, puis un chapitre
de quelque philosophe ou moraliste, et enfin quelques
articles de loi. Ces lectures terminées, ainsi que les com-
mentaires, les explications dont elles ont été l'objet,
le but de la réunion change, et la famille se transforme
en conseil, ou suivant le cas, en tribunal.
Le père reprend le livre de famille, et, s'adressant à
tout le monde, demande si personne ne doit à l'impôt pu-
blic: c'est la première question, caria famille tout entière
se considérerait presque comme déshonorée si l'un des
siens était en retard vis-à-vis de l'État et donnait à un
fonctionnaire le droit de faire une réclamation. Dans
ce cas, on fait immédiatement au retardataire les avan-
ces dont il a besoin. La seconde question est de savoir
si l'un des membres de la famille a quelque litige ou
Ô8 LA CITÉ CHINOISE
quelque grave affaire avec une autre famille, afin qu'on
puisse l'arranger à Tamiable ou constituer des arbitres
pour la résoudre. Enfin, l'on passe aux différends qui
ont pu se produire dans la famille elle-même.
S'il s'agit d'un délit ou d'un crime, l'accusé est isolé
et mis immédiatement en jugement ; ou bien, dans le
cas où il y a des renseignements à prendre, des preuves à
réunir, il est renvoyé à la prochaine réunion, ou assigné
devant une assemblée extraordinairement convoquée.
J'ai dit ailleurs que ces jugements étaient toujours
susceptibles d'appel devant les tribunaux de l'État ;
mais tel est le respect qu'ils imposent, que les condam-
nés se servent bien rarement du recours que la loi leur
donne. J'ai connu un homme de trente-deux ans, ma-
rié, père de trois enfants, soumis aux fers pendant
trois mois par le tribunal de famille présidé par la
mère, tendre lui-même les jarrets à un Européen que
Ton avait choisi pour ne pas charger un parent plus
jeune de cette besogne. Les fonctionnaires mêmes, pour
les actes de leur vie publique qui échapperaient atix
lois, sont justiciables de ces assemblées de famille.
Les peines appliquéespar les tribunaux domestiques
sont la flagellation, l'exil et l'excommunication. Quant
aux crimes qui, d'après la loi de l'État, entraînent la
peine de mort, ils devraient être déférés aux tribunaux
de l'État. Mais comme cette interférence serait une
Violation de l'intégrité de la famille, on laisse aux
coupables le choix entre le suicide et l'excommu-
m-mr -r- >«-» - — i » -
LA FAMILLE 5-)
nicaiion, et il y en a peu qui ne préfèrent le suicide.
Tel est, dans quelques-unes de ses parties, le système
auquel il m'a paru que la Chine doit sa prospérité mo-
rale et matérielle. Pour en compléter l'étude, j'aurais,
maintenant, à entrer dans l'examen des principes pre-
miers, des sources les plus profondes de sa civilisation.
J'aurais à montrer les grandes institutions plus géné-
rales que celles que je viens d'exposer, qui en sortent
directement : la religion de la famille devenue celle de
l'humanité, le travail élevé à la hauteur d'un culte.
J'aurais, enfin, à parler de l'État et du rôle de l'État.
Ce sera l'objet des chapitres suivants. En attendant je
terminerai ce travail par quelques considérations.
On a vu ce qu'il fallait penser de la condition de la
femme chinoise* Ce que j'en ai rapporté contredit assu-
rément les récits de beaucoup de voyageurs an sujet de
l'infériorité dans laquelle la laisseraient les mœurs et les
lois ; mais ces voyageurs n'ont pas remarqué qu'ils se
contredisaient eux-mêmes presque aussitôt, en raillant
d*autre part les Chinois à propos de kîurs manières trop
doilces, trop polies, en un mot trop féminines ; ce qui
établit précisément de la façon la plus péremptoire la
profonde influence de la femme.
La vérité estj cii définitive, que sans être aussi appa-
rente qu'en Europe, la place de la femme chinoise dans
la civiUsation est au moins aussi considérable* La
femme, c'est la maison, en Chine comme dans tous les
pays civilisés, et peut-être plus réellement qu'ailleurs.
.^-,. .....-., .. .,^.,
60 LA CITÉ CHINOISE
C'est elle qui, par le mariage, rend rhomme citoyen et
lui donne toute sa valeur. On ne Taccable pas autant
qu'en France de flatteries et d'adulation, mais on la
respecte davantage, et on le lui prouve en Tépousant, en
la laissant moins souvent tomber dans la misère, et dans
l'abandon. Les hommes ne revendiquent point pour elle
l'égalité absolue de droits que sa nature et sa faiblesse
la rendent incapable d'exercer et de défendre; mais
chaque homme est habitué, dès l'enfance, à se considérer
comme directement et personnellement responsable du
sort de l'une d'elles. — Je laisse au lecteur à prononcer
entre ces deux façons de résoudre la question.
L'autre objet dont je veux parler n'est pas moins im-
portant. L'humanité, ai-je dit en commençant, est comme
un homme qui vivrait toujours et apprendrait sans cesse;
et j'ai ajouté que cela était aussi vrai d'une famille que
de l'humanité. Eh bien, se figure-t-on ce que serait un
homme qui, survivant à tous les siècles, garderait le
souvenir des époques, des événements, des expériences
et des révolutions qu'il aurait traversés î Imagine-t-on
la supériorité qu'il acquerrait ainsi sur ses contempo-
rains ? la puissance et l'intensité auxquelles il porterait
sa personnalité, son individualité ? Supposez ensuite un
peuple composé d'hommes pareils. Or n'est-ce pas le
peuple chinois avec son culte des ancêtres ? N'est-ce pas
le peuple chinois que j'ai montré complétant chacune de
ses solennités domestiques par la lecture de la biographie
de l'un des aïeux et de l'un des grands hopimcs du
■»r -.'-," -f^ ;.v^
^
LA FAMILLE 61
I
pays? Ainsi compris, on peut dire qu'il n'y a pas de plus
puissant moyen d'unité et de solidarité que le culte des
traditions. L'on entend souvent dire: « Heureux les
peuples qui n'ont pas d'histoire. » Cela est faux. On n'est
que parce que l'on a été. U n'y a pas plus de nation sans
histoire qu'il n'y a d'homme sans enfance et -sans ado-
lescence. Une nation sans histoire ne serait pas une
nation. Il faut donc connaître l'histoire de son pays, car
si on l'ignorait, cette histoire serait conmie si elle n'était
pas et ne porterait aucun fruit. Ce serait conmie si l'on
se plaçait soi-même en dehors de son pays ; ce serait
perdre sa nationalité. 11 faut élever l'histoire à la hau-
teur d'un culte ; et quel meilleur moyen, plus pratique,
que de cultiver dans chaque famille ses propres tradi-
tions, ainsi que cela se fait en Chine? Quelle est la
famille, je dis la plus humble, dont les annales, entre-
tenues avec soin et avec respect, ne s'identifieraient pas
avec l'histoire nationale ? Connaissez-vous une histoire
de France plus vraie et plus intime, plus profonde et
plus haute,* plus particulière et plus générale, plus
humaine et plus attachante que l'Histoire d'un Paysan?
Ce n'est pas tout. Il est peu d'hommes qui, arrivés au
terme ordinaire de l'existence et jetant un regard en
arrière, ne la voient, sauf des circonstances exception-
nelles, à peu près également mêlée de succès et de revers*
Mais il n'y en aurait aucun si, au lieu de ne s'étendre
qu'à la médiocre durée de la vie humaine^ leur souvenir
pouvait embrasser plusieurs siècles. C'est ce qui a lieu
4
C2 LA CITÉ CHINOISE
dans le culte domestique des Chinois. Préoccupés des
ancêtres et de la postérité, ils s'habituent à vivre dans
le passé et dans Tavenir presque autant que dans le
présent. Leur fortune ou leur infortune ne les aveugle ni
ne les désespère. Us ne seront point toujours heureux,
toujours puissants ; ils ne seront point toujours malheu-
reux, toujours pauvres. Ceux mêmes qui ne vont point
jusqu'à s'identifier ainsi avec les générations qui les ont
précédés ou qui doivent les suivre gardent de la con-
naissance de leurs traditions familiales une façon d'en-
visager les vicissitudes des choses qui, tout compte fait,
établit entre les plus forts et les plus faibles une véritable
égalité et supprime jusqu'à l'idée de castes et de classes
sociales. Dans n'importe quelle famille, on a vu des
grands mandarins, des vice-rois, des paysans, des ou-
vriers, et l'on en verra encore. De là, au lieu de l'envie et
de la morgue, de la haine et de l'arrogance, cette bien-
veillance générale, cette douceur de relations, cette réelle
fraternité que j'ai eu l'occasion de signaler*
Enfin, dans un temps où tous les esprits en France
sont préoccupés de la nécessité et des difficultés d'une
réforme judiciaire, on aura certainement remarqué le
système chinois, cette self-juridiction si sûre, si rapide,
si économique^ si supérieure à tous les régimes euro^
péens i et plus d'un lecteur se sera pris à regretter que
l'état de nos mœurs nous en mette si loin que l'on ne
puisse pas même rêver de lui rien emprunter;
i^yj-V- ^^7p.-i-'-^-\ •
DEUXIÈME PARTIE
LE TRAVAIL
/
v*^-^y :^
DEUXIEME PARTIE
LE TRAVAIL
Les religions surnaturelles, quels que soient leurs fon-
dateurs, n*ont jamais eu, en ce qui concerne le travail,
qu'une seule doctrine : c'est au moins un châtiment.
Toutes sont d'accord sur ce point : Tancien polythéisme
grec, comme le théisme indien, juif, chrétien, maho-
métan. Daiïs les civilisations qu'elles fondent, chacun
cherche à s'y soustraire; mais comme, en définitive, le
travail seul fait vivre, les plus forts le rejettent sur les
plus faibles. Les prêtres, qui en enseignent le dédain,
s'allient naturellement aux guerriers, qui l'oppriment, et
ces deux castes en créent d'autres dans lesquelles ils
enferment, de façon qu'ils ne puissent sortir, ceux qu'ils
y condamaent. Le travail n'est plus seulement une honte,
c'est un supplice. De là, les protestations, les révoltes et
les sanglantes répressions qui remplissent l'histoire de
notre humanité occidentale. Cependant, soit qu'une
4.
66 LA CITÉ CHINOISE
faible lueur de justice et de bon sens éclaire l'esprit des
castes privilégiées, soient qu'elles jugent habile et poli-
tique de détacher de la masse des travailleurs les savants,
les lettrés et les artistes, qui ajoutent à la force de leurs
réclamations, on crée pour eux la catégorie des arts libé-
r^^ux. Mais le travail manuel n'en est que plus encore
considéré comme servile. A l'heure qu'il est, cette distinc-
tion est loin d'être effacée des idées et des faits. Le
moindre résultat d'une aussi funeste théorie, c'est de
décourager du travail les ouvriers et les paysans. Tous
n'ont qu'un but, qu'un rêve : se délivrer du travail.
Pour l'atteindre, ils ne reculent devant aucun sacrifice,
et, s'ils ne réussissent pas pour eux-mêmes, ils veulent
du moins, en mourant, emporter l'espoir que leurs
enfants seront plus heureux.
Mais ce dogme maudit du mépris du travail a eu bien
d'autres conséquences, et il ne serait pas difficile de
montrer que c'est de lui que viennent les guerres, les
crimes, les violences de toutes sortes qui déshonorent
encore aujourd'hui les sociétés européennes.
Cependant, toute l'humanité n'a point versé dans une
semblable erreur. Il s'est trouvé un peuple chez lequel,
grâce à l'absence de toute religion surnaturelle, la civi-
lisation, fondée sur des principes naturels, a non seule-
ment échappé aux castes et aux autres causes de dissolu-
tion que renferment les civilisations du reste du monde,
mais est devenue tellement puissante, que toutes les ten-
latîvès religieuses j cortimeTciales et militaires de ces civi-
^T^ 2 •; ■"'v'*^
LE THAVAIL
lisations étrangères n'ont, en définitive, jamais abouti
qu'aux échecs les plus constants.
C'est ce dernier point que je me propose d'établir
d'abord très rapidement dans les pages qui vont suivre ;
puis, je montrerai la signification, l'importance et le rôle
du travail chez les Chinois. Enfin j'exposerai l'organi-
sation du travail en Chine, ses moyens et son fonction-
nement.
On est généralement persuadé en Europe que le boud-
dhisme est la religion nationale des Chinois, et l'on croit
que cette religion a exercé, exerce sur les institutions et
sur l'esprit de la nation l'influence que l'on est habitué
à voir exercer par les autres religions sur les peuples qui
les pratiquent. C'est une grande erreur. Le bouddhisme
est, en effet, professé par l'immense majorité du peuple
chinois, depuis l'Empereur jusqu'au paysan, mais ce
n'est qu'à titre individuel, et il n'a aucune espèce d'action
sur les institutions nationales. C'est une religion de déta-
chement et d'abstention qui, avec sa croyance au salut
individuel ou à l'absorption successive des âmes dans
le Nirvana, n'aurait jamais pu inspirer ni l'idée de la
solidarité absolue, telle qu'elle se manifeste déjà dans la
famille chinoise et qu'on la verra se dégager de plus en
plusj ni le régime de la propriété collective^ fondement
1
68 LA CITÉ CHINOISE
de la constitution nationale, ni le champ patrimonial,
base de Torganisation familiale. Quant à son pouvoir
sur les individus, il en est autrement, et lorsque le mo-
ment sera venu de parler des défectuosités et des excep-
tions de la civilisation chinoise, après en avoir étudié le
fonctionnement normal, jeraconterai les superstitions aux-
quelles le boudhisme a donné naissance. Toutefois, je ne
saurais trop dire que, même sur les individus, son
influence est beaucoup moins grande qu'on ne le suppose.
— « Croyez-vous à l'efficacité de vos pratiques reli-
gieuses? » demandais-je souvent aux Chinois avec les-
quels je me trouvais en relations un peu suivies. —
« Vous nous embarrassez beaucoup, me disaient>-ils.
Quelquefois nous croyons, souvent nous ne croyons pas.
Quelquefois, nous rions de ceux que nous voyons aller
aux pèlerinages, et il nous arrive assez souvent d'y aller
nous-mêmes. Cela dépend. » — Un jour, c'était peu de
temps après mon arrivée en Chine, j'arrive à l'heure du
déjeuner dans un village détourné où il n'y avait pas
d'auberge, et, suivant l'usage en pareil cas, on me con-
duit à la pagode. La pagode, il faut le dire en passant,
est tour à tour, la plupart du temps, un théâtre, un club,
un caravansérail ou un marché. Seulement, il n'y a pas
d'autres meubles que la table de l'autel et les fauteuils
des différentes formes du Bouddha. M'étendre sur les
dalles de la cour me semblait dur, et je ne pouvais m'em-
pôcher de jeter un regard d'envie sur ces sièges, mais
comment faire pour m'y asseoir? Je m'avisai d'une plai-
^^r*
LE TRAVAIL 69
santerie : « J*ai bien envie d'inviter Leurs Excellences à
déjeuner avec moi r*, dis-je à la foule des paysans qui
m'entouraient. — « Mais ce ne sont pas des hommes,
me répondit l'un d'eux à l'air un peu simple, ils ne
mangent pas. — Eh bien, s'ils ne mangent pas, que
font-ils à table? » répliquai-je. — J'entends encore leur
éclat de rire. En un clin d'œil, chacun s'y mettant,
l'autel fut débarrassé, et les bonshommes furent mis par
terre, sans beaucoup de cérémonie. Dès lors, quand je
me trouvais dans les mêmes circonstances, je priais tout
bonnement quelqu'un des curieux de me rendre le même
service, ce que l'on faisait toujours avec empressement.
Une autre fois, pendant une grande sécheresse, j'entre
dans une petite ville dont presque tous les habitants
étaient en procession dans les champs. Je vais faire au
sous-préfet ma visite habituelle. Il était absent. Sur le
soir, il se fait annoncer, et je le vois arriver, marchant
lentement, comme un homme fatigué. « Tous ces gens-
là, me dit-il après s'être excusé de ne pas s'être trouvé
chez lui, et en désignant le peuple qui assistait à la visite,
sont bêtes comme des oies. Ne se sont-ils pas imaginé
de faire une procession pour obtenir de la pluie et de
me forcer à les accompagner! C'est stupide, ils le savent
bien et moi aussi; mais, que voulez-vous, il faut bien,
de temps à autre, sacrifier à leurs fantaisies. » Cela était
dit d'un ton bonhomme et tout le monde riait. « Mais,
à propos, ajouta le sous-préfet, comment faites-vous
pour vivre? Ils ont juré de ne pas manger de viande
m'WH
î
^li
70 LA CITÉ CniNOISF.
tant qu'il ne pleuvrait pas, et les bouchers ne tueni pas
d'animaux. 11 n'est pas juste que vous soufl'riez de leur
sottise. Je vais vous envoyer un bœuf. » Et il nous
envoya: un bœuf, des moutons, de ia volaille, de la
farine, des œufs et de quoi nous nourrir pendant long-
temps. On voit qu'en somme les croyances des boud-
dhistes sont assez accommodantes et qu'eux-mêmes
savent en prendre et en laisser. La façon dont on raconte
qu'elles se sont introduites en Chine est, du reste, assez
originale.
D'un bout du monde à l'autre, Boileau a bien rai-
son : de temps en temps, sous toutes les latitudes, û
l'état de nature comme à l'état civilisé, qu'il soit doli-
chocéphale, orthoc^phale ou brachycéphale, qu'il ait le
cheveu laineux, lisse ou crépu, l'hommo blanc, noir,
jaune, rouge ou violet, est hwité des mi'mes besoins
superstitieux. Le grand art des politiques et des philo-
sophes n'est pcut-éire que de les endiguer et de les
n>ndro inoffensifs. C'est précisément ce que se sont dit,
au premier siècle de notre èn^ les philosophes et les
politiques de la Chine, Plus de quatre cents ans
s'étaient écoulés depuis la mort de Confucius, et les
fausses pratiques donl il avait dégagé le culte national
l'avaient envahi de nouveau. C'était un péril ; on
voulut le conjurer en dérivant et en canalisant toutes
"(y*Ts-
LE TRAVAIL 71
ces croyanœs. Une grande enquêté fut alors entreprise.
Des missions partirent de Chine et parcoururent le
monde connu des Chinois, en étudiant les religions
des autres peuples. C'est le bouddhisme qu'on rapporta,
avec ses différentes sectes, notamment celle de Fô.
Par certains côtés, le bouddhisme s'adaptait très bien
à l'antique civilisation chinoise. Il proscrit les castes,
enseigne l'égalité, sa morale est très pure. Mais il
exige un sacerdoce. Les Chinois n'avaient jamais eu de
prêtres et n'en avaient même pas idée. Aucun ne vou-
lait consentir à le devenir, si bien que le gouvernement
fut obligé de faire sortir des prisons un certain nombre
d'individus que l'on chargea des soins spirituels et
temporels des nouveaux temples. De fait, les bonzes
ou prêtres bouddhistes n'ont jamais cessé de s'appeler
eux-mêmes les condamnés à mort, ni de porter le
bonnet et la robe jaunes du bagne. Les offices qu'ils
célèbrent en langue chinoise ordinaire, très semblables
aux offices catholiques quant aux rites extérieurs et
aux costumes , n'attirent personne. En réalité, le
bouddhisme est bien resté ce que l'avaient voulu
ses introducteurs, et ses temples ne sont guère que
des exutoires où chacun va, sans attendre son voisin,
débarrasser son esprit des impuretés qui ont pu l'at-
teindre.
Après les bouddhistes, les taouistes sont les plus
nombreux. On dit qu'il y en a cent millions. Mais le
taouisme n'est pas une religion^ 11 n'a ni temples, ni
LA CITE CHINOISE
un n'est qu'une interprétation, une deutérose
;ns Livres sacrés, ou plutôt consacrés, dont les
véritables étaient perdues ou mêlées de toutes
irreurs. Proposée vers l'an EJ30 avant notre ère
Tsée, dans son Tao-te-King, ou Livre de la
emelle, elle rallia tout de suite un assez grand
i'adepi«s. Peut-être même se serait^lle géné-
lais elle ne tarda pas à être éclipsée par celle
'ucius proposa à son tour cinquante années
, et que j'aurai à exposer tout à l'heure. Au
'. choses très belles et très pures qui l'ont rendu
et l'ont fait ajouter aux six anciens Kings, le
ing contient des spéculations d'un mysticisme
obscur sur les vertus et les propriétes des
sur l'immortalité et quelques autres sujets,
ma bientôt naissance à des croyances tout
taisislcs que celles que son auteur avait voulu
i. Ses sectateurs actuels sont persuadés que l'âme
peut, dans ses renaissances successives, passer,
es mérites ou ses démérites, dans le corps d'un
)u dans le corps d'un homme, mais que,
un certain degré de perfection, elle ne subira
transformations et restera éternellement unie
s corps. On dit même qu'un certain nombre
stes s'imaginent que cette immortalité sans
•nces ou sans changements peut être obtenue
vie, et qu'ils sont à la recherche d'un breu-
leur en donne le moyen. — Toutes ces diva-
I
[
LE TRAVAIL 73
gâtions expliquent le peu de succès relatif du taouisme.
II faut ajouter du reste que, de même que les croyances
bouddhistes, elles sont sans effet sur la vie sociale de
ceux qui les partagent. Ils observent comme tout le
monde le culte des ancêtres, s'associent comme tout le
monde et dans la même mesure aux solennités natio-
nales, etc. Ils sont en un mot taouïstes comme des chré-
tiens peuvent être spirites.
Le judaïsme et les deux grandes religions qui en sont
issues, le christianisme et le mahométisme, sont repré-
sentés en Chine ; mais ils n'y ont aucun succès réel.
Le christianisme y a été introduit une première fois
vers le vi® siècle par les nestoriens, et il n'y compte
pas aujourd'hui plus de quatre à cinq cent mille
adeptes catholiques ; les missionnaires disent six cent
mille, mais ce chiffre paraît exagéré. Il est d'ailleurs
contesté dans ses détails par les missionnaires eux-
mêmes, suivant que ceux que l'on interroge appar-
tiennent à des ordres religieux différents.
Ainsi, les jésuites disent qu'ils comptent 100,000
chrétiens dans deux des provinces qu'ils évangélîscfit :
le Kiang-Sbu et le Ngan-Hoeï ; mais ce chiffre est mis
en doute par les lazaristes et les prêtres des dissions
étrangères. Ceux-ci affirment qu'ils en ont 70,000 au
Se-Tchuen. Mais les jésuites à leur tour se permettent
quelque réserve sur l'exactitude de ce chiffre. Vient
ensuite le Koueï-Tcheou, qui a eu 25 ou 30,000 chré-
tiens pendant quelques mois, mais qui n'en a plus à
6
,*/
74 LA CITÉ CHINOISE
présent que 6 à 8,000. Les quatorze autres provinces,
avec la Mandchourie, en comptent à peine chacune
quatre, cinq, six ou huit mille. Quant à la qualité de
ces chrétiens, elle est encore plus contestable que leur
quantité. « Tout le monde sait bien, me disait M. Delà-
» place, évêque de Ning-Po, comment les jésîiites fabri-
» quent leurs chrétiens. Us vous les bâclent en quinze
» jours. Ils les confessent une fois, mais allez voir
ï ensuite s'ils les rattrapent. Nous, monsieur, nous y
« mettons deux ans. » Mais quinze jours ou deux ans,
on peut dire qu'ils n'en sont pas meilleur teint. Celui-
là même qui se vantait de la longueur et de la sévérité
des épreuves qu'il imposait à ses catéchumènes, me
racontait un jour, plein d'indignation, un scandale qui
venait de se produire dans sa chrétienté. Le plus
ancien, le plus riche, et, jusque-là, le meilleur de ses
chrétiens, venait de prendre une seconde femme du
vivant de la première. Désespéré de n'avoir pas de fils
de sa femme légitime, cet homme, frisant la soixan-
taine, avait résolu d'en avoir un, et aucune des considé-
rations qu'on avait pu faire valoir à ses yeux, ni les
flammes de l'enfer, ni l'excommunicatioiî majeure
n'avaient eu raison de sa détermination. Damné? Ehl
quelle plus terrible damnation que de mourir sans pos-
térité, que de ne point renaître dans les siens, chez les
siens, sur la terre ! « Puissiez-vous ne jamais renaître r>,
c'est pour un Chinois la plus effrayante malédiction.
Notre homme donc n'avait pas hésité. Entre les menaces
I
LE TRAVAIL 76
de l'évoque ou des promesses vagues d*un autre monde
que persomie ne connaît, et le salut, la résurrection,
selon son antique croyance, il avait choisi celle-ci, il
avait préféré la Vie, qu'il connaissait, toute simple et
sans épithète. En fait, et de l'aveu même des mission- '
naires, si on laissait une chrétienté à elle-même seule-
ment pendant deux ans, sans la visiter, on n'y trou-
verait plus un seul chrétien. On ne peut même pas
abandonner sans surveillance les prêtres chinois que
l'on recrute, du reste, assez diflScilemcnt. Il n'y avait
plus aucune trace des nestoriens quand les mission-
naires revinrent en Chine au xiv® siècle ; et de ceux-ci,
il n'en restait plus beaucoup lorsqu'ils y reparurent en
1842, après trente ails d'expulsion»
Le protestantisme^ plus récent en Chine que le ca-
tholicisme, n'y fait pas relativement plus de prosélytes*
Je ne pense pas que leur nombre dépasse quelques mil-
liers.
Le mahométisme date des conquêtes de Genghis-
Khan, qui l'y a introduit au xin® siècle, ou plutôt qui
l*a imposé à un certain nombre de tribus tartares^mon-
goles, annexées depuis lors à l'empire chinois* Le ma=
hométisme y est encore entré depuis cette époque et a
rallié une petite partie des populations des contrées du
stid-ouest voisines de i'Iiide. Il ne compte cependant
en tout que quinze à dix-huit millions de sectateurs. Bien
qu'il paraisse mieux établi que le christianisme, en ce
sens qu'il recrute son clergé sur place, il ne fait aucun
76 LA CITÉ CHINOISE
progrès. Ce n'est pas, du moins, l'échec du prosélytisme
armé qui s'est produit il y a quelques années dans la
province du Yun-nân , qui autorise à penser le con-
traire.
Quant au judaïsme, venu en Chine dans le vi« siècle
avant notre ère, suivant certains auteurs, dan% le i®' siè-
de après Jésus-Christ, suivant d'autres, il il est pas
sorti de la postérité de ceux qui l'y avaient aîpporté. 11
ne compte à présent que quelques milliers d'individus,
dont le groupe le plus considérable est à Kaï-Fong-
Fou, dans la province du Chen-Si. On ne connaît d'ail-
leurs leur présence que par les bouchers particuliers ,
que la façon dont les animaux servant à leur nourriture
doivent être tués les oblige à avoir; on ne les distingue
en aucune façon du reste de la population. C'est un
fait qui doit être remarqué. Dans les autres pays, en
eifet, les juifs ont été, pour ainsi dire, mis en dehors
des civilisations ou s'y sont mis eux-mêmes, si l'on
veut. Dans tous les cas, ils s'y sont créé une place à
part qui les a fait souvent et longtemps jalouser ou
haïr. En Chine , je le répète, il est impossible de les
distinguer par un genre de profession qui leur soit plus
spécial qu'au reste de la population. Mais, qu'il s'agisse
des juifs, des chrétiens ou .des mahométans, ce qui pa-
raît avéré, c'est Tétat d'impuissance et d'infériorité dans
lequel se trouvent leurs religions au milieu de la civili-
sation chinoise.
Le moindre reproche que leur font les Chinois, c'est
wp5fr'-:îî?rT^*';-
• i
LE TRAVAIL 77
de détruire Thomogénéité de la famille, en transportant
à des étrangers l'autorité qu^elle ne doit puiser qu'en
elle-même et en imposant des lois toutes faites, que l'on
ne comprend pas, et qui suppriment chez Thomme la
recherche de la loi avec tout ce travail intérieur de la
conscience et de Tintelligence qui y conduit. — « Que
pensez-vous de nous! demandais-je quelquefois à ceux
des lettrés chinois dont j'avais réussi à gagner la con-
fiance. — Vous ne cultivez pas votre âme », me
répondaient-ils. Et, en effet, d'autres y songent pour
nous.
II
La guerre et les guerriers sont bien loin d'avoir en
Chine le même prestige et la même importance qu'en
Europe. — L'armée régulière ne compte que 100,000
Tartares au plus : mais il existe, dans quelques provin-
ces, un certain nombre de familles chinoises descendant
des anciennes colonies militaires que le gouvernement
y entretenait, dans lesquelles l'État peut recruter, en
temps de guerre, une milice de 400,000 hommes envi-
ron. — Le tout relève du ministère de la guerre. Les
officiers, en temps ordinaire, n'ont jamais le pas sur les
fonctionnaires civils, et je dois ajouter tout de suite
qu'ils ne paraissent pas se faire de leur dignité une idée
exagérée. Dans un de mes premiers voyages , le gou-
78 LA CITÉ CHINOISE
vernement chinois et la légation de France m'avaient
imposé une sorte d'escorte de quatre honmies, sous les
ordres d'un colonel. Eh bien , je n'ai jamais vu de colo-
nel moins entiché de son grade et de son autorité. Nous
remontions le Yang-Tsé-Kiang, et les courants étaient
quelquefois si forts, ({ue ni les voiles, ni les avirons
n'y faisaient. L'équipage descendait alors à terre, et
moitié dans l'eau, moitié dans la vase, tirait sur une
amarre fixée au bateau. Il semblait que ce fût un plai-
sir pour ce brave homme de se joindre aux bateliers,
de se mettre dans l'eau comme eux, de les aider; il re-
cevait comme eux les légers coups de baguette que le
chef de la bande lançait par-ci par-là pour exciter ses
gens, et son amour-propre n'avait pas du tout l'air d'en
être offusqué. — Quant au peuple, l'état militaire lui
paraît tellement triste et dépendant que les plus pau-
vres eux-mêmes ne le considèrent que comme la pire
des ressources.
L'armée chinoise n'est donc bien évidemment qu'une
armée de défense. On ne manquera même pas de re-
marquer que, déjà si faible numériquement et de plus
déconsidérée dans l'opinion publique, il n'est pas éton-
nant que cette force de défense ait si souvent prouvé
son insuffisance soit contre les Tartares, Mongoles ou
Mandchoux, soit contre les troupes européennes, soit
contre les rébellions de l'intérieur. C'est un ordre d'idées
dans lequel je ne saurais entrer maintenant sans m'é-
carter de mon sujet. Je demanderai seulement, et c'est
#■* * •
• t
t
LE TRAVAIL 79
pour cela que j*ai parlé de Tarmée chinoise, comment,
avec des forces aussi réduites et un développement de
frontières de trois à quatre mille lieues, il est possible
que la Chine soit d'abord restée aux Chinois, et ensuite ait
gardé ses institutions, ses lois et ses mœurs. Les Mand-
choux et les Mongoles sont entrés plusieurs fois en Chine,
et ils y ont pris un trône, soit, mais se sont-ils annexé
une parcelle du territoire chinois, s*y sont-il§ taillé des
principautés, des duchés, etc. ; y ont-ils installé un nou-
veau droit ; ont-ils rien changé au système de Timpôt,
au régime de la propriété ; ont-ils essayé de transformer
le langage? Rien de tout cela. C'est précisément le con-
traire qui est arrivé. Ce sont eux qui se sont faits Chi-
nois.
Une fois entrés et assis sur un trône que personne ne
défendait, excepté les tenants des dynasties qui suc-
combaient moins par la force des envahisseurs que par
la désaffection du peuple, la Chine s'est refermée sur
eux et les a absorbés, engloutis. Bien plus,elle a dé-
bordé chez eux et a pris leur place. La Mandchou-
rie n'est, à proprement parler, qu'une province chi-
noise, où la dynastie régnante a toutes les peines
possibles à maintenir , je ne dis pas l'usage, mais seu-
lement l'enseignement de la langue mandchoue.
Dira-t-on que les Mongoles et les Mandchoux étaient
des barbares? Mais les hordes germaines qui envahi-
rent la Gaule au v® siècle, et plus tard encore, étaient
aussi des barbares, et nous souffrons encore des gros-
80 LA CITÉ CHINOISE
sières traces qu'ils ont laissées dans notre civilisation.
D'ailleurs, il n'y a pas que des peuplades asiatiques qui
aient envahi la Chine. De grandes puissances euro-
péennes s'en sont aussi mêlées. On sait que la Russie,
entre autres, s'est annexée à différentes reprises d'assez
grandes étendues de territoire au nord-est et au nord-ouesi
de l'empire chinois. Au nord-est ce ne sont guère que
de vastes. steppes à peine habitées par des tribus qui
ne sont pas plus chinoises ou mandchoues que russes
ou sibériennes. Ces annexions-là, la Russie les a con-
servées. — Mais dans les territoires où la Chine est
installée depuis longtemps, où elle a ses colonies péni-
tentiaires, la Russie ne saurait l'entamer sérieusement.
C'est que là elle se heurte à une force plus grande que
celle de son despotisme et de ses armées, c'est qu'elle
rencontre non seulement des hommes, mais des mœurs
auxquelles elle ne comprend rien ou qui ne peuvent se
conciher avec les siennes.
Quant aux Français et aux Anglais, les récents évé-
nements du Tonkin me dispensent de rappeler ceux de
1860. Malgré la supériorité de notre armée et de notre
armement on sait de quel prix nous avons payé les
succès obtenus sur les Chinois. D'où venait donc la ré-
sistance qu'ils nous ont opposée et contre laquelle nous
aurions fini par nous briser? Ni leurs ressources bud-
gétaires, ni leur puissance militaire ne sont assurément
comparables aux nôtres. Mais nous avions devant nous
une muraille vivante, plus compacte et plus solide que
LE TRAVAIL 81
tous les remparts du monde, édifiée par une civilisa-
tion vingt ou trente fois séculaire, fondée sur le travail
et la justice.
Voyons maintenant le commerce étranger.
III
Il y a trois cent cinquante ans que le premier traité
de commerce entre la Chine et TEurope a été conclu
par les Portugais. Il y a cinquante ans au moins que ,
nous sommes en relations suivies, régulières, avec la
Chine, et que les nations européennes y sont représen-
tées, au point de vue du commerce, par leurs diplo-
mates et par leurs négociants. Depuis vingt ans, elles
pénètrent dans Tintérieur de la Chine, de telle sorte
qu'il n'est à peu près, aujourd'hui, aucun recoin de ce
vaste empire où les produits de l'Europe ne puissent
aller librement, plus librement même que dans certains
pays d'Europe ou d'Amérique , puisque les droits de
douane ne sont que des droits ad valorem qui ne dé-
passent guère 5 à 8 0/0, sauf pour l'opium, qui paye
33 0/0. Cependant, malgré ces efforts et des conditions
si favorables, le commerce de l'Europe et de l'Amé-
rique avec la Chine est beaucoup moins important
qu'on ne le suppose peut-être. Les statistiques des
douanes chinoises accusent, il est vrai, le respectable
chiffre de 16 à 1,700 millions de francs ; mais ce chiffre
5.
82 LA CITÉ CHINOISE
comprend le commerce des produits indigènes, trans-
portés de ports à ports par navires européens.
Si l'on en fait la défalcation, il ne reste plus qu'un
total de 11 à 1.200 millions de francs, importations
et exportations réunies, pour les transactions réelles
de la Chine et de TEurope. C'est à peu près la
somme de ces transactions en 1860. Les traités de
commerce et Touverture de plusieurs nouveaux ports
n'y ont rien changé, malgré les espérances, non rai-
sonnées, des commerçants. Ils ont été forcés d'aug-
menter leurs dépenses et leurs frais, et cela a été
sans compensation; ils le reconnaissent aujourd'hui.
Soit donc 600 millions pour les exportations de la
Chine, et 600 millions pour les importations de l'Eu-
rope. Mais de quoi se composent ces importations?
Le plus considérable des produits n'est même pas
européen, c'est l'opium, qui vient de l'Inde. Il en entre
en Chine, par les seuls ports ouverts aux étrangers,
pour 280 ou 300 millions. Je ne fais que citer ce
chiffre, car il n'y a pas à s'en glorifier. Viennent en-
suite les tissus de coton, pour 200 ou 220 millions ;
quant au reste, un peu de lainage anglais ou russe,
de l'horlogerie suisse ou américaine, des fers ouvrés
ou en barres, quelques articles de Paris ou de Vienne
et des produits de consommation destinés aux Euro-
péens établis en Chine. Ainsi, une importation de 275
à 290 millions de produits utiles, voilà à quoi ont
abouti tous les efforts réunis des diplomates et des
r* ^r
LE TRAVAIL 83
commerçants de FEurope depuis trois cents ans, et
toutes les guerres qu'elle a entreprises per fas et
nefas pour les seconder. Ce n'était vraiment pas la
peine de faire tant de fracas. Comment I vous vous
appelez l'Europe, c'est-à-dire une agglomération de na-
tions qui se prétendent toutes plus civilisées les unes
que les autres et dont la moindre se croit bien au-
dessus des Chinois ; vous vous vantez 'd'avoir en main
les agents les plus puissants du monde, la vapeur,
l'électricité; vous subventionnez à grands frais des en-
treprises de navires à vapeur, et quand cela ne sutfit
pas, vous envoyez des trentaines de mille hommes et
des milliers de canons pour achever la démonstration
de votre supériorité, — et tout cela pour arriver pi-
teusement à obtenir de chaque Chinois qu'il vous
achète pour 60 centimes de produits utiles, avouables I
N'est-ce pas humiliant?
On a dit et l'on répète trop souvent qu'il fallait at-
tribuer la pauvreté de ces résultats au peu de besoins
et à la misère du peuple chinois. Cela n'est pas. Nulle
part, au contraire, le peuple n'est plus riche; et cela
se comprend aisément, puisque nulle part il n'y a de
peuple plus laborieux et moins chargé d'impôts. —
C'est précisément dans le système de ces impôts, si
modiques, si justes, si bien répartis, tandis que ceux de
l'Europe sont si écrasants, qu'il en faut d'abord chercher
la raison. Ni octrois, sauf des droits de douane très
légers de province à province; ni excise, ni patentes,
84 LA CITÉ CHINOISE
ni droits de mutation, ni autorisations à demander,
ni formalités à subir l — Aussi, malgré Topinion cou-
rante en Europe, non seulement ragriculture, mais
rindustrie et le commerce ont-ils pris, en Chine, un
développement incomparable. Cela ne paraît pas, parce
qu'il n'y a pas de grandes usines avec de hautes che-
minées comme chez nous, pas de grandes agglo-
mérations d'ouvriers, pas de grands sifflements de
vapeur, ni de grands bruits de marteaux; mais
défiez-vous. Chaque Chinois a peut-être cinq ou
six métiers au bout de ses doigts, et peut devenir, à
volonté, cultivateur, tisserand, vannier, cordonnier,
forgeron même. On vous fondra, quand vous voudrez,
des canons et des obus, et des statues de 60 pieds,
dans des baraques dont vous donneriez à peine
quelques francs. — Voilà contre quoi viennent se
heurter vos efforts, votre commerce, vos milliards,
vos armées, vos engins et le reste. Nous sommes,
voyez-vous, trop chargés d'impôts et d'entraves do
toutes sortes pour que nous puissions raisonnablement
lutter contre les Chinois. — Et d'ailleurs, savez-vous
ce qu'ils feraient le jour où vos importations leur
causeraient de sérieuses inquiétudes? Une chose bien
simple. Ils feraient ce qu'ils ont fait pour l'opium,
qu'ils ne produisaient pas, et qu'ils produisent depuis
qu'on leur a imposé l'opium des Anglais : ils instal-
leraient chez eux des métiers, des filatures et des
usines à vapeur de toutes sortes, comme ils en ont
. LE TRAVAIL 85
déjà installé quelques-unes pour la soie et la laine, dans
deux ou trois provinces. Au besoin même les Européens
les y aideraient, ce qui a déjà lieu, et ils se passeraient
de l'Europe. Plaise au ciel, alors, qu'ils s'en tiennent
là, car le jour où ils prendraient goût à l'industrie
occidentale marquerait le commencement d'un désas-
tre épouvantable pour l'Europe.. Pas d'impôts, main-
d'œuvre abondante et à bas prix, les matières pre-
mières sur place, et vos engins à vapeur! Qui
pourrait leur tenir tête? Puisque la vapeur fait le vide
et diminue la main-d'œuvre nécessaire, ils vous inon-
deraient des ouvriers qu'elle aurait économisés ou sup-
primés, et si vous les repoussiez à coups de fusil au
nom de l'existence de vos nationaux, ils vous sub-
mergeraient de produits bien autrement bon marché
que les vôtres, et alors que leur opposer iez-vous? —
Le danger est réel et n'est peut-être pas aussi éloigné
qu'on le pense. Je l'avais signalé, il y a quinze
aas(l); mais on n'y a pas pris garde, et, j'en suis sûr,
peu de personnes pourront s'empêcher de sourire en
lisant ceci. Je les ajourne à vingt ans.
n peut se faire, pourtant, que ce danger se borne à
une diminution de nos importations, et qu'au pire,
nous en soyons un jour réduits à n'acheter que contre
de l'argent le thé et la soie dont nous aurons besoin.
A moins que les Chinois n'y soient absolument forcés,
(1) Bulletin de la Société de géographie, 1869. Carte agricole
dé la Chine.
86 LA CITÉ CHINOISE
et à moins d'une révolution à laquelle ils auraient cer-
tainement plus à perdre qu'à gagner, il n'est pas pro-
bable qu'ils laissent prendre à leur industrie une allure
telle qu'ils en viennent à lui chercher des débouchés à
l'étranger.
La situation dans laquelle ils se trouvent leur paraît
bonne, et je ne crois pas qu'ils soient disposés à r^i-
verser les principes de leur civilisation, ce qui en serait
la conséquence nécessaire, pour adopter les nôtres.
Je leur vantais souvent les merveilles opérées par notre
industrie, par nos machines, la rapidité de nos commu-
nications. Ils admiraient. Mais quand je leur demandais
pourquoi ils n'en voulaient pas, ils me faisaient exac-
tement la même réponse qu'ils font aux missionnaires
lorsque ceux-ci, croyant les avoir convaincus, leur pro-
posent de les baptiser : « Tout cela est très joli, me di-
saient-ils, et peut être excellent chez vous, mais cela ne
nous convient pas et serait une détestable introduction
chez nous. Nous avons des canaux magnifiques et nom-
breux que nos ancêtres nous ont légués. Ils leur ont
coûté cher ; mais ils sont payés depuis longtemps. Us
transportent à bas prix, grâce au vent et aux courants.
— Le trafic sur nos fleuves et dans nos canaux est con-
sidérable; mais les denrées nécessaires, indispensables,
sont produites à peu près également partout, et n'ont
presque jamais de bien grandes distances à franchir.
Notre agriculture, aussi variée que féconde, produit et
assure partout la subsistance du peuple. Là où le riz ne
LE TRAVAIL 87
peut venir, elle fait pousser le blé, le sorgho, le maïs, le
millet, etc. Quant aux denrées moins utiles, il y en a
toujours assez, et dans tous les cas, leur transport ne de-
mande pas une rapidité coûteuse. Chez* nous, en un mot,
on peut dire que, sauf accidents, la production et la
consommation sont partout en rapports constants. —
Nous avons, il est vrai,*de trop fréquentes inondations.
N'en avez-vous pas? Cela tient, vous le savez, au régime
de nos fleuves et à la disposition des terrains, plus bas
que leurs lits, en certains endroits. Nous y avons paré
autant que possible par nos canaux et par d'immenses
travaux d'endiguement. Nous y parons tous les jours en
élevant peu à peu le sol de nos plaines, et les inonda-
tiens sont plus rares qu'autrefois. Comment les chemins
de fer en combattraient-ils les désastres mieux que les
greniers de réserve que nous avons partout où elles peu-
vent se produire?
» Quant à votre industrie à la vapeur, nous n'avons
pas, sur ce sujet, les mêmes idées que vous. Nous ne
voulons pas que l'industrie transforme plus de matières
que notre territoire n'en produit. Dans ces limites, toute
notre population reste agricole et attachée au sol, car
elle en vit et ne vit que de lui. Une industrie qui irait
demander à l'étranger ses matières premières afin de
les transformer pour les lui offrir ensuite, cesserait vé-
ritablement d'être nationale, car elle déracinerait les po-
pulations de la terre. Leurs intérêts seraient là où elles
trouveraient leurs marchés et leurs débouchés. Les
88 LA CtTÉ CHINOISE
troubles qui pourraient s'y produire se feraient néce*-
niir fhdï nniis sans quc Dous y pussions
s faudrait, ainsi que vous
lerce et nos commerçants à
relations diplomatiques et,
armées. Tout cela coûte, et
Irait? Voyons, monsieur, les
wus avez obtenus chez nous
vous vous êtes imposés jus-
de vous imposer, les guerres
* — Nous savons bien que
ire des reproches. On dit que
nous nous enfermons dans
voulons pas fraterniser avec
nous mettons en dehors de
iste. Nous sommes allés plus
de l'humanité; nous nous
ations inconnues et nous les
Notre population est infini-
plus dense qu'aucune autre
au dedans de nos murailles
que l'on nous reproche de
ulr-il pas mieux?
rations. Vos engins coûtent
es représente deux ou trois
, chez nous, n'est assez riche
ait s'associer. Or, nous n'ai-
andes associations. Dans les
LE TRAVAIL 89
grandes associations, il y a beaucoup de gouvernés et
peu de gouvernants, à peu près tous irresponsables.
Nous n'aimons pas cela, pas plus en industrie qu'en po-
litique. Nous préférons les petits groupes. — Puis,
lorsqu'on a engagé des sommes aussi considérables dans
une industrie, on n'est plus maître de proportionner la
fabrication aux besoins. Il faut absolument que ces
sommes rapportent leur intérêt. Alors on fabrique quand
môme. De là cette nécessité d'aller chercher des dé-
bouchés et des marchés à l'étranger, et après les avoir
trouvés, on n'est pas certain de les conserver. D'un autre
côté, la grande industrie, telle qu'elle existe chez vous,
spécialise trop les ouvriers : ils deviennent des machines ;
ils ne savent faire qu'une chose ; quand la fabrique s'ar-
rête, ils chôment et meurent de faim. Chez nous, tout
le monde sait plusieurs métiers ; si l'un ne va pas, on se
reporte sur un autre. Jamais de chômage. D'ailleurs,
quelle est la supériorité de votre industrie sur la nôtre ?
Produit-elle à meilleur marché? Faites la liste des objets
de première nécessité chez vous et chez nous, et com-
parez-en les prix.
» Enfin, monsieur, nous avons deux principes qui
s'opposeront toujours, tant qu'on ne nous les aura pas
désappris, à l'adoption des grands moyens de votre in-
dustrie : c'est le respect du travail et le respect de la
vie humaine. Jamais un gouvernement chinois n'osera
élever l'impôt d'une façon permanente pour créer des
chemins de fer, sans parler des autres causes de dépense
1
90 LA CITÉ CHINOISE
dont chacun de nous ne reconnaît pas l'absolue nécessité,
jfamais ni un gouvernement ni un individu n'oseront en-
courir la terrible responsabilité des accidents et des mor-
talités causés directement ou indirectement par l'emploi
de vos machines, depuis ceux qui abrègent Texistence
des ouvriers de vos mines, jusqu'à ceux qui frappent
vos chauffeurs et vos mécaniciens.
» Nous n'avons pas de parlement comme chez vous (1).
Personne n'a le droit de nous faire accepter comme un
progrès une chose qui ne paraît pas telle à tout le
monde, et encore moins de nous imposer un centime
de dépense. Cela peut avoir quelques inconvénients,
mais nous y trouvons de plus grands avantages. On peut
surprendre le consentement d'une assemblée ; on ne
surprend pas celui d'une nation qui compte autant de
parlements que de familles, o
Tout ce qui précède résulte des nombreux entretiens
que mon goût et mes devoirs me donnaient l'occasion
d'avoir avec les Chinois, et n'en est que le fidèle résumé.
IV
Quelquefois je prenais plaisir à les pousser plus loin.
Je leur parlais de nos rêves. Je leur montrais, dans
l'avenir, l'humanité déchargée, grâce aux machines, des
(1) On verra dans un autre chapitre comment se font les lois en
Gbine,
^?T.; *T.JV '
LE TRAVAIL 91
fatigues du travail, affranchie par la science de toute
peine et de tout souci matériels, libre enfin de ne s*adon-
ner qu'à des occupations plus conformes à ses goûts, à
son intelligence et à ses destinées.
• Mais ils me regardaient et souriaient comme des gens
qui ne croient pas ou ne comprennent pas. « Chez nous,
me répondaient-ils, le travail est juste, doux et facile.
Nos rêves ne vont pas au delà, t) Un jour, Tun d'eux
ajouta cette réflexion qui me frappa et me fit réfléchir à
mon tour : « Combien nos idées sont différentes, mon-
sieur! Vous voulez supprimer le travail. Nous, nous
croyons qu'il serait très malheureux qu'on pût le sup-
primer, et nous considérerions comme une impiété qu'on
pût en avoir la pensée. »
Bien souvent depuis, cette phrase me revint à l'esprit,
mais elle n'y revint pas seule. Je me rappelai cet autre
mot qui m'avait tant surpris à mon arrivée : « Défiez-
vous des religions. » Il résultait pour moi de ce rappro-
chement une indication si évidente d'une transposition
ou d'une transformation de l'idée et du sentiment reli-
gieux, que je ne pouvais m'empêcher d'y songer. Ainsi,
me disais-je, voilà un peuple, un grand peuple qui brûle
ce que tous les autres adorent et qui adore ce que
tous les autres brûlent. Et ce peuple vit depuis cin-
quante ou soixante siècles 1 — A partir de ce moment,
je commençai à comprendre vraiment la Chine et sa
civilisation, et je dois avouer que ce n'est qu'alors que
mes observations prirent une valeur un peu sérieuse. Il
^- , . . - ,.. ^. -..,.. J .„ . ... .,^^^-.J.
92 LA CITÉ CHINOISE
y avait par exemple une chose dont je n'avais pas bien
saisi le sens : c'est la solennité du labourage que TEmpe-
rcur, et les grands fonctionnaires dans les provinces, cé-
lèbrent le jour de Téquinoxe du printemps. On sait que,
ce jour-là, TEmpereur et ceux qui le représentent ailleurs
qu'à la capitale, tenant eux-mêmes les mancherons de
la charrue, ouvrent la terre et y répandent des semences
des cinq espèces de céréales qui croissent dans les diffé-
rentes régions de la Chine. J'avais bien entendu dire que
cette solennité avait pour but d'honorer l'agriculture, et
bien qu'elle me parût avoir une portée plus haute, à
cause de la signification symbolique généralement ad-
mise du grain que j'y voyais employé, je m'étais con-
tenté de cette explication, ne comptant pas en avoir une
meilleure. Elle ne me suffit plus. J'interrogeai sans cesse,
et les réponses que je reçus me conduisirent à d'autres
recherches qui me révélèrent les principes mômes et la
philosophie de la civilisation chinoise. Ces principes
sont d'ailleurs tous contenus dans les premiers chapitres
d'un ouvrage qu'on appelle le Tchi-Pen-Ti-Kang et dont
il faut que jç dise quelques mots. — Le Tchi-Pen-Ti-
Kang est une encyclopédie abrégée en dix volumes, pu-
bliée en 1747, dont un ancien jésuite écrit ce qui suit :
« Les missionnaires le regardent comme très dangereux
et très opposé à la prédication de l'Évangile, parce qu'il
se renferme dans le déisme et dans la religion naturelle,
et qu'il est partout au niveau de la raison et de la
conscience qu'il contente trop pour qu'elles sentent aisé-
» m -»•' • » I
» r
LE TRAVAIL 93
ment la nécessité de la révélation. » Cet aveu devrait,
il semble, en faire désirer la traduction, mais il ex-
plique, en attendant, pourquoi elle n'a pas été faite
jusqu'ici. L'ouvrage ne se trouve même pas à la biblio-
thèque de la rue Richelieu, où cependant, — il faut
leur rendre cette justice, — les anciens jésuites ont en-
voyé tant de choses. Il est vrai que la connaissance de
la langue chinoise n'est plus, autant qu'à cette époque,
le monopole des missionnaires. 11 existe aujourd'hui de
très bons sinologies français, anglais, allemands et
russes. Mais il ne suffit pas toujours de connaître une
langue, et de la connaître à fond, à supposer qu'il y en
ait beaucoup qui puissent se flatter de connaître jusque-
là la langue chinoise, pour être capable d'en interpréter
toutes les productions. Il y faut tout aU moins un goût
particulier, une absence complète de prétentions et une
certaine simplicité de cœur et d'esprit. C'est peut-être
pour cela que le Tchi-Pen-Ti-Kang n'est traduit dans
aucune langue européenne. Un seul Européen, à ma
connaissance, en a parlé : c'est 'le P. Amyot, de qui
sont les lignes que je viens de citer. Un autre qui l'a
lu, mais ne le dit pas, y a vu tout autre chose que ce
qui s'y trouve ; c'est le P. de Prémare ; seulement moins
indépendant que son collègue, il l'a lu en catholique
désireux de conformer à ses convictions religieuses des
textes d'une si grande autorité. C'est du Tchi-Pen-Ti-
Kang, aussi bien que du Tao-te-King, qu'il a tiré la
matière d'un mémoire en latin, envoyé en France vers
94 LA CITÉ CHINOISE
le milieu du xvu® siècle, et qui est intitulé : Vestiges des
prindpaiix dogmes chrétiens , d* après les anciens livres
chinois (1). Mais il suffit de parcourir ce mémoire pour
s'apercevoir des peines qu'il a coûtées. Tantôt par exem-
jde, il croit voir la désignation de la personne de Jésus-
Christ dans un caractère qui, pour tout Chinois, ne
signifie que l'homme unique, l'homme universel ou
l'humanité dans son ensemble. Tantôt il est réduit à
combattre Confucius et ses disciples, dont le Tchi-Pen-Ti-
Kang résume précisément les doctrines, et à leur préfé-
rer celles plus mystiques de Lao-tsee* Malgré tout, c^
pendant, il lui arrive de se laisser entraîner par l'évi-
dence du sens naturel des mots; et alors il s'attire la
censure de ses éditeurs.
Je n'ai pas lu le Tchi-Pen^Ti-^Kang^ car je n'ai
malheureusement aucune connaissance de la langue
chinoise, mais je m'en suis fait lire, expliquer et com-
menter verbalement à différentes reprises et par diffé-
rentes personnes les livres qui m'intéressaient* Peut-
être était-ce, en somme, la meilleure manière de le
comprendre* Puis, enfin, la civilisation chinoise n'est
pas une civilisation morte comme celles de l'Egypte
et de l'Assyrie^ on n'en est pas réduit, pour la re-
constituer, aux stèles et aux palimpsestes. Il n'y a
vraiment qu'à ouvrir les yeux et les oreilles; Je dirai
même qu'il est beaucoup plus facile de l'étudier qu'au-
1) Ce mémoire a été traduit, commenté et publié en 1878 pat*
MM; BonBett;)ret Perny, 301, rue de Vaugirard.
'5'-T=^
,■.'»., - -T>
LE TRAVAIL 95
cune autre civilisaiLon vivante. Nulle ne présente moins
de contradictions et phts (Tutiîté. En elle, on ne Ta
jamais dit avec plus de vérité, tout conspire, totrt
concourt, tout consent. Que Ton interroge ses lois,
ses mœurs, sa philosophie, son agriculture, ses arts ou
son industrie, on n'obtient jamais qu'une réponse :
l'unité absolue de l'humanité, et la famille qui est le
groupe où ce principe est le plus immédiatement ma-
nifeste. Quant à moi, c'est par l'agriculture que je
suis arrivé à la connaître et l'on verra tout à l'heure
combien le hasard m'a servi.
On n'attend certainement pas de moi que je fasse
ici un exposé complet ou même seulement quelque
peu étendu des doctrines de l'Encyclopédie chinoise^
Un savant seul en serait capable. Je me bornerai à
n'en dire, en aussi peu de paroles que possible^ que
ce que j'y cherchais moi-même, à savoir t l'explica-
tion suffisante des faits que j'avais tous les jours sous
les yeux. Le lecteur aura ainsi tout ce qu'il faut pour
refaire les opérations auxquelles je me suis livré ou
pour les contrôler, et il me saura gré de m'en
tenir là.
Encore un mot* Le corps de doctrine développé dans
le Tchi'-Pen-TûKang a ceci de particuher, qui peut
être un signe de la race chinoise : qu'il n'a eu, dans
son ensemble, aucun inventeur, révélateur ou fonda-
teur* H li'est point tombé du ciel tout d'une pièce;
OU dit qu'il était contenu tout entier dans les
. ' ^ . , ' ' ■ '• ^ ...*,.-
I
I
96 LA CITÉ CHINOISE
King's (i). La vérité est que sur ces livres, écrits en ca-
ractères d'une concision hiéroglyphique ou composés de
signes très obscurs, un certain nombre de philosophes
et de politiques avaient exercé leur esprit. Ils en avaient
proposé des interprétations adoptées ou rejetées par
Topinion publique. Plusieurs môme avaient émis, sous
lé couvert de ces livres consacrés par le respect qui
s'attache aux traditions et à l'antiquité, des idées qui,
en réalité, n'étaient sorties que de leurs cerveaux.
Quoi qu'il en soit, tout cela manquait d'unité. Beau-
coup d'erreurs y étaient mêlées. Confucius entreprit
d'élaguer de ce fatras tout ce qu'il y avait d'inutile
et de dangereux. Aux interprétations qui lui parurent
fausses, il substitua celles que lui dicta son génie, et
avec celles qu'il conserva, il fit le système harmonieux,
simple et pratique, auquel non seulement les Chinois,
mais bien d'autres peuples de l'Extrême-Orient ren-
dent hommage depuis plus de 2,200 ans. C'est à ce
système que les Européens donnent, sans le connaître,
le nom de religion de Confucius,
Quand on parle de l'univers, il est important, selon les
(1) Il y en a six. Le premier et le plus ancien est le Y-King,
ou livre des transformations; le titre est à noter. Le deuxième, le*'
Chou-King, ou livre historique; on pourrait le comparer à la
Bible en certaines de ses parties. Le troisième, le Chi-King, ou
livre des vers. Le quatrième, le Ly-King, ou livre des rites. Le •
cinquième, le Yo-King^ ou livre de la musique ou de l'har-
monie. Et enfin le sixième est le Tchun-Tsieou^ ou livre du prin-
temps et de Tautomne. Deux de ces livres sont perdus : le qua-
trième et le cinquième. ^
/
f ' ' ' ■
I LE TRAVAIL 97
j Chinois, de ne pas oublier que l'univers comprend des
choses visibles et des choses invisibles, des choses appa-
rentes et des choses cachées. Il est au moins aussi im-
lortant de se rappeler qu'elles ne doivent pas ôtre sépa-
res, ne fût-ce qu'en pensée. Il n'est pas possible, par
exemple, de séparer de la matière la force de la pesan-
our ; il n'est pas davantage possible de séparer l'idée
d*une chose quelconque de la forme qui lui est propre.
Cette forme peut ne pas être appiarente, mais elle existe.
11 y a des corps spirituels (1). La matière qui les rend
apparents à nos yeux, ne fait que remplir ces corps spi-
rituels, comme l'eau prend la forme du vase qu'elle
remplit (2). Et, en ce sens, ni le corps, ni l'esprit ne sont
séparables l'un de l'autre; ni, d'une façon plus générale,
l'univers et la raison de l'univers ne sont séparables (3).
Méconnaître cette vérité serait la plus grave de toutes les
fautes.
Ceci posé, l'univers entier, avec ses mondes, forme
un tout dont les parties ne sont entre elles que comme
les molécules d'une sphère quelconque. Toutes sont
, soumises aux mêmes lois. Mais l'univers, dans son en-
ê semble, a d'autres lois et d'autres raisons que celles des
:arties qu'il contient. Chacune de ces parties obéit donc
une raison ou à une loi qui lui est extérieure jusqu'à
n certain point, et comme nous ne pouvons nous faire
[i) Lao-lsee.
'2) Ly-lsse, 398 av. J.-C.
3) Yu-tchin, 1676 ap. J.-C.
i , 6
t '
98 LA CITÉ CHINOISE
une idée de la forme, du mouvement et de retendue de
l'univers, nous disons qull est infini. D contient toute
loi, mais lui-même est régi par sa raison, et cette raison
est infinie.
Maintenant, cette raison est-elle intelligente ? Le Ciel
et la Terre sont de grandes choses ; ils ont cependant
une couleur, une figuro, un nombre et une quantité.
L'homme possède quelque chose qui n'a ni couleur, ni
forme, ni nombre, ni quantité, et ce quelque chose est
intelligent. Donc, lors même que l'univers ne sérail
animé que de rhonune, il serait au moins animé de Tin-
telligence de l'homme. Mais cette intelligence, étant
limitée, ne saurait être celle de l'univers. D'où l'on voit
que Tunivers a une intelligence et qu'elle doit être
infinie (1).
Les Chinois ne donnent aucun nom à cette Loi ou à
cette Raison, intelligente et infinie ; ils ne la désignent
que par des métaphores. C'est, dans le langage ordinaire,
le Ciel : Ti&a*^ ou bien le Seigneur suprême : Chanq-Ti;
Dans le langage philosophique, on l'appelle encorel'Infini:
'i Tai'Ki ; oU bien enfin : la Puissance, la Force ou l'Éner-
gie invisible, existant par elle-même, sans figure, nombre,
iii quantité.
Cette énergie ne peut se comprendre seule. Elle n*est
pas sans la terre ou sans la matière en laquelle elle se
manifeste. De là une autre puissance : celle de la Terre,
l'Énergie passive.
(1) Kouang-yun-tse, 604 av. J.-C. j
\
ry*-*"-" • "^^ '. -' ' ' .^.?. --TiM ■ ■ '.-.-T,*"
LE TRAVAIL 99
Cependant, la première n'existant qu'à Tétat potentiel
ne peut se manifester sans passer à l'état actif. Elle cons-
titue alors une troisième puissance ou énergie, hypostase
de la première qui est l'Énergie agissante. C'est l'Homme.
Mais ce n'est pas seulement l'homme visible, incomplet
et imparfait que nous connaissons. Il existe un homme
en qui sont les deux sexes et tous les autres hommes, et
qui est comme le corps spirituel de toute l'humanité.
C'est THomme-Un, l'Homme-Humanité, Y-gen, que les
Chinois appellent aussi : le Père-Mère, Fou-mou, l'Homme
caché, invisible, céleste, parfait, en tant que pur de tout
défaut inhérent à toute forme matérielle, ou enfin le
Saint. Dans le langage courant, on le désigne aussi sous
le nom de Tien-Hoang : le Seigneur du Ciel.
Ces trois énergies, étant inséparables, n'en font qu'unes
qu'on appelle : Tdi-Y, la Grande-Unité. Elles coexistent
de toute éternité.
Le Saint est l'intermédiaire entre le ciel et la terre ;
c'est en lui qu'ils s'unissent. Il est le Verbe. C'est par
lui que le Ciel, ou Taï-ki, se profère et qu'il agit (1). Le
propre du Saint est de mouvoir, de transformer, de per-
fectionner (2). Il n'y a pas d'autre création. Chaque
homme fait à son image, avec un corps spirituel comme
lui, n'existe qu'en lui et que par lui.
En lui sont tous les hommes et toutes les créatures.
(1) L'homme, a dit Gœthe, est un premier entretien de la na-
ture avec Dieu.
(J) Y-King. Tsee^Hoa-tsee.
■»--TT
»r • ■ f
100 LA CITÉ CHINOISE
iudivisiblement unis par lui au ciel et à la terre.
La loi de chaque homme terrestre est de Timiter, On
Timite en se conformant à l'unité, en ne la violant jamais
par aucun acte, en s'en rapprochant de plus en plus,
malgré l'état de faiblesse et d'imperfection qui résulte
pour nous de l'union de notre esprit avec la matière. On
l'imite en transformant, en perfectionnant sans cesse
soi-même et toute chose, en se dirigeant d'un même mou-
vement vers la réalisation de cette unité, c'est-à-dire en
travaillant. Cette loi contient toute loi, et chacun la porte
en soi. Celui qui la comprend et qui l'observe sera ré-
compensé en raison de ses efforts, et il est déjà récom-
pensé. On ne peut imaginer un crime et un malheur
plus grands que de l'enfreindre. Le travail, qui est une
S3ondition de la nature et de l'essence de l'homme, de-
meure toujours une nécessité, mais on n'en comprend
plus le but et il devient un supplice.
L'unité , telle qu'elle vient d'être définie, c'est-à-dire
l'unité des hommes entre eux et l'unité de la terre avec
l'humanité et avec toutes les créatures, est un fait abisolu.
La mort, telle que renseignent les religions surnaturelles,
c'est-à-dire la séparation éternelle de l'âme et du corps,
la séparation des hommes en élus et en réprouvés éter-
nellement, la supposition d'un monde en dehors de l'u-
nivers, lieu de récompense ou de punition, sont par con-
séquent des idées qui n'ont aucun sens pour les Chinois,
Il n'y a pas d'autres mondes que ceux qui sont dans
l'univers, et il n'y a pas d'autre vie, pour notre humanité.
^
LE TRAVAIL ICI
que la vie sur la terre, autant du moins que la terre exis-
tera. C'est dans une suite de renaissances sur la terre que
rhomme trouvera, selon Tétat de culture ou il aura mis
son âme dans une existence précédente, sa peine ou sa
récompense. S'il Ta cultivée et perfectionnée, il renaîtra
avec des facultés, môme physiques et corporelles, qui lui
assureront le bonheur ou en seront une garantie. S'il ne
Ta pas développée, il ne comprendra rien de ce qui
pourrait le rendre heureux, et toutes choses seront
contre lui.
Ces transformations ou ces renaissances se renouvel-
leront et se perpétueront pour chacun de nous, tant que
la portion de Funivers que nous habitons ne se trans-
formera pas elle-même. Alors la terre se désagrégera,
les parties qui la composent rentreront dans le chaos
•
Jusqu'à ce qu'elles forment ou rejoignent d'autres terres,
et l'âme de l'humanité, ayant quitté son corps, passera
dans un autre monde. Là, elle s'unira de nouveau avec
la matière et elle vivra suivant les mômes lois, mais dans
des conditions plus favorables, en rapport, d'une part
avec le degré d'unité qu'elle aura déjà atteint, et d'autre
part avec les modifications auxquelles la matière est sou-
mise dans ces nouveaux mondes, c'est-à-dire que l'har-
monie sera plus grande entre les honunes, les organes et
les sens seront plus parfaits, la vie plus puissante, plus
facile et plus heureuse.
Voilà, en un très court abrégé, le système philosophi-
que et moral auquel on donne, en Europe, le nom de
6.
'.t
lOa LA CITÉ CHINOISE
religion de Confucius. Le lecteur peut voir, à présent,
s'il mérite l'éloge qu'en faisait le P. Amyot, et s'il ne
sort pas, en effet, du domaine de la raison. Ce qui de-
meure certain dans tous les cas, c'est qu'il est, en Chine,
si bien dans le domaine de la pratique, que ces doctrines
ne sont, en définitive, que les lois et les mœurs au milieu
desquelles existe, vit et se meut depuis plus de deux
mille ans un peuple qui compte aujourd'hui plus de cinq
cent millions d'habitants.
De quelle religion pourrait-on dire la même chose ?
Et comment le pourraiiron ? Aux problèmes qui préoc*
cupent l'homme, quelle est celle qui donne des solutions
aussi nettes, aussi précises et cependant aussi conformes
à ses intimes espérances ? Non, il n'est pas vrai que,
« sur cette terre, les générations se suivent passagères,
fortuites, isolées, qu'elles paraissent, souffrent, meurent,
mais que nul hen n'existe entre elles ; qu'aucune voix
ne se prolonge des races qui ne sont plus aux races vi-
vantes, et que la voix des races vivantes doit s'abîmer
bientôt dans le même silence éternel (1) ». Les généra-
tions sont solidaires dans l'espace et dans le temps, ab-
solument, éternellement. Elles sont une et elles vivent,
car, si elles mouraient, elles cesseraient d'être une et
solidaires. La mort n'est qu'une transformation.
Ne rêvez pas d'une vie hors de la vie, car vous ne
trouveriez que la Vie. Ne rêvez pas d'un ciel hors de
(1) Benjamin Constant: Delà Religion,
': «*"*-«
LE TRAVAIL 103
Tunivers, car, hors de l'univers infini, il n'y a rien.
Votre terre est dans le ciel, et votre paradis est sur la
terre. Il dépend de vous de le réaliser. Cultivez votre
âme, honorez vos ancêtres, respectez vos traditions. Que
le passé et l'avenir soient devant vos yeux comme s'ils
étaient Identifiez-vous les uns et les autres dans l'huma-
nité. N'ouWiez pas que vous ne faites qu'un avec la terre,
avec l'univers. Qu'aucun de vos actes ne soit une atteinte
h cette unité. Efforcez-vous au contraire de la resserrer.
Travailler, c'est transformer, c'est créer. Transformez
tout autour de vous. Créez le sol, créez l'animal, créez
la plante. Créez-vous vous-mêmes, — Tel est, en quel-
ques lignes, ce que l'on pourrait appeler le catéchisme
ou le Code religieux de la Chine, et il est, ainsi que je le
disais tout à l'heure, si bien entré dans la pratique et
dans le cœur de la population, que le Code civil n'est pas
beaucoup plus long. Mais il est une solennité qui le
résume d'une façon bien plus brève encore. C'est le Rite
du Labourage, Le jour de l'équinoxe du printemps, l'Em-
pereur est conduit au temple de la Terre. Là, debout
devant l'autel, entouré des grands dignitaires de l'empire
et du peuple, il fait hommage au Ciel des cinq sortes de
grains que l'on cultive, selon les climats, du nord au sud
du territoire, et il appelle sa bénédiction sur ces grains.
De là, il se rend dans un champ situé dans l'enceinte
extérieure du temple. On lui met entre les mains une
charrue d'argent ; il ouvre la terre et y trace cinq sillons.
Puis, on lui présente les cinq espèces de grains consa-
» . - .. . ^ . „ . ^. ;i>^-|r;9^nr^
1
104 LA CITÉ CHINOISE
crés, et il les sème. Le rite est accompli. L'oblation des
m
grains constate la communion de Thomme, du Ciel et de
la terre. Le grain lui-mênie est le symbole de la renais-
sance, c'est-à-dire de Funité dans le temps ; les cinq espè-
ces de grains sont le symbole de Tunité dans Fespace ;
et la charrue, le symbole du travail, sans lequel cette
renaissance n'aurait pas lieu, et Funité serait détruite*
C'est, comme on le voit, la synthèse des principes de la
civilisation chinoise. Cette solennité du labourage est
considérée comme la plus grande et la plus importante.
Il y en a trois autres, dont l'une rappelle encore la soli-
darité humaine : c'est la commémoration des morts,
qui a lieu un peu plus tard. Elle n'est pas seulement
observée par les particuliers ; elle est oflBciellement célé-
brée par les fonctionnaires. Ce jour-là, les uns et les au-
tres ne se bornent pas à des visites aux sépultures de
leurs familles ; ils se rendent dans les cimetières com-
muns et accomplissent sur les tombes de ceux dont les
familles n'ont pas encore pu recueillir les cendres, même
sur les tombes des suppliciés, les cérémonies funèbres
habituelles.
Les deux autres solennités ont lieu aux solstices d'été
et d'hiver, elles ont pour but de demander au' Ciel qu'il
rende les récoltes abondantes et de le remercier de ses
dons. Dans l'ancien temps, toutes ces fêtes étaient célé-
brées CI] rase campagne ; maintenant, elles sont solenni-
sées dans des temples qui sont : le temple du Ciel, le
temple de la Terre, le temple de la Lumière et le temple
r^T-Ç'^^-. .Ç:»'\3
LE TRiîVAïL 105
du Tonnerre. Mais, à propos de ce dernier, il n'est peut-
être pas sans intérêt de dire que le caractère qui, dans
l'Y-king, signifie tonnerre, signifie en même temps :
mouvoir, changer, commencer. Inutile de dire que ces
temples n'ont aucun prêtre, et que lorsque TEmpereur
s'y rend aux époques fixées, ce n'est point du tout à titre
de ministre du Ciel, mais comme représentant de Thu-
manité chinoise» Le titre qu'il porte habituellement le
montre, du reste, suffisamment : il s'appelle Père-Mère
du Peuple, Fou-Mou. Or, le lecteur n'a sans doute pas
oublié que c'est également une des dénominaticms do
l'Homme-Humanité ou Universel.
Il y aurait encore bien des choses à dire sur les signi-
fications symboliques des couleurs du prisme qui bor-
dent la robe de l'Empereur en certaines occasions, du
blanc qui indique le deuil, du dragon, Jjmg^ qui repré-
sente l'humanité spirituelle, etc., etc. ; mais cela m'en-
traînerait trop loin, bien que cela ne s'écarte pourtant
pas du sujet. J'aime mieux ramener l'attention sur cer-
tains faits qui, plus encore que le régime de l'impôt,
celui de la propriété et les autres institutions publiques,
montrent à quel point l'esprit et les habitudes du peuple
se sont pénétrés de la philosophie confucéenne. Ainsi,
on se rappelle assurément la coutume observée lors des
funérailles de faire représenter le mort par le plus jeune
enfant de la famille, en qui l'on se plaît à voir déjà la
réincarnation du défunt, et qui rétablit de cette façon
l'unité, un instant suspendue dans le temps, de tous les
106 LA CITÉ CHINOISE
membres de la famille. Il est un autre usage dont il a
été également question, qui complète le premier : ce sont
les fiançailles précoces qui ont lieu souvent dès la nais-
sance des enfants. Elles n'ont pas seulement, en effet,
pour but de préparer les futurs époux à une union plus
intime de seiitiments et de pensée, mais, avant tout, de
rétablir autant que possible, comme dans THomme-
Humanité, ou THomme-Androgyne, Tunité des sexes,
c'est-à-dire l'unité dans l'espace.
Enfin, l'idée de l'unité si bien gravée dans le cœur des
hommes se retrouve aussi sur les murailles. Dans les édi-
fices publics où vous entrez, chez l'ami qui vous reçoit,
vous lisez, entre beaucoup d'autres, sur les pendentifs
qui décorent les lambris, des inscriptions comme celles-
ci : c( Que personne ne se dise heureux, tant qu'il y a un
seul malheureux. » — « Si un homme vit dans l'oisi-
veté, un autre homme meurt de faim. »
Mais le fait que cette philosophie a marqué de ses
empreintes les plus profondes, le fait dans lequel son
génie éclate de la façon la plus originale, où elle a porté
ses meilleurs et ses plus beaux fruits, c'est le goût et les
idées qu'elle a donnés au peuple à l'égard du travail,
c'est la direction qu'elle a imprimée à toutes les choses
qui le concernent. Là est son triomphe le plus com-
plet.
tfT'i»/'
LE TRAVAIL 107
Sans autre monde que cette terre ; sans autre idéal de
bonheur que le bonheur possible sur cette terre; sans
autre moyen de le réaliser que le travail, c'est du tra-
vail, on le comprend en effet, que les Chinois ont dû se
préoccuper d'abord ; et leur première pensée a été de
l'entourer des conditions les plus favorables. Oui,
l'homme est, de son essence, créateur, travailleur ; mais
il ne faut cependant pas que ses dispositions intimes
soient contrariées dans son intérêt ou dans sa dignité.
Non, « il n'est pas de plus sûr moyen d'ennoblir le tra-
vail que de montrer son rapport avec les lois natu-
relles (1) », mais à la condition que ces lois naturelles
ne soient pas contredites par les lois civiles et politiques.
Les Chinois y ont pris garde. De là, la modicité de l4m-«
pot, le régime de la propriété qui attribue au travailleur
la totalité de la plus-value qu'il y a ajoutée, et le droit
de l'État de reprendre les terres restées sans culture. î)e
là, la liberté et le respect du travail et du travailleur »
l'absence de castes de rentiers, d'oisifs, d'esclaves oU de
serfs. Tous travaillent et travaillent au métne titrcj car
ils travaillent à la même œuvre, le progrès, l'assomp-^
tion incessante de la terre et de toutes les choses de la
(1) Ghanning.
f^
108 LA CITÉ CHINOISE
terre vers le bien, ou, comme ils le disent eux-méme, la
communion constante, et de plus en plus intime du ciel
et de la terre (1), Les Chinois ne connaissent donc pas
de travail servile. Les professions que nous appelons
libérales et les professions manuelles sont sur le même
pied (2). Un ouvrier maçon, cultivateur, charpentier,
etc., n'est pas moins estimé qu'un médecin ou qu'un
artiste, et n'est guère moins payé. La visite d*un méde-
cin coûte 23 centimes, quelquefois moins, 50 centimes
au plus. La journée d'un dessinateur ou d'un peintre, 50
à 60 centimes ; celle d'un ouvrier d'art, SO centimes)
sans nourriture. A la campagne, on ne leur donne que
25 à 30 centimes, mais on les nourrit. La main-d'œuvre
*
pour les travaux ordinaires de l'agriculture vaut 15 à 20
centimes par jour, et la nourriture en plus. Pour le
repiquage du riz, on le paye un sou de plus et deux pour
le battage. On voit que l'égalité des professions n'est pas,
en Chine, une pure théorie. Ce n'est sans doute pas très
encourageant pour ceux qui voudraient faire de l'art un
prétexte ou un moyen de s'affranchir d'un travail
manuel, mais il n'y a que ceux-là qui pourraient se
plaindre, et les véritables artistes se produisent quand
même. Dans tous les cas, sans même essayer d'aborder
ici la question d'esthétique, qui n'a aucun rapport avec
la question d'argent, cette façon d'envisager les choses
(1) Y-King. Cette communion est figurée par deux triangles, l'un
blanc, l'autre noir, qui se pénètrent par l'un de leurs angles.
(2) Sauf trois exceptions qui ne touchent pas, d'ailleurs, à la
nature de la profession, ainsi que je le dirai plus tard.
LE TRAVAIL 109
n'est pas sans avoir quelques bons résultats au point
de vue de Tintérét public. Ainsi, par exemple, les comé-
diens n'étant pas plus payés que les autres travail-
leurs, le théâtre est un plaisir que tout le monde peut
se pennettre. Pour ISO francs, une troupe de trente
comédiens, avec leurs costumes, la plupart du temps
très beaux, joue pendant quarante-huit heures tout ce
que Ton veut en fait de drames, de vaudevilles et de
comédies. Les décors et la mise en scène sont à {xhi
près nuls, il est vrai, et l'imagination en fait tous les
i^ais ; mais aussi les places ne coûtent que 2 à 3 cen-
timeft, IS à 20 pour les meilleures. Et comme les eam-
ypagnes sont très peuplées, il n'y a pas jusqu'au ha-
' meau le plus reculé qui ne soit visité très fréquem-
ment par des troupes nomades, de telle sorte que les
plus pauvres, peuvent, plusieurs fois par mois, voir
revivre sous leurs yeux les grandes scènes de leur his-
toire nationale, ou bien trouver dans un genre moins
sérieux, souvent môme assez grossier, quelquefois aris*
tophanesque, car il ne faut rien cacher, des distrac-
tions à leurs travaux quotidiens.
Je disais tout à l'heure que toutes les professions sont^
en Chine, également considérées. Il en est une cependant
qui domine toutes les autres : c'est icelle des lettres et de
l'enseignement. Lorsqu'il sera question de l'État et de
son rôle dans la vie publique, je parlerai des honneurs
et des privilèges qui lui sont accordés. Je ne veux main-
tenant qu'indiquer la situation qu'elle occupe dans ]'es-
110 LA CITÉ CHINOISE
prit des populations. Nulle part peut-être cette situation
n'est plus élevée qu'en Chine ; une seule chose est aussi
vénérée que la science et les lettres, c'est la vieillesse. Si,
dans les foules souvent importunes qui m'entouraient
j'apercevais un vieillard, je le faisais inviter à venir me
voir, je m'avançais au-devant de lui, et le conduisais à
la place d'honneur. A l'instant môme, les rumeurs et les
quolibets cessaient ; le silence le plus complet s'établis-
sait. En une minute, j'avais noué entre ces foules et moi
ce premier lien commun dont l'absence est le plus sou-
vent à l'étranger la cause des mécomptes qu'on éprouve,
et ce lien commun c'était le respect de la vieillesse.
Je n'étais plus un étranger, mais un hôte. Il en était de
môme des lettrés. Je ne manquais jamais, en arrivant
dans une ville, de m'informer de ceux qui avaient le plus >
de réputation. J'allais les voir, et ces marques de défé-
rence transformaient tout de suite en dispositions ami-
cales et bienveillantes l'indifférence ou la méfiance que
j!aurais pu rencontrer. L'instituteur qui a enseigné la
lecture à un enfant conserve toujours à l'égard de son
élève parvenu au rang, le plus élevé le droit de répri-
r^ande. 11 arrive souvent que les populations ayant à se
plaindre de quelque fonctionnaire font venir, môme de
très loin, son ancien maître pour le prier d'être leur
intermédiaire près du préfet, du gouverneur ou du vice-
roi, et cet intermédiaire est toujours respectueusement
écouté.
Malheureusement, si la carrière des lettres est la seule
".' ' ' ' ' .
LE TRAVAIL Hl
qui jouisse d'une estime si extraordinaire, c'est la seule
aussi qui produise ce que nous appelons des déclassés.
Les examens, ou plutôt les concours, sont très difficiles ; il
est peu de lettrés qui en sortent victorieusement, et le
nombre des emplois que le gouvernement a à leur offrir
est très limité, de sorte que s'ils n'ont pas de res-
sources suffisantes pour attendre des chances plus favo-
rables ou pour continuer la culture des lettres, les candi-
dats évincés sont obligés d'aviser à quelque moyen
de vivre. Les uns se font instituteurs, écrivains, profes-
seurs, etc.; d'autres se livrent sans hésiter au commerce,
à l'agriculture, et ils contribuent grandement ainsi à
élever le niveau intellectuel du peuple ; mais beaucoup
préfèrent compter sur l'occasion , guettant une disgrâce,
une démission, intriguant enfin comme font tous les dé-
classés, et ils deviennent un véritable fléau. Cependant,
il ne faudrait pas, d'après ce qui précède, croire que les
fonctions publiques sont, comme en d'autres pays, le
point de mire de tous ceux qui se livrent à l'étude des
lettres ; cela n'est vrai que jusqu'à un certain point.
On veut arriver aux fonctions publiques parce qu'elles
sont la dernière et la plus haute consécration du talent,
et que c'est un honneur qui rejaillit sur la famille; mais
un plus grand nombre de fonctionnaires qu'on ne pense
donnent leur démission après deux ou trois ans de ser-
vice et rentrent dans la vie privée. J'ai connu un préfet
qui, à l'âge de trente-quatre ou trente-cinq ans, avait
renoncé à la carrière administrative et s'était fait nmitre
112 LA CITÉ CHINOISE
d'école. Ce fait n'est pas raie. Du reste, les emplois de
l'État, en Chine, sont loin d'être des sinécures, et l'oa
comprend que beaucoup s'en fatiguent. Outre ces dé-
missions volontaires et définitives, il y en a d'autres,
imposées à la mort d'un père ou d'une mère, et pendant
toute la durée du deuil, qui est de trois ans.
Le lecteur peut se faire, à présent, une première idée
des conditions générales dans lesquelles se trouve le tra-
vail au point de vue social et économique. 11 sait qu'il
n'existe aucun préjugé, aucune défaveur de nature à al-
térer artificiellement les rapports de l'oflfre et de la*
demande, ainsi que disent les économistes, ou, eu d'au-,
très termes^ à faire produire plus ou moins de travail-
leurs qu'il n^eû faut dans les dififérentes professions^ Il
sait que l'impôt et le régime de la propriété respectent
partout égalemctit les droits du travail, et qu'enfin rien^
pas même l'attrait des plaisirs qui, ailleurs, restent le
privilège des habitants des grandeë cités, ne vient détour-
ner le paysan du sol sur lequel il est né, pour Tat-
tirer datls les villesi Le reste se déduit aisément^ -
La doctrihe qiii fait une unité de la terre et de Thùina^
tiité est devenue Une réalité dans chaque famille et
j^oiir chaque individii. La propriété de la terre, inviolable
et sacrée^ garantie de la liberté; est devenue pour l'homme
le i'éservôii' de èes épargne^. L'homme s'est attaché àii
feoi aptes l'avoir créé, et il ne s'en est jamais éloighé
qu'autant que cela était nécessaire pour eii traiisformer
les produits. C'est à cela que se borne le travail indus-
y:^^
^-î
LE TRAVAIL 113
triel. Ne pas rendre à la terre les richesses qu'elle a pro-
duites et les employer à créer un état de choses qui ne
serait pas fondé sur le sol, mais qui tirerait ses éléments
de l'étranger pour les revendre à l'étranger, ce serait,
suivantlesChinois, bâtir en l'air. Ce serait une injustice
et nn danger. Cette économie politique fera certainement
sourire bien des gens. Elle a cependant eu pour résultat
de faire du sol chinois le sol le plus riche et le plus fer-
tile du monde entier. En supposant que tout le territoire
ne porte que des récoltes de riz, de blé, de maïs, de
sorgho ou de millet, on ne pourrait pas estimer sa valeur
à moins de 1,100 à 1,200 milliards de francs (1), et elle
jlépasserait certainement 1,800 milliards si l'on y ajou-
tait la plus-value des terres cultivées en mûriers, en thé,
canne à sucre, orangers, palmiers à chanvre, arbres à
huile, à cire, etc. C'est, comme on le voit, trois fois la
valeur du sol français, proportions gardées, et une fois
et demie de plus par chaque habitant. Qui donc disait
que la Chine et les Chinois étaient pauvres? Encore
faut-il remarquer que l'appréciation que j'en donne ici
en monnaie française, faute d'unité de comparaison, est
bien au-dessous de la valeur réelle, car pour un franc on
obtient en Chine bien plus d'objets utiles qu'en France.
Puis, cette valeur est vraie, elle représente bien véritable-
ment la quantité d'épargne et de puissance accumulée
dansi le sol, la somme des avances, toujours employées
(1) BuUetin de la Société de géographie, 1869. Carte agricole de
la Chine.
114 LA CITÉ CHINOISE
et toujours prêtes, mise à la disposition des géDérations
futures par celles qui les ont précédées. Et enfin, c'est
une richesse que ni les vers ni la rouille ne rongent, que
ni les voleurs ni les krachs n'emportent, que les conver-
sions n'atteignent pas. Elle augmente sans cesse. Quel
meilleur grand-livre que la terre, et plus sûr ! Aussi les
Chinois n'en ont-ils pas d'autre. Je ne sais quel penseur
a écrit que la vertu d'un peuple peut se mesurer à la va-
leur de son territoire. Si cela est, que le lecteur en tire
la conclusion lui-même. — Mais il m'arrête et me dit :
Pardon, vous venez de nous déclarer que pour un franc
on obtient bien plus d'objets utiles qu'en France ; donc
l'argent est plus rare, donc l'épargne...? — Donc l'épar-
gne est dans le sol, et c'est ce que je disais. Quant aux
capitaux circulants, quant aux capitaux à louer, ils sont,
en effet, plus rares qu'en France, et cela ne doit étonner
personne maintenant, puisqu'il n'y a pas de rentiers, et
que ceux qui possèdent les capitaux les font valoir direc-
tement. Leur circulation est même tellement active, ils
sont si demandés et si peu offerts, que l'intérêt est de
30 0/0. J'ajoute tout de suite que cet intérêt n'est payable
que pendant trois ans, et qu'ensuite on ne doit plus que
le capital. — On me fait une autre objection : — Eh
biem, et le crédit que vous nous représentiez si facile ?
— Je persiste et je montrerai tout à l'heure comment il
fonctionne, A présent, je reviens au travail.
On a vu que l'industrie n'existait, en Chine, qu'en
fonction de l'agriculture, et qu'elle ne dépassait pas
"»^- •;-«"» *w
LE TRAVAIL M5
cette limite ; raais, comme la terre est plus fertile que
dans aucun autre pays et qu'elle rapporte souvent
quatre ou cinq récoltes par an> Findustrie y a pris
un développement extraordinaire. Bien souvent elle
n'est pas séparée de Tagriculture. Le cultivateur trans-
forme lui-même ses cannes à sucre, son chanvre,
fabrique son huile, file ou dévide au moins ses cocons
de vers à soie, et cela lui est d'autant plus facile que
sa famille est nombreuse. S'il a trop peu de produits,
ce qui arrive souvent, il les réunit à ceux de ses voi-
sins et Ton partage ensuite. Il attend alors pour les
vendre une bonne occasion. Les paysans moins aisés
sont quelquefois obligés de vendre en nature afin de
se procurer plus vite de l'argent. Il existe pour toutes
ces ventes de grands marchés qui, dans un district de
dix lieues carrées par exemple, se répètent huit ou dix
fois par mois, tantôt dans un lieu, tantôt dans un au-
tre. C'est là que les commerçants et les fabricants
spéciaux viennent acheter. Quant à ceux-ci, eux non
plus n'ont pas rompu le lien qui attache l'homme à
la terre. S'ils habitent les villes, ils viennent des vil-
lages où ils sont encore en communauté familiale, et
si la communauté a été dissoute, ils se sont réservé
un terrain ou en ont acheté un qu'ils habiteront plus
tard et dont ils feront le champ patrimonial, car c'est
le rêve de tout Chinois. Le lecteur sait déjà qu'il n'y
a pas de grande industrie en Chine. Les capitaux y
sont très divisés et ne se concentrent fortement qu'en
}
tUi LA CITÉ CHINOISE
vue du commeroe ou d opérations à oourtes échéances.
On dte quelques maisons qui opèrent a^ec des fonds
de 10 ou 12,000,000 de francs ; ce sont alors presque
toujours des associations. La plus puissante com-
pagnie de navires à vapeur actueU^nent en Chine est
une compagnie chinois*?. On estime son capital à 2S ou
30 millions. On parle aussi d'un Chinois qui aurait
une fortune personnelle de iOO millions de francs
en entreprises de lout genre, agricoles, industrielles,
financières, commerciales, etc. Il passe pour le Roths-
child de la Chine. Ce sont toutefois des faits exception-
nels. Les industries qui, en général, ont le plus besoin
de capitaux, comme par exemple les forges et les fon-
deries de fer, marchent en Chine avec des fonds de
80 à 100,000 francs, et le plus souvent ce capital est
fourni par trois ou quatre associés. Je connais au Se-
Tehucn une fonderie qui, avec un capital de SO à
60,000 francs, produit de 40 à 60,000 kilogrammes
de fonte par jour. Quand la fonte a été de 40,000
kilogrammes, on arbore un pavillon rouge à Tune des
cheminées ; à 45,000, on ajoute à la solde des ouvriers
2 onces de viande ; à 50,000, 4 onces ; à 60,000, 4
onc(5S et deux verres de vin (1). Elle occupe à la fabri-
cation 12 ouvriers qui ont droit à ces largesses, et elle
en emploie 300 autres soit à l'extraction, soit au trans-
port du minerai. Enfm, puisque j'ai donné tant de
[1) Le yin chinois est fait avec dn riz ou du sorgho.
r-'. /:'
LE TRAVAIL 117
détails sur cette fonderie, j'en ajouterai un dernier :
elle paye à TÉtat un impôt de 5 à 600 francs, non
pas comme droit de fabrication puisqu'il n'y en a pas,
mais comme droit d'extraction, les mines étant la pro-
priété de l'État. C'est de la grande industrie. L'indus-
trie ordinaire n'emploie guère que les bras de la fa-
mille, et un, deux, trois, six, ou au plus huit ouvriers
avec un ou deux apprentis. Les ouvriers étrangers ne
demeurent pas dans la famille qui les occupe; s'ils
sont de la localité, ils retournent chez eux, et c'est le
cas le plus fréquent ; sinon, ils vont à l'auberge. Très
souvent, enfin, dans certaines industries, les patrons
s'associent les principaux de leurs ouvriers ou leur
font une part dans les profits. Une forme de travail
que les Chinois, patrons ou ouvriers, aiment beaucoup
et qui est très pratiquée, c'est le travail à la pièce ou
à l'entreprise. Le salariat n'est donc point la forme or-
dinaire du travail industriel ou agricole en Chihe. La
propriété industrielle s'est, en quelque sorte, modelée
sur la propriété rurale, et il y a bien plus d'individus
travaillant pour leur propre compte, ou associés dans
la famille, que d'ouvriers salariés. J'ai indiqué plus
haut les salaires ordinaires ; je dois maintenant, pour
compléter ce premier renseignement, donner le prix
des objets usuels. En voici quelques-uns:
Un bol de riz tout préparé, 3 centimes ; il en faut
deux ou trois pour un repas. Bœuf, la livre de 604
grammes; 10 à 13 centimes; porc, 30 centimes;
\ 7»
118 LA CITÉ CHINOISE
mouton, 20 centimes ; poisson, 10 et 15 centimes ;
une poule, 3S à 50 centimes; un canard, 40 cen-
times; thé, 1 centime le bol; vin de sorgho ou de
riz, 10 centimes ; tabac, 25 à 75 centimes ; un coucher à
Tauberge, 4 centimes ; une paire de souliers en
velours, 2 fr. 50 ou 3 francs; un bonnet de feu-
tre double, 50 centimes à 1 franc; une robe d'hi-
ver ouatée, 7 francs à 10 francs ; une robe d'été,
2 francs à 2 fr. 50 ; une pèlerine, 6 à 7 francs ; jam-
bières, 2 fr. 50 à 3 francs ; un collet, 50 centimes à
1 franc; un pardessus doublé en peau de mouton, 8
à 10 francs ; un chapeau de paille, 5 à 10 centimes ;
une paire d'espadrilles de travail en corde, 8 à 15 cen-
times (i).
Les différentes professions forment des corporations,
— patrons d'un côté, ouvriers de l'autre, — où toutes
les contestations sont réglées par arbitrage et où
tous ceux qui en font partie sont assurés, sur les
fonds recueillis par cotisation, d'obtenir l'assistance
dont ils peuvent avoir besoin. Il en est un grand
nombre qui, aptes à exercer plusieurs métiers, se font
recevoir dans autant de corporations. On y est reçu
assez facilement, mais il faut en être, sous peine d'être
exposé à manquer de travail. Les accidents qui peuvent
donner lieu à des secours sont bien moins nombreux que
chez nous et il y a pour cela beaucoup de raisons : les
(1) Tous €68 chiffres ont été recoeiiUs dans les proTinces da
centre.
r
'^r^:^..-'*''"'^.^i:-^ - . „ , • V^
« '
LE TRAVAIL 119
maisons n'ont au plus, et très rarement, qu'un étage ;
les machines à vapeur ne sont pas employées, et, pour
les ouvriers des mines, ces mines ne sont jamais exploi-
tées très profondément; enfin, le Chinois travaille lente-
ment ; il prend son temps et évite ainsi bien des mal-
adresses qui pourraient le condamner au repos. Cha-
que corporation a un patron, comme chez nous, et la
pagode où se trouve sa statue est le but de rendez-
vous et de pèlerinages assez fréquents et qui mettent,
ces jours-là, tout le monde en fête. C'est là que Ton
conduit l'apprenti qui vient de passer compagnon, et
le compagnon, maître. C'est là que leurs chefs-d'œu-
vre sont exposés, pendant un temps plus ou moins
long, à Tadmiration du public. J'oubliais de dire que
l'apprentissage est généralement de trois ans. On voit
qu'il y a beaucoup d'analogie, sinon parfaite identité,
entre ces coutumes et celles des corporations de notre
ancien régime. Il en est une, surtout, qui, dans scy
manifestations extérieures, rappelle absolument nos
pêcheurs et nos marins. Au Sé-Tchuen et dans le
Tché-Kiang, c'est une patronne qu'ils ont choisie.
Cette patronne est une jeune fille qui, il y a six ou
sept siècles, rêva que son père et ses frères, occupés à
la pêche en mer à quelque distance de là, allaient
périr, assaillis par une tempête. Réveillée, par sa mère,
qui l'entendait rêver et parler, la jeune fille lui raconte le
songe dont elle est encore tout émue. Toutes deux
appellent des voisins et les entraînent au secours des
120 LA CITÉ CHINOISE
pêcheurs, qu'ils trouvent en effet en grand danger,
mais qu'ils réussissent à sauver. La chapelle de Notre-
Dame-de-la-Garde n'est pas plus décorée à' ex -volo que
la pagode où l'on a placé l'image de cette jeune fille.
Les femmes travaillent peu en dehors de la famille.
Quand elles sont forcées d'en sortir, c'est pour entrer
dans d'autres familles en qualité de domestiques, et
elles y sont traitées comme des parentes. A Shang-haï,
cependant, un assez grand nombre fréquentent les ate-
liers de filature de soie que les Européens y ont éta-
blis depuis une vingtaine d'années, mais elles sont mal
vues du reste de la population. Quant aux travaux des
champs, je ne connais que trois ou quatre provinces
où elles y soient employées conune ouvrières salariées,
et alors elles forment de petits ateliers de deux ou trois,
séparés des hommes. On a beaucoup parlé en Europe
de la déformation du pied des femmes chinoises, et
plusieurs personnes veulent absolument y voir un
signe de leur asservissement. J'ai souvent interrogé les
Chinois à ce sujet, et je n'en ai jamais obtenu d'expli-
cation sérieuse. Les uns me répondaient par une de
ces plaisanteries que les hommes de mauvais goût
ont, dans tous les pays, l'habitude de se permettre sur
le compte des femmes ; les autres n'en savaient pas
plus que nous n'en savons nous-mêmes sur la défor-
mation du crâne chez les Toulousains, ou du buste
chez les femmes européennes qui se sont soumises à
l'Usage du corseti On dit que cettfe mode a piris nais-
, '^-'
LE TRAVAIL iîl
sance, il y a sept ou huit siècles, en imitation d'une
impératrice affigée d'un pied bot. Quoi qu'il en soit,
y a très peu de femmes de la campagne qui l'aienc
adoptée, et elle est prohibée depuis près de trois cents
ans parmi les femnies admises à n'importe quel titre
chez l'impératrice. Mais il est souvent aussi malaisé, en
Chine comme ailleurs, de déraciner une mode, si mau-
vaise qu'elle soit, que d'en faire accepter une nouvelle,
cent fois plus conforme aux règles de l'hygiène et du
bon sens.
Il est assez facile en Chine de passer de la maîtrise
au patronat, grâce à des habitudes d'ordre, d'économie
et de crédit des plus remarquables. Mais ceci m'amène
à dire d'abord quelques mots des institutions qui sti-
mulent et favorisent ces habitudes.
On sait peut-être qu'il n'y a pas, en Chine, d'autre
signe public de la valeur des choses qu'une petite
monnaie de cuivre ronde, percée d'un trou au milieu,
et que les Européens appellent sapèque. Elle pèse près
de 7 grammes. 1,000 de ces sapèques enfilées forment
une ligature, et valent 5 francs à peu près. Le taël
n'est que l'indication d'un poids équivalent à une once
chinoise ou à 37 grammes 796 d'argent, et lorsqu'on
Ta vérifié pour le poids, il faut encore le vérifier pour
le titre. On assure que la sapèque ou tsienn a été
inventée 2,600 ans avant notre ère. C'est, comme on
le voit, une monnaie très lourde et très embarrassante.
Mais elle â été Torigine de la monnaie fiduciaire; C'est à
'I
i'
itî LA CITÉ CHINOISE
j
S la même époque que Ton fait remonter Tinstitution
; des banques. On comprend, en effet, que ce poids si
incommode a dû faire songer au moyen d'en éviter le
transport. On peut penser aussi que le peu de solidité
des maisons chinoises, ainsi que les incendies auxquels
les expose le bois, qui est beaucoup employé dans leur
construction, dut engager dès longtemps les citoyens
à réunir leurs épargnes dans des bâtiments spéciaux,
sous la garde d'un comptable qui tenait note de tous
les dépôts qui lui arrivaient, et faisait les restitutions
par virements. La banque était dès lors inventée.
Les banques actuelles ne diffèrent guère de cette
banque primitive. Ce sont surtout des banques de
dépôts et d'escompte. Si leurs opérations n'ont pas
fait beaucoup de progrès, elles sont, en revanche, deve-
nues tellement populaires, qu'il n'y a guère de négo-
ciant, de fermier, ou simplement d'ouvrier rangé, qui
n'ait un compte ouvert dans quelque maison de banque.
C'est là que se font les payements par l'intermédiaire
des banquiers, également prêts à servir le négociant
faisant des transactions de 5 ou 600,000 francs, et le
petit artisan qui apporte ses économies de la semaine
ou de la journée. Comme le dépôt est le principal
élément d'affaires pour ces banques, elles le sollicitent
par tous les moyens. Elles ne se bornent pas à accorder
un intérêt sur la balance journalière des dépôts ; elles
s'engagent vis-à-vis de leurs clients à leur donner
toutes les facilités possibles,' dans le cas où ils vien-
à.
■'■yiif^9mi'iT'^^''.-\'
r ■ ^ f-»
LE TRAVAIL 123
draient à avoir besoin d'avances. L'usage est, en effet,
qu'un client peut obtenir, à l'occasion, Un prêt double
de la sonune en dépôt au taux courant du jour, en
donnant une simple garantie personnelle, un billet
revêtu de son cachet ou, de sa signature. En outre,
tout déposant peut retirer son dépôt quand il le veut,
sans avis préalable, et sans que son argent cesse de
lui rapporter intérêt jusqu'au moment du retrait. Enfin,
dans le cas de transactions faites avec des individus
dont il est peu connu, ou d'une autre province, ce
déposant a encore le droit de réclamer la garantie de
fion banquier. Toutes ces complaisances se payent
assurément, mais il n'en est pas moins vrai qu'elles
aident à beaucoup d'affaires impossibles autrement.
Ainsi pour peu qu'un ouvrier ait eu de l'ordre, il peut
se trouver, à l'âge de vingt-deux ans, à la tête d'un
capital de 3 à 400 francs au moins, en y comprenant
les intérêts, et il a le droit de demander à son ban-
quier de lui en avancer autant. Or, on fait bien des
choses en Chine avec 7 ou 800 francs. Il peut encore,
s'il a quelque lopin de terre, l'hypothéquer de la façon
la plus simple ; il remet à son prêteur son titre de
propriété, au dos duquel il reconnaît la somme qu'il
a reçue, et tout est dit. Il y a aussi les monts-de-piété
qui sont tout disposés à lui prêter sur gages, s'il en a,
moyennant un faible intérêt de 7 à 8 p. 100 et, bien
que ces établissements soient des entreprises particulières
sans aucun contrôle, il sait qu'il peut s'y fier. Je ne
124 LA CITÉ CHINOISE
parle pas des docks, qui prêtent aussi sur warrants,
mais qui n'existent pas dans toutes les provinces, et
ne servent d'ailleurs qu'au grand commerce. Enfin,
supposons que le jeune homme n'ait absolument rien
que son courage et un ami. Il va trouver cet ami et
lui dit ce qu'il veut ; l'ami s'adresse à un troisième, ce
troisième à un quatrième, et ainsi de suite jusqu'à ce
que l'on en ait réuni dix. Le jeune homme, qui fait
le onzième, les invite à prendre une tasse de thé chez
lui, leur expose ses idées et ses projets d'avenir, et s'ils
sont approuvés, les onze amis deviennent onze asso-
ciés. Toutefois, la société qu'ils fondent n'a pas pour
but d'exploiter ces projets en commun. Nonf en gé-
néral, autant les petites sociétés de deux à huit ou dix
individus sont fréquentes, autant les grandes compa-
gnies par actions sont rares ; les Chinois ne les aiment
guère. On y perd, disent-ils, son initiative, sa respon-
sabilité, son indépendance et son profit. Dans le cas
(dont il s'agit, c'est précisément ce qu'il importe de
laisser au jeune homme qui s'établit. Ce que l'on se
propose, c'est tout simplement de mettre à sa disposi-
tion le capital dont il a besoin, et qu'il ne rendra que
dans un temps donné, par annuités. Mais comme ce
motif est trop désintéressé pour déterminer des gens
dont le demandeur n'est pas connu à lui venir en aide,
les Chinois ont imaginé différentes combinaisons qui,
toutes, assurent à chacun des associés non seulement
le remboursement de son capital et des intérêts, mais
«^ 'i""-j«V \ ^
LE TRAVAIL , 125
la jouissance, pendant un temps plus ou moins long,
d'une somme égale à celle qu'ils vont constituer une
première fois. Tous, par conséquent, doivent s'engager
à continuer leur mise pendant tout lé temps nécessaire
pour que chacun puisse jouir de cette somme et la
rembourser. Ce délai est ordinairement d'autant d'années
qu'il y a d'associés. Puis on tire au sort dix numéros,
qui indiquent pour chacun d'eux l'époque à laquelle
il sera mis en possession de la masse commune. Tantôt
on convient que cette masse restera la même et ne
s'augmentera pas des intérêts ; tantôt, au contraire, que
les intérêts s'y ajouteront. Tantôt encore on décide que
le bénéficiaire de l'année sera éliminé de la société ;
tantôt, au contraire, qu'il continuera à en faire partie.
Enfin l'élimination peut commencer par les premiers
associés ou par les derniers. Dans l'un ou l'autre de
ces cas, la part de capital à souscrire par chaque associé
est nécessairement différente, et dépend de la date de
son entrée en jouissance. De là, certaines combinai-
sons auxquelles j'ai pensé que le lecteur prendrait
peut-être quelque intérêt, et dont il se rendra mieux
compte par l'examen de quelques tableaux (1).
Toutes ces sociétés sont fondées sur la bonne foi et
sur l'honneur. Ceux qui y manqueraient ne pourraient
jamais plus faire partie d'aucune autre, et les exemples
sont excessivement rares. Il faut ajouter que si un
(1) Voir ces tableaux à la fio du volume.
LA CITÉ CHINOISE
aires se trouve gêné au moment d'acquitter
part, il obtient très aisément de celui de ses
à qui doit échoir cette année-là, le capital
qu'il lui cède son tour, pourvu qu'il l'en
: quelques jours d'avance.
en peu do mots, le genre d'association le
jent chez les Chinois. On peut même dire
t aucun individu qui n'en fasse partie, car 11
! à toutes sortes de buts, depuis l'étudiant
oin d'aide pour arriver aux grades littéraires,
paysan "qui veut entrer en ferme ou acheter
, jusqu'à la mère de famille qui songe au
de mariage de sa fille, et même jusqu'au
5 rues qui vient d'obtenir quelques centimes de
grâce dos passants.
l'individu assez malheureux pour n'avoir pas
iffrir à son ami cette garantie morale, unique
de ces petites sociétés, a une dernière rcs-
émigre, va en Amérique, en Australie, n'im-
emporte avec lui du riz, du poisson sec qu'il
ec les avances que lui donne la Compagnie
ige, et là, il a bientôt fait, sur les salaires de
•ancs qu'il re^it, d'économiser de quoi ren-
son pays et commencer un petit commerce
itit métier. 11 en faut si peu ! La vie est si
Chine I Songez que 500 francs, par exemple,
. mains d'un Chinois, en valent peut-être
en Europe. Songez à la simplicité des moyens
LE TRAVAIL 127
qu'il çmploie, de ses outils, de ses instruments ! C'est là,
n'en doutez pas, un des motifs qui le rendent si redou-
table aux Américains, et c'est par là qu'il battra tous
les Européens le jour où il viendra leur apporter la
concurrence de ses bras. Il est trop sobre, dit-on. Oui,
mais c'est parce qu'il sait un pays dont le souvenir ne
le quitte jamais, où la terre est plus fertile, où les
impôts sont moins lourds, la civilisation plus douce
que dans le pays étranger où la dureté du sort Ta
contraint de chercher momentanément un abri. Non,
véritablement, il n'y a rien d'étonnant à ce que les
Chinois ne s'acclimatent point à l'étranger.
Mais c'est en agriculture que les conditions générales
de la civilisation chinoise sont particulièrement favo-
rables au jeune paysan. De quoi a-t-il besoin? De
crédit? Le propriétaire qui lui confie sa terre sait très
bien qu'il ne la détruira pas; tout au plus peut-il lui
demander d'en assurer le loyer; mais avec 25 francs
il en affermera une quantité suffisante pour commen-
cer ; et l'on sait quel trésor c'est que la terre chinoise.
D'instruments? Une bêche lui suffit. D'engrais? La
terre se nourrit de ce qu'il rejette chaque jour. De vivre
en attendant les récoltes? Elles se succèdent de mois en
mois. Mais s'il grêle? S'il* grêle, n'a-t-il pas là, dans quel-
que coin, semées d'avance et déjà grandes, d'autres plan-
tes toutes prêtes à être repiquées pour remplacer celles
que la grêle aura hachées? Un mois de perdu, six
semaines au plus, et voilà tout. Ahl quelle différence
128 LA CITÉ CHINOISE
entre ragriculture- chinoise et la nôtre! Quelle erreur
de *croire que Ton peut remplacer la culture par la
ruse, la justice par la violence et Tengrais par de gros
instruments ! Les engins des agriculteurs chinois sont
bien moins puissants, moins pesants, moins brutaux
que les nôtres. Leur charrue est tout en bois ; le ver-
soir est de bois, sauf quelquefois une petite pointe en
fer, quand il y a des pierres à écarter ; le cc»utrc même
est le plus souvent en bois. Leurs systèmes, leurs mé-
thodes, leurs procédés sont moins savants, moins
transcendants que les nôtres. En tout cela, nulle pré-
tention. Ils ne forcent pas la terre comme nous, ne la
maltraitent pas, ne la violentent pas, ne lui imposent
aucune règle, aucune docte constitution. Ils la prient
plutôt, ils la sollicitent. Ils ne lui demandent rien
qu'ils ne lui rendent aussitôt. Pas un grain de riz
sans qu'ils lui donnent de quoi réparer son effort. Je
disais, il n'y a qu'un instant, que leur agriculture est
un culte; on pourrait presque dire que c'est une
caresse. Et à des soins si tendres la terre se rend ;
elle se livre tout entière. Par la douceur, par l'assi-
duité, par la justice, ils en obtiennent tout ce qu'ils
veulent, plus que nous. Voilà l'agriculture chinoise. On
ne peut pas dire qu'il n'y ait aucune science, et cepen-
dant ce n'est pas de la science. Ce n'est pas de la
science et c'est plus que de la science. Il y a un mot
ancien dont je voudrais me servir : c'est de la sagesse.
Cela ne s'acquiert pas comme une science, cela se forme
LE TRAVAIL 129
lentement. Si vous n'êtes point, au fond, prudent, pré-
voyant, laborieux,^ bon, juste, ne faites point d'agri-
culture. Cela ne s'acquiert pas, cela se récolte des siè-
cles. Si vous n'avez pas de foyer, ou si, en ayant un,
vous ne pouvez d'abord y asseoir la paix, la sécurité,
Tordre et l'honneur, vous ne ferez jamais de bonne
agriculture. Si vous n'avez pas de traditions, si vous
n'entrevoyez pas dans le lointain avenir les généra-
tions auxquelles vous laisserez, avec votre nom, le fruit
de vos labeurs, jamais, malgré vos formules et vos
machines, vous ne vous élèverez au niveau du plus!
simple cultivateur chinois.
Voilà, je le répète, l'agriculture de la nation chinoise»
En voilà le secret. 11 est toUt en deux mots : travail et
justice. Et il est dans le cœur de chaque Chinois. Que
iui faut-il de plus ? D'instruments, il eu a peu ; on
les aperçoit à peine. Mais ce que l'on ne sait pas
asseZj et cô que je voudrais que tout le monde pût
voir, c'est l'ardeur de ces millions d'ouvfiei's dés cam-
][>agnes, que tie rébute aucune besogne, môme la plus
fépugiiante ; c'est, lorsque le soir afrive et que la tia-
tUre elle-même semble avoir fini sa journée^ se
dresser^ dévaht les màîsohs dans lés villages^ le métiei*
du tisserahdi s'allumeï^ k lampe qui lUi petoetifa
d'ajouter quelques hetirés aux heures déjà i^enljJlieëj
dU bien, iiné lanterne fixée sur la tête, le paysan ren-
trer dans le champ qu'il vient de quitter et continuer
son labeur. Ce qu'il faudrait voir surtout, c'est la sol-
130 LÀ CITÉ CHINOISE
licitude dont il entoure ses cultures. En vérité, une
mère n'est pas plus attentive anx besoins de son
enfant, ne les satisfait pas avec plus d'empressement.
Le plus l^er indice, la moindre pâleur sont des aver-
tissements qu'il comprend. A le voir lui porter allè-
grement cet engrais si nauséabond, mais qui doit récon-
forter la santé de sa chère récolte, on sent bien que,
malgré tout, le cœur est encore plus occupé que les
bras, et que le sentiment qui l'anime n'est pas de ceux
que le dégoût puisse décourager. Mais ce que Ton ne
peut s'empêcher d'admirer surtout, ce sont ces cultures
échelonnées de la plaine au sommet des montagnes,
si -propres, si nettes, si soignées, que la marqueterie
la plus fine, le bronze le plus fouillé, ne sont pas des
œuvres plus achevées ni plus parfaites.
De la terre et de la plante, sa justice s'étend aux
animaux. Les mules et les buffles, pour nous si rétifs,
sont doux en ses mains et dociles à sa voix. Les fauves
mômes ne fuient pas le Chinois, et tous les Européens
qui sont allés en Chine savent que, dans les districts
un peu éloignés où ils n'ont pas l'habitude d'aller
chasser, on pourrait tuer les faisans et les lièvres à
coups de bâton. Mais les Chinois ne les tuent pas (1),
(1) Les Chinois ne sèment point leurs grains à la volée comme
chez nous : ils les sèment en pépinières, dans un coin d'où il est
facile de chasser les oiseaux ; ils les repiquent ensuite quand les
plantes ont atteint quelques pouces de hauteur; alors il n'y a plus
de danger. C'ejt aussi, puisque Toccasion se présente de le dire,
par le repiquage qu'ils obtiennent plusieurs récoltes, chacune d'elles
n'occupant le sol 'jue pendant un temps très court.
• • • .
^ LE TRAVAIL 131
^ « Tous les animaux sont avec l'homme, dit la Bible de'
Michelet; Taigle et Tépervier le saluent à leur pre-
mier cri du jour ; le chien le suit et l'escorte ; le che-
val joyeux hennit; le fort taureau, de son cœur tire
^ la charrue et soufiDle ; la terre fume, et sa vivante
haleine répond de sa fécondité. Tous d'accord. Tous
savent que l'homme est juste et travaille pour eux. »
Tel est, en réalité, le spectacle que présente, dans
rintérieur du pays, la civUisation chinoise. C'est ainsi
qu'ils ont su, suivant une expression que le lecteur
n'aura sans doute pas oubliée, « spiritualiser la terre »
et qu'ils ont compris le culte du Ciel.
\ .
T^ï
)
*
-■■-■* m- - -
> . V
TROISIEME PARTIE
L'ÉTAT
8
3r *~Pï"^r » '^ "• ■ ■ ' ■ •' ^
■ ' V
TROISIÈME PARTIE
L'ÉTAT
I
D'après les Chinois, le corps politique auquel on
donne le nom d'État est essentiellement fondé sur
l'union intime du sol et de Thabitant, libres l'un et
l'autre ; et aucun État ne peut être considéré comme
démocratique qu'autant que cette fusion se trouve réa-
lisée pour chaque habitant. Alors seulement l'individu
est bien véritablement un citoyen, une personne poli-
tique, une fraction du souverain. La propriété mobi-
lière et même, jusqu'à un certain point", la propriété
industrielle ne peuvent pas, en raison de leur instabi-
lité, être regardées comme l'équivalent de la possession
du sol, ni servir par conséquent à la constitution de la
personne politique. C'est à cet État que les Chinois sont
arrivés depuis quatorze ou quinze cents ans, après avoir,
X)endant plusieurs siècles, passé tour à tour de l'État
■y^t-i^
136 LA CITÉ CHINOISE
despotique, durant lequel la propriété du sol, fond et
surface, tienn-mienn et tienn-ti ou, si Ton veut, fond et
usufruit, était collective entre les mains du chef de
l'État, à l'État oligarchique, où elle ne se trouvait di-
visée qu*en un certain nombre de princes. On sait, en
offet, que, conformément aux principes philosophiques
de leur religion, la terre restée, quant au fond, propriété
collective du peuple, mais unie à Tindividu par le droit
d'usufruit que confère le travail à celui qui la cultive,
est tellement divisée, que personne n'en est exclu. Tous
les individus, il est vrai, n'exercent pas les droits poli-
tiques ; mais cette restriction ne concerne que ceux qui,
préférant rester dans la communauté familiale, sont
censés en déléguer l'exercice à celui qui la représente.
Chacun des membres de la famille, pourvu qu'il ait
atteint sa majorité, soit par l'âge, soit par le mariage,
peut les exercer directement en demandant la dissolu-
tion de la communauté et en s'établissant à part. Quant
à ceux qui veulent rester dans l'indivision, leur rôle est
beaucoup moins effacé qu'on ne pourrait le croire. Ils
n'élisent pas sans doute leur représentant politique,
puisque celui-ci est naturellement désigné par son rang,
sa fonction et ses charges dans la famille ; mais 6n
sait que toutes les questions qui intéressent la maison
sont examinées en commun par tous ceux qui en font
partie, hommes ou femmes. U en est de même pour
celles que le représentant du groupe doit être appelé à
décider dans un autre milieu. On peut donc au moins
ïïiri^-^. r - — ■ - . -- ï /.
l'état 137
considérer tous les membres d'une famille comme des
électeurs de premier degré. Il serait encore plus exact
de dire qu'en Chine l'unité politique est la famille, agis-
sant par son mandataire naturel. Il peut arriver que ce
mandataire soit une femme. Ce représentant, ou mieux
encore, ce coefficient algébrique du groupe familial est
bien réellement un citoyen et répond correctement à la
conception chinoise. Si l'on veut bien se rappeler l'orga-
nisation de la famille et de la propriété, on verra qu'en
eflfet l'union de l'homme et du sol n'est nulle part plus
complète, plus solide et plus générale ; que nulle part
die n'assure au citoyen une plus réelle indépendance et
une plus grande liberté. Une autre chose est encore à
considérer dans l'élément politique chinois tel qu'il vient
d'être défini : c'est que ce n'est pas une pure unité
simple et abstraite, mais un être complet pourvu de
tous ses organes, religieux, Judiciaire et civil ; capable,
en un mot, de se reproduire partout où il se trouve et de
reconstituer l'État. « Une famille, disent les Chinois,
doit être un petit État. ï) 11 est impossible de pousser
l'autonomie plus loin. Ils y sont tellement habitués,
que dans les pays étrangers où, émigrés, ils n'ont entre
eux aucune relation de sang, leur premier soin est de
se constituer en famille artificielle, en fraternité comme
ils disent, dont le conseil élu remplit toutes les fonctions
de la famille naturelle et reçoit leur serment de s'y
soumettre. Les lois et les coutumes chinoises dont ce
conseil continue à s'inspirer sont cependant bien plus
8;
13S LA CITÉ CHINOISE
sévères qoe celles de l'Europe et des divers États de
FAmérique où les émîgrants vont le plus souvent, et
rien ne leur serait plus iacOe que de s'y soustraire ;
mais ils aiment mieux s'y soumettre que de s'exposer
aux interventions bruyantes, humiliantes et le plus sou-
vent maladroites de la justice étrangère. C'est ainsi
qu'ils s'attirent, par suite de leur vif et profond atta-
, chement à la liberté et aux institutions de leur patrie,
le reproche, très grave aux yeux des gouvernements
même les plus libéraux, tel que celui des États-Unis, de
former un État dans l'État.
En Chine, non seulement cette crainte n'existe pas,
mais l'indépendance du citoyen, telle qu'elle vient d'être
définie, semble au contraire la condition même de
l'existence de l'État. Il ne Csiut pas que l'État et le gou-
vernement de l'État soient confondus. Il ne faut pas
que les erreurs et les faiblesses du second puissent corn*
promettre la liberté et l'intégrité du premier. Que serait
une nation exposée à périr tout entière parce qu'elle
aurait été atteinte en un seul de ses éléments? La
France et l'Angleterre, en 1860, ont bien pu défaire le
gouvernement chinois et lui imposer un traité, mais
elles n'ont point imposé ce traité à la nation. On ne
l'a jamais publié dans les provinces. Chaque fois que
Ton doit en appliquer un article trop contraire aux sen-
timents des populations, la nation proteste et reven-
dique ses droits par des démonstrations comme celles
de Canton, de Tien-Tsinn, etc. Ce n'est pas seulement
l'état 139
alors la vie des Européens qui est en péril, c'est aussi
la vie des fonctionnaires et du gouvernement chinois .
eux-mêmes.
Les assemblées des citoyens- sont entièrement libres.
Elles ont lieu chaque fois qu'ils le jugent à propos,
sans convocation du gouvernement ou de ses agents et
sans autorisation. C'est parmi ceux qui les composent
que sont élus les conseils chargés de l'administration
de la circonscription, — commune, canton, arrondisse-
ment, province, — où les citoyens sont établis. Le
mandat des conseillers, dont le président est à peu près
ce qu'est le maire d'une de nos communes, est de trois
ans, et il est renouvelable. Mais, pendant toute sa
durée, les citoyens n'abdiquent nullement leurs droits.
Us se réunissent quand ils le veulent et ne cessent de
contrôler leurs mandataires à chaque instant révo-
cables. Les mandats sont gratuits. Il n'y a pas de dé-
légation permanente et spéciale de la commune au can-
ton, du canton à l'arrondissement, de l'arrondissement
au département et du département à la province. Les
rapports entre les conseils élus de chacune de ces divi-
sions sont libres et directs. Lorsqu'une affaire doit être
portée de l'une à l'autre, deux ou trois membres du
conseil reçoivent de leurs collègues la mission d'aller
l'exposer et la soutenir devant les conseils ou devant
les fonctionnaires compétents. Dans ce dernier cas,
c'est-à-dire si la cause doit être soumise à la juridic-
tion du fonctionnaire de l'État, les rapports ne cessent
140 LA CITÉ CHINOISE
pas d*être directs, mais les délégués reçoivent des con-
seils élus de la division où réside ce fonctionnaire toute
Tassistance possible. La représentation des citoyens s'ar-
rête à la province. Il n'existe pas d'assemblée élective
près du gouvernement central de Pékin, ni de corps
spécial et permanent tel qu'une Assemblée législative,
une Chambre des pairs, une Chambre des lords ou un
Sénat. On verra tout à l'heure de quelle façon ces
corps politiques sont remplacés.
Les attributions des conseils élus sont de plusieurs
sortes. Ils répartissent les impôts. Ds les perçoivent et
les transmettent au fonctionnaire de l'État. Ils examinent
la nécessité des travaux publics de leur localité, répar-
tissent entre les habitants les dépenses que ces travaux
occasionnent, sollicitent des plus riches des souscrip-
tions volontaires qui leur permettent d'en décharger
les plus pauvres. Ils proposent les travaux dont l'exé-
cution intéresse plusieurs communes, se mettent en rela-
tions avec les conseils de ces communes de façon à
unifier l'entreprise et la direction des travaux; ou
bien, ils les défèrent au fonctionnaire spécial de leur
district, s'ils nécessitent l'intervention de l'État. Ils
sont chargés de la surveillance et de la police des irri-
gations, prononcent entre les riverains, en appellent à
un arbitrage entre communes ou à la juridiction de
l'État pour les litiges graves. Ils ont la surintendance
des établissements publics de bienfaisance. Enfin, ils
sont souvent appelés à juger, en qualité d'arbitres, le»
L'ÉTAT 141
* différends qui n'ont pu être terminés dans le sein des
corporations de métiers.
Dans les provinces frontières exposées aux incursions
' des peuplades encore insoumises, les conseils élus sont
encore chargés de Torganisation et du recrutement
d'une véritable garde nationale qui est soldée par les
riches et dont ils nomment les chefs sans aucune inter-
vention de la part des mandarins. Et il est à remar"
quer que ces soldats-citoyens, puisant leur courage
dans l'amour du foyer, ont beaucoup plus de courage
et se battent bien mieux que les soldats impériaux.
Dans les centres administratifs où se trouve un fonc-
tionnaire de l'État, sous-préfet, préfet, gouverneur ou
vice-roi, — les conseils élus sont placés auprès de ce
fonctionnaire, et constituent alors, en outre de leur
mandat ordinaire, un comité consultatif qui adoucit et
facilite les rapports avec les citoyens, examine les
mesures venant de l'initiative gouvernementale, les
déconseille ou les fait accepter, suggère celles qu'il
croit bonnes, contrôle les actes du fonctionnaire, étu-
die les litiges pendants entre les communes.
Telle est, dans son essence et dans ses moyens, la
constitution de la souveraineté nationale en Chine.
Quant aux divisions administratives du territoire, on
compte dans tout l'Empire 18 provinces, 182 départe-
ments, 544 arrondissements, 1,293 cantons et un nombre
indéterminé de communes. Pour une population totale
de o37 millions d'habitants, c'est une moyenne d'envi-
142 LA CITÉ CHINOISE
viron 29 millions par province, 2,800,000 par départe
ment, 900,000 par arrondissement et 430,000 par
canton, en chiffres ronds. Le canton est, je Tai dit, la
plus petite circonscription administrative dans laquelle
rÉtat soit représenté par un agent du gouvernement.
Jusque-là, il n'y a que des maires, yang-yo, que les
Européens prennent souvent et bien à tort pour des
mandarins. Dans le canton, cet agent se nomme Tche-'
hien; dans Tarrondissement, Tehe-tcheou; dans le
département, Tche-fou; dans la province, Tsong-Um.
Au point de vue hiérarchique, on pourrait assimiler
ces agents à nos sous-préfets, préfets, gouverneurs ou
vice-rois. Quelquefois, plusieurs arrondissements sont
réunis en un seul district, et, dans ce cas, le gouverne-
ment place à la tôte du district un Tao-tdi, gouverneur
général qui a sous ses ordres les préfets de ces arron-
dissements.
Quelquefois aussi deux provinces sont réunies sous
Tadministration d'un seul vice-roi. Ainsi, il n'y a que
H vice-rois pour 18 provinces, et il y a des vice-
royautés qui comptent jusqu'à 70 et 80 millions
d'habitants. Tous ces fonctionnaires sont à la fois
administratifs et judiciaires; et, de leur double juri-
diction, on peut toujours appeler à la juridiction supé-
rieure, remonter jusqu'à celle du gouvernement et de
l'empereur. Chacun des vice-rois est assisté d'un lieute-
nant, Fou-yuen, à raison d'un par province. Il y a donc
18 lieutenants, bien qu'il n'y ait que H vice-rois. Tous
Il fH^iTf'
l'état 143
les autres fonctionnaires sont doublés, selon l'impor-
tance de leurs circonscripticjns, de deux, trois ou
quatre suppléants ou conseillers (Tso-eul), aptes à les
remplacer dans toutes les circonstances. Outre ces
agents, il y a par chaque province un receveur général
des finances, Pountchen-sCy un grand-juge criminel,
Gan-tcha-se, un ingénieur en chef des travaux publics,
Pen-cheoUy et trois ou quatre ingénieurs des ponts et
chaussées, Fen-siun-tao. Tous ces agents relèvent du
pouvoir central.
II
Le gouvernement de TÉtat est formé de six ministères :
le Ly-pou, ou ministère des fonctionnaires civils ou du
personnel; le Hou-pou, ou ministère des finances; un
autre Ly-pou, dont le nom s'écrit en chinois avec un
caractère différent du premier Ly-pou, ou ministère des
rites, — que Ton pourrait, à certains égards, comparer
à notre ministère de l'intérieur. C'est également à lui
que ressortissent les aifaires étrangères, dont une de ses
divisions, le Tsong-ly-ya-men, est spécialement chargée ;
le Ping-pou ^ ou ministère de la guerre, qui nomme lui-
même tous ses agents et ses officiers ; le Hing-pou ou
ministère de la justice, et le Kong-pou ou ministère des
travaux publics. Chacun d'eux, pourvu d'un comité
consultatif dont les membres sont pris dans un grand
'-"«r-^v
1^^ LA CITÉ CHINOISE
Conseil, Louy-ko, analogue à notre conseil d'État, est
divisé en autant de services que le comportent les
affaires de son ressort. Ces ministres se réunissent sous
la présidence de Fun d'eux, ou, selon la gravité des
questions, sous celle de TEmpereur. — L'Empereur lui-
même est assisté d'un conseil privé, Kiunr-ki^tchou. Il y
a aussi un ministère de la maison impériale, mais le
titulaire ne fait pas partie du gouvernement et n'a pas
entrée au conseil des ministres.
Tous ces fonctionnaires sont responsables, depuis le
préfet jusqu'à l'Empereur, et cette responsabilité ne
comprend pas seulement leurs actes publics ; elle s'étend
jusqu'aux actes des citoyens et même jusqu'aux évéïie*
ments d'ordre naturel qui pourraient troubler l'ordre et
la paix. Ainsi, uû meurtre commis dans une sous'
préfecture enti^aîne non seulement le changement du
maire de la commune, mais la destitution du préfet
et du sous-préfet. 11 en est de même des sécheresses
ou des inondations. Il paraît sans doute difficile de se
rendre compte des raisons d'une pareille sévérité et il
est permis de la trouver excessive. Cependant, il est
des fléaux dontun peu de soin et de vigilance pavent
conjurer les conséquences. Telles sont, dans bien des
cas, les sécheresses et les inondations qui dépendent
du bon aménagement et de l'entretien des canaux; et
l'on sait que, au moins pour les canaux et les réser-
voirs principaux, c'est une des premières attributions
des fonctionnaires. Puisy cette responsabilité empêche
l'état 145
que œux-ci, t assurés quand même do leurs emplois,
n'en viennent peu à peu à se désintéresser des événe-
ments qui peuvent afifecter le sort des populations.
Elle crée entre eux une solidarité effective qui a bien
son importance. Enfin elle procure au peuple Toccasion
de se débarrasser légalement des administrateurs qui,
sans ^voir pourtant commis rien de très grave, ne
sont pas arrivés à mériter sa confiance. Qu'une séche-
resse se produise, par exemple, qui croyez-vous que
les Chinois. en accusent? Le Ciel, la Terre? Non, eux-
mêmes. Tout le monde rentre en soi. On jeûne. Cha-
cun examine ses actes, les confesse publiquement. Les
fonctionnaires impriment leurs confessions, les font
afficher. Eux-mêmes signalent leurs fautes, leurs négli-
gences, celles du peuple que leurs exemples ou leurs
avis auraient dû mettre sur ses gardes. Us promettent
de mieux faire. Quelquefois leurs amendes honorables
ne leur servent de rien. Les disgrâces arrivent et
pleuvent comme grêle. Si elles ne viennent pas d'en
haut, le peuple s'en charge. Pendant une de ces séche-
resses, que je me /appelle bien, car, me trouvant en
voyage, j'avais été obligé de jeûner comme tout le
monde, j'ai vu destituer ou renvoyer trois ou quatre
préfets ou sous-préfets. Huit jours de plus, le gouver-
neur aurait dû partir à son tour. La pluie tomba heu-
reusement pour lui et pour le vice-roi, qui n'aurait pas
échappé au même sort. Si les fléaux se prolongent ou
sont trop fréquents, l'Empereur est remplacé, sa dynastie
9
14ti LA CITÉ CHIiNOlSK
congédiée. Tous payent de la perte de leurs emplois ou
de leur trône ce que le peuple a payé de son bien-
être, le cultivateur de sa récolte. Il va sans dire que
si ces occasions servent les ressentiments du peuple,
elles lui seryent aussi à témoigner ses sympathies en
retenant malgré tout ceux qui ont su se les concilier. —
11 y a encore d'autres circonstances où cette responsa-
bilité devient une ressource et un moyen bien précieux.
Personne n'est parfait, un fonctionnaire moins que tout
autre ; du moins il n'est personne dont on ait plus sou-
vent lieu de se plaindre. On patiente longtemps, on lui
fait faire des remontrances; enfin, lassés, les gens de la
campagne refusent l'impôt et ceux de la ville ferment
boutique. Plus d'affaires, rien ne va. Au bout de trois
jours, si l'accord ne s'est pas rétabli, le fonctionnaire est
destitué. C'est commode et cela se passe sans bruit. -^
Pour le général qui a livré une parcelle de territoire à
l'ennemi, pour le gouverneur qui l'a laissé entrer daiis
une ville, pour l'ambassadeur qui n'a pas su éviter une
guerre ou dont la signature a entraîné la violation dit
sol de la patrie, ce n'est plus d'une simple destitution
qu'il s'agit. Le suicide seul peut faire excuser leur faute.
L'expiation paraîtra, ici encore, d'une rigueur excessive;
mais du moins le peuple est assuré que personne ne
l^engagera légèrement dans des aventures qu'il peut
payer de son sang et de son travail ; et que si la guerre
est un jour nécessaire, le soin de la plus légitime défense
en a fait une inévitable nécessité.
i
••i-* '^
l'état 147
TousJes fonctionnaires sont partagés en neuf ordres de
deux classes chacun et reçx)ivent une solde fixe. Pour ceux
du premier ordre,cette solde est de 1 ,620 francs et 180 bois-
seaux de riz;mais ils sont autorisés à prélever sur les im-
pôts ime certaine somme qui varie suivant l'importance
et la richesse du district, du département ou de la pro-
vince dont ils sont chargés. Pour uii vice-roi, cette
somme peut s'élever jusqu'à 30,000 francs. C'est ce
droit de prélèvement qiii est la cause la plus ordinaire,
bien qu'elle ne soit pas aussi fréquente qu'on le dit
souvent, des griefs du peuple contre les administra-
teurs. — Un détail à ajouter et qui a son intérêt : tous
les ministères et toutes les administrations publiques
s'ouvrent à la première heure du jour et ne se ferment
qu'au coucher du soleil.
J'ai dit tout à l'heure qu'il n'existait pas en Chine de
Corps législatif, ni rien qui ressemblât à une assem-
blée, élue ou non, spécialement chargée de faire des
lois, et qui rappelât un Sénat ou une Chambre des
lords. On ne doit pas s'en étonner. Dans une société
si anciennement formée, toutes les lois doivent être
faites, et elles sont faites. Il ne s'agit plus que de me-
sures particulières, variables suivant les temps, les
lieux et lès circonstances. Les Chinois ne pensent pas
que les formules essentielles, générales, universelles^
auxquelles on puisse donner ce beau nom de /oîsj
soient l'expression de toutes les volontés ou de la vo-
lonté d'un seul. Pour eux. la loi résulte des conditions
^"'^^
J48 LA CITÉ CHINOISE
d existence de Tindividu ou de la société. Cette loi est
en rhomme ; il n*y a qu'à la laisser se développer
librement. La lil>t*rté est donc la première loi, ou plutôt
le principe de toute loi. — La seconde condition d'exis-
tence est la solidarité. Sans solidarité, point de société ;
et sans société l'homme est impossible. — D y a une
troisième condition d'existence : Tégalité, sans laquelle
la solidarité ne serait qu'un vain mot. La liberté, la
solidarité et l'égalité, c'est la famille, la famille chi-
noise. C'est l'image de l'État, sa première phase. Tout \
ce qui pourrait amoindrir la famille ne serait pas une
loi, mais un crime, et l'on ne saurait en concevoir
d'autre que celle qui naît dans la famille, la maintient
et sert à son développement, a L'Etat, disent encore les
Chinois, n'est qu'une grande famille. » — Les condi-
ions d'existence de la famille, je veux dire ses princi-
pes moraux de liberté, de solidarité et d'égalité, son
uni té y étant les mêmes partout, le caractère de toute
loi est d'être universelle. Avec de telles idées, que serait,
surtout dans un empire aussi vaste, la décision d'hom-
mes venus de points si éloignés ? Ce serait l'autorité,
non la loi. Rien de pire, de plus dissolvant qu'une
assemblée exclusivement législative. — Avec de telles
idées, ajouterai-je encore, et avec de tels principes,
comment supposer, dire et écrire, ainsi qu'on le fait
sans cesse on Europe, que la constitution sociale des
Chinois leur interdit tous rapports avec les étrangers ?
La vérité est au contraire qu'il est impossible d'en
'^v^'^Tyj^ "
l'état ' 149
trouver une seconde qui soit aussi simple, aussi uni-
verselle, aussi scientifique par conséquent, aussi hu-
maine et aussi peu exclusive.
III
Cependant, à côté ou au-dessous de ces lois essen-
tielles, il peut arriver que Ton sente la nécessité d'au-
tres lois complémentaires. Dans tous les cas, Fexistence
d'une société, le sort d'un État peuvent dépendre de
faits extérieurs, de phénomènes et de questions. dont il
importe de ne pas laisser la solution au hasard ou à
rimpéritie des honunes. Il faut que cette solution ne
s'écarte pas des lois essentielles, ni ne les contrario.
Il faut que ces secondes lois soient en rapport avec les
premières et aussi scientifiques qu'elles. 11 n'y a qu'une
réunion, non d'hommes ni de volontés, mais de savants,
qui réponde à cette façon de voir les choses. L'Aca-
démie des sciences et des lettres de Pékin est, en effet,
le seul pouvoir législatif. Voici de quelle manière se
font les lois. Si, dans le district qui lui est confié, un
fonctionnaire remarque une coutume qu'il croit pou-
voir être généralisée avec avantage, il la fait connaître
par voie hiérarchique au gouvernement. Le ministère
des Rites la défère à l'examen de l'Académie, et si
elle est approuvée, elle est communiquée à toutes les
provinces pour être mise à l'essai. Si, finalement, elle
150 LA CITÉ CHINOISE
est sanctionnée par la pratique et adoptée par la popu-
lation, elle est inscrite dans le code et devient loi.
Mais cette inscription n'a lieu qu'à Favènement d'un
nouvel Empereur. La loi a donc eu tout le temps do
passer dans les mœurs. Si non, elle est rejetée. Il en
est ainsi de tout projet de loi qui pourrait émaner do
rinitiative du gouvernement ou des particuliers. Il
faut dire de suite que le nombre de ces lois essen-
tielles et accessoires est si réduit, malgré les sièdes
écoulés, que l'ensemble ne dépasse pas quelques pages.
Je ne parle bien entendu que du Code civil ; le Code
criminel, dont j'aurai à m'occuper dans une autre
étude, est beaucoup plus long.
La préparation des lois, il n'est pas nécessaire de le
dire, n'est pas l'attribution principale de rAcadémie
des Han lin. Il en est une qui la place au-dessus du
gouvernement, et pourtant ce n'est pas davantage sa
fonction essentielle. Mais avant de parler des différents
devoirs qui lui incombent, je dois dire quelques mots
de sa composition. L'Académie compte 232 membres
qui se recrutent eux-mêmes parmi les lettrés et les
savants les plus éminents. Plusieurs femmes en ont
déjà fait partie. L'État assure à chacun d'eux la jouis-
sance d'une maison avec jardin et une légère indemnité
pécuniaire. Le surplus de ses ressources vient de dota-
tions publiques anciennes et de dons aléatoires. Malgré
l'aide qu'elle reçoit de l'État et que le gouvernement
ne peut lui retirer, elle est absolument indépendante.
wriTp*- /
^ <-■
h ÉTAT 161
A certains égards, on pourrait la comparer à nos
vieilles Universités. C'est elle qui supplée à Tabsencc du
ministère de l'instruction publique et qui pourvoit aux
besoins de renseignement supérieur et de deuxième
degré, avec cette réserve que cette mission ne lui
confère aucun monopole. Personne n'est obligé d'al-
ler recevoir l'instruction dans ses collèges, et tout
le monde est libre d'ouvrir des écoles semblables.
Cependant ceux qui veulent entrer dans les carrières
officielles doivent se soumettre à ses examens, et ses
dignitaires, aussi bien que ses agents principaux, sont
les seuls qui aient le rang et les prérogatives honori-
fiques des fonctionnaires de l'État. Mais, au point de
vue spécial de l'enseignement, son unique objectif est
de stimuler l'instruction dans la nation, et l'on est
fondé à croire que ses privilèges n'ont pas d'autre but
que de faciliter sa tâche. De ce chef, elle a sous son
administration directe un certain personnel qui se dé-
compose de la manière suivante : 18 (un par province)
directeurs-administrateurs des études ou recteurs, Hio^
Chen-tOy fonctionnaires du 4® ordre ; 189 inspecteurs
départementaux, Kia-cheou^ 6® ordre ; 210 proviseurs
de collèges d'arrondissement, Ilio-cherif 7^ ordre ;
1,111 principaux de collèges de canton, Kiao-yu,
8® ordre (1); 1,521 chefs de diverses autres institu-
(1) On remarquera peut-être que le nombre des collèges de dé-
partement et d^arrondissement ne correspond pas exactement à
celai des divisions administratives. Cette différence s'explique par
le chiffre delà population dans les districts.
• </5 7
152 LA CITÉ CHINOISE
lions agrégées, bibliothèques, etc., Hiun-tao, 8® ordre.
Mais, sans parler davantage aujourd'hui du service de
l'enseignement, je reviens à celles des fonctions de
l'Académie qui se rattachent plus étroitement au sujet
qui nous occupe. On a vu comment se faisaient les
lois ; mais il ne suffît pas de les avoir faites ou d'en
garder le dépôt : il faut qu'elles soient observées. Pour
s'en assurer, il existe depuis la plus haute antiquité
une institution qui n'a rien d'équivalent dans aucun
autre État civilisé : c'est la cour des censeurs. Elle est
formée de quarante membres pris au sein de l'Aca-
démie. Les uns sont placés près du souverain et sur-
veillent non seulement les actes de sa vie publique,
mais ceux mêmes de sa vie privée qui pourraient être
des infractions aux principes fondamentaux de l'État;
Parmi ces dernières, les plus grandes, celles qui sont
le plus sévèrement censurées, sont ses manquements
aux devoirs du culte des ancêtres et de la famille, et
il n'est guère de faute que les censeurs ne trouvent
moyen de ramener à ces manquements. En veut-on un
exemple? Veut-on savoir de quelle façon ils savent
parler au souverain le langage de la réprobation ?
C'était en 1860. Les armées alliées de la France et de
l'Angleterre menaçaient la capitale. L'Empereur, con-
seillé par des courtisans qui cherchaient à flatter ses
sentiments, parlait de fuir le palais de Yuen-ming-yuen,
qu'il habitait alors, pour celui de Géhol, en Mongolie,
et, pour colorer sa fuite, faisait organiser des chasses
r »■■ • - « --.«H-M -w;^-,.^- . «.<.,•..- , -.. , , . . . ■ ■ , ».
l'état 153
au delà de la Grande Muraille. Voici en quels termes
l'un des censeurs lui écrivait : a Moi, Tsao Yung-Yang,
censeur de la province du Hou-Kouang, présente à
l'Empereur ce mémoire. » Puis, après avoir en quel-
ques lignes exposé la situation, il continue: « Le des-
sein formé par l'Empereur, de prendre le commande-
ment de l'armée, rencontrerait, . au dire de quelques
personnes, une sérieuse opposition. Le désordre était
déjà au comble, mais rien encore n'avait produit une
impression aussi fâcheuse que le bruit en circulation
aujourd'hui, d'après lequel Votre Majesté se propose-
rait de se rendre à Géhol. Cette rumeur, à laquelle je
me refuse de croire, a causé une consternation pro-
fonde. Un grand nombre de fonctionnaires ont déjà
supplié en vain Votre Majesté de rentrer dans la
capitale. Une crainte vague, à laquelle personne ne
peut se soustraire, règne dans tous les esprits. Si
l'Empereur s'éloigne réellement, les malheurs qui pour-
ront résulter de son départ' seront irréparables. De
quel œil Votre Majesté considère-t-elle donc le peuple ?
Quel prix attache-t-elle aux cendres de ses ancêtres?
Abandonnerez-vous l'héritage qu'ils vous ont légué,
comme un vêtement usé ? Que dira de vous l'histoire
dans les siècles à venir ? Jamais encore on n'a vu un
souverain choisir le moment du danger et de la dé-
tresse pour se rendre à la chasse, sous prétexte que
son départ préviendra toute complication. Que Votre
Majesté se laisse donc convaincre et revienne sans
9.
1
154 LA CITÉ CHINOISE
délai résider dans la capitale, et€. » Un autre censeur
va jusqu'à prédire à l'Empeteur que, s'il va à Géhol,
il ne rentrera jamais en Chine. Un troisième l'avertit
que, s'il met son projet de fuite à exécution, le peu-
ple ira bouleverser les sépultures de ses aïeux. Enfin,
dans un des nombreux mémoires envoyés à cette occa-
sion, Tsioung-King,, ministre d'État, et vingt-trois
autres dignitaires, censeurs, etc., adjurent le souverain
de rentrer dans la capitale et lui disent : « Dans les
moments de détresse publique, un serviteur zélé doit être
prêt à mourir à son poste pour le grand intérêt de la
cause publique. » — Je me bornerai à ces citations.
D'autres membres de la cour des censeurs séht en-
voyés de temps à autre en missions spéciales dans les
provinces ; là ils sont chaînés d'inspecter la conduite et
les actes publics et privés des fonctionnaires et d'écouter
les plaintes des conseils élus qui les assistent. Un
certain nombre enfin sont chargés de recueilUr les
matériaux et les documents qui devront servir à l'his-
toire du règne pour les déposer au fur et à mesure
dans un coffre scellé qui n'est ouvert qu'à la mort de
l'Empereur. Quant aux éventualités graves et difficiles,
telles qu'un changement de règne, des troubles inté-
rieurs, des différends avec les nations étrangères, etc.,
tous ces cas sont soumis à une grande assemblée ou
Grand Conseil, composé de tous les membres de l'Aca-
démie, des ministres et des personnages influents qu'ils
jugent à propos de s'adjoindre;
l'état 155
IV
Ainsi, la nation d*abord, TAcadèmie ensuite, et avec
TAcadémie tous les lettrés, tels sont en réalité ceux
qui gouvernent la Chine ; et comme le nombre des
lettrés est immense dans toutes les provinces, il y a,
grâce à eux, grâce à la considération et à la confiance
dont ils jouissent, des communications incessantes et
une parfaite communion de vues et de pensées entre
les uns et les autres. Les avis de TAcadémie arrivent
dans les districts les plus reculés avec une rapidité
étonnante pour un pays encore dépourvu des moyens
électriques, et la population met à les suivre une una-
nimité et un empressement des plus remarquables.
Alors éclatent, comme dernièrement à Canton, ces agi-
tations menaçantes qui ne se tournent pas seulement
contre ceux dont les actes ont motivé Tintervention
des lettrés, mais aussi contre le gouvernement auquel
elles ne laissent pas que de causer de sérieux embarras.
Obsédés par les représentants des puissances étrangères,
* sous le coup de leurs objurgations comminatoires, parfai-
tement conscients de la terrible et effective responsa-
bilité qui pèse sur eux, les ministres et les fonction-
naires cherchent par des temporisations, par des échap^
136 LA CITÉ CHINOISE
patoires. par tous les moyens possibles, en un mot, à
éviter ou la pierre ou une paix humiliante et trop
onéreuse auxquelles le peuple ne souscrirait pas. Mais
les Européens, peu au courant des mœurs politiques
de la Chine, ne comprennent pas les hésitations de
ces fonctionnaires, et ils les accusent de fourberie et
de duplicité. Ces reproches ne sont pas fondés et ne
sont dignes ni de Tun ni de Tautre des adversaires.
On le reconnaîtra le jour où, ayant adopté pour nous*
mômes les principes d'un véritable État démocratique,
nous nous déciderons à ne considérer les gouverne-
ments que pour ce qu'ils doivent être.
Si les peuples européens étaient aussi fortement orga-
nisés que le peuple chinois, leurs gouvernements n'au-
raient ni plus d'action ni plus d'initiative et toutes les
guerres seraient, demain, terminées. Malheureusement,
nous n'en sommes pas là, en Europe. Nos civilisations,
mélanges d'éléments apportée par les émigrations les plus
diverses, ou produits de notre esprit dont la tendance à
l'analyse est le caractère général, sont tellement incohé-
rentes que, pour nous préserA^er de la dissolution, nous
avons toujours cherché à remplacer par une forte cen-
tralisation politique et administrative l'unité et la soli-
darité que nos institutions ne présentaient pas. De là
une telle habitude d'ôtre gouvernés que nous n'imagi-
nons pas qu'une société puisse exister sans gouverne-
ment et que nous ne rêvons encore que d'un bon
gouvernement, c'est-à-dire d'un gouvernement fort.
l'état 15?
Notre idéal ne va pas au delà. Tel est même à cet
égard notre cécité que ce que nous ne possédons
pas, nous sommes incapables de le soupçonner chez
les autres. Le souffle vigoureux et régulier qui, sorti
des larges poumons de la nation chinoise, fait fonctions
ner tous les organes ; la pensée énergique et saine qui,
émanée de l'Académie comme de son cerveau, va par-
tout porter le sentiment et la vie, ne nous paraissent
que des influences mystérieuses, une sorte de pouvoir
occulte dont il n'y a rien à prévoir et tout à redouter.
La vérité est au contraire qu'en Chine la civilisation
est si synthétique — toutes les institutions sont si bien
fonction les unes des autres, si harmoniques que le pou-
voir de l'État et le gouvernement sont presque nuls (1).
Voilà ce qu'il est absolument indispensable de com-
prendre ; et tant que nous ne nous en serons pas péné-
trés, ne comptons pas entretenir avec la Chine des rela-
tions sûres et profitables. Attendons-nous, au contraire,
à être joués et dupés, non par elle, mais par notre
ignorance et la versatilité de nos gouvernements. Et pour-
tant de quelle importance ne serait pas pour nous une
amitié comme la sienne, fondée sur une connaissance
complète de sa constitution et de ses intérêts !
La Chine n'est pas une puissance militaire, non ;
(1) Il semble qu'il y a entre les États européens et l'État chinois
la même diiférence qu'entre les écritures européenne et chinoise :
la première àlphdbéUquSy analytique ; la seconde : idéographique ^
synthéUque. Peut-être cela pourrait-il expliquer bien des choses.
158 LA CITÉ CHINOISE
mais elle possède assez de centaines de millions
d'hommes pour que le moindre mouvement de sa
part inquiète l'Europe et l'oblige à se tenir en armes.
A l'autre extrémité de notre double continent, quels
services n'eût-elle pas pu nous rendre à un instant
donné l Quels empêchements ne peut-elle pas créer à
toile autre puissance plus rapprochée et plus apte à
nous aider ! Ah I que ceux qui ont réussi à nous
mettre aux prises avec elle ne se sont-ils montrés
mieux avisés !
Quoi qu'il en soit, combien il serait sage et digne,
surtout de la part du gouvernement d'une nation dé-
mocratique, d'essayer, s'il en est temps encore, do
s'inspirer à l'ïivenir, dans les rapports avec la nation
chinoise, des faits que je viens de faire connaître rela-
tivement à la constitution réelle de son gouvernement.
Combien de funestes mécomptes ne s'épargnerait-on
pas I S'imaginer que l'on a cause gagnée lorsque, le
pistolet au poing, on a contraint les ministres chinois
à souscrire un traité quelconque, est une idée tout à
fait puérile et qui ferait sourire les ministres eux-mêmes
si elle ne les faisait trembler. La vérité est qu'un
traité ne signifie absolument rien si l'on n'a pris le
soin d'en faire accepter l'esprit à la nation par ses
lettrés. C'est près des docteurs de l'Académie des Han-
lin, autant que près de l'Empereur, que nos ambassa-
deurs devraient s'accréditer eux-mêmes. J'ai déjà eu
l'occasion de le dire : mes visites aux principaux let-
F
T - - V *
l'état 159
très des villes où je m'arrêtais au conrs de mes voyages
ont été pour beaucoup plus que les ordres du minis-
tère de Pékin dans raccueil que j'ai toujours reçu.
Il paraît d'autant plus nécessaire d'insister sur ces
considérations, que l'on prête à notre gouvernement,
à l'occasion du traité qu'il compte obtenir de la Chine,
des vues bien différentes de celles qui devraient le
guider. Voici, en effet, le raisonnement qu'on lui attri-
bue : ft La Chine ne peut pas nous attaquer ; elle ne
saurait nous faire la guerre, et nous pouvons la porter
chez elle. On déclarera donc le blocus de ses ports, A
ce moment, l'Angleterre, jusqu'ici bienveillante pour
la Chine, exercera une pression à Pékin, afin d'éviter
des dommages considérables pour son commerce.
Notre plénipotentiaire, son traité à la main, fera res-
sortir l'avantage pour la Chine d'acquérir, sans coup
férir, une bonne partie du nord du Tonkin, et, l'im-
prévu aidant, enlèvera la signature d'un traité qui, en
définitive, fait la partie assez belle pour la Chine. »
Je laisse de côté la question de savoir si l'on a tort
ou raison d'escompter ainsi les dispositions de l'An-
gleterre, et sans doute aussi des autres puissances inté-
ressées dans le commerce de l'Etrême-Orient. J'admets
même que l'intervention de l'Angleterre réussisse et
que l'on obtienne le traité en question ; mais la nation j
chinoise le ratifiera-t-elle? Après avoir conquis le Tonkin "j
le posséderons-nous ? Depuis quinze ou seize cents ans
il porte le cachet de la Chine dans ses mœurs, dans
160 LA CITÉ CHINOISE
ses institutions et dans ses lois. Le régime de la pro-
priété, le système de Timpôt, l'organisation, les libertés
et les privilèges de la famille, le culte des ancêtres
sont les mêmes. La langue des lettrés est la langue
chinoise, le langage du peuple en est dérivé. Chinois
et Tonkinois sont, en un mot, de la même famille, du
même groupe politique. Cependant, le Tonkin n'est
point resté une dépendance immédiate de la Chine,
parce qu'il n'entre pas dans la politique de cette der-
nière puissance d'entretenir des possessions lointaines ;
mais les incursions qu'ils faisaient sur son territoire
une fois réprimées, la Chine a organisé et civilisé les
Tonkinois, et elle les a rendus à eux-mêmes aussitôt
^qu'elle l'a pu. C'est à elle que le pays doit sa prospé-
rité passée, son existence. Le danger pour nous est
qu'elle y serait acclamée le jour où il lui plairait d'y
rentrer.
En présence de pareils titres, il paraît singulièrement
difficile de la séduire et de la réduire en lui offrant un
lambeau d'un territoire qu'elle croit posséder. Il se
peut que l'on arrive à surprendre l'acquiescement des
ministres chinois ; mais, loin d'avoir conclu un traité
de paix, on aura créé un état de guerre permanent
qui nous obligera à maintenir au Tonkin S0,000 à
60,000 hommes. Des provinces chinoises limitrophes
de l'espace, pour ainsi dire insaisissable, qui les sépare
du Tonkin, des recrues inépuisables et incessantes,
sorties de l'armée régulière ou non, viendront remplacer
Vl
V
w^{3ifç^^v7^- r r • • ; '*r - ■ > > ' Ti , ^ - - —i .- ^-^ v-^- ■ ».
l'état 161
les pertes de ceux que nous aurons à combattre. Le
ministère chinois les désavouera, parce qu'en effet il
les ignorera ; mais nous nous trouverons aux prises
avec la nation la plus colossale et la moins réductible
du monde. Voilà où nous allons. Voilà les dépenses
et les dangers certains au-devant desquels nous cou-
rons aveuglément. Quant aux résultats probables que
nous en tirerons, ils sont loin, à mon avis, de ceux
auxquels on s'attend. Mais puisque j'ai été amené à
parler de la question considérable qui se débat actuel-
lement entre la France et l'Extrême-Orient, peutrêtrc
me permettra-t-on, au risque d'une digression que je
m'efforcerai d'ailleurs de rendre aussi courte que pos-
sible, de présenter à ce sujet quelques considérations qui
paraissent avoir échappé à l'attention de nos gouvernants.
Les raisons des conquérants sont toujours spécieuses.
Faire rayonner au loin le génie de la patrie, étendre
son influence, ouvrir à son commerce et à son indus-
trie de nouveaux débouchés, augmenter par conséquent
la quantité de travail et de pain à donner aux ouvriers
de ses cités ; amener à la civilisation des populations
attardées, les affranchir du despotisme et leur rendre à
la fois liberté et dignité, etc. : tel est leur but. Si ces
perspectives inspirent quelques doutes, ils en appellent
162 LA CITÉ CHINOISE
aux générations futures, à l'avenir. Mais dans le cas
dont il s'agit ici, il se trouve que l'avenir a déjà parlé
et qu'il ne cesse de parler. 11 ne faut qu'ouvrir les
oreilles. Les espérances dont on se berce ne sont-elles
pas, en effet, les mêmes que celles dont on se flattait
à la veille de nos guerres avec la Cochinchine et avec
la Chine on 1838 et en 1860 ? 11 y a de cela bientôt
un quart de siècle. Qu'en est-il résulté ? Ce n'est pas
avec la France que se fait le commerce de la Cochin-
chine ; et, quant à la Chine, j'ai montré dans une
précédente étude que les exportations de l'Europe étaient
restées à peu près les mêmes qu'avant 1860, tandis que les
exportations de la Chine avaient plus que doublé. Nous
vendons par an pour soixante centimes environ de nos
produits à chaque Chinois ; il n'y a aucune raison de
supposer que nous en vendrons davantage aux Ton-
kinois. Ils sont, dit-on, 12 millions d'individus ; cela
fera 6 à 7 millions de francs lorsque le pays, armé et
outillé selon ses besoins, sera rentré dans ses conditions
normales. Encore ne faut-il pas oublier que la France
n'aura, pas plus qu'en Chine, le monopole de ce com-
merce. Elle n'y est pour presque rien, quelques mil-
lions à peine. Le chiffre des importations du Tonkin
en Europe sera plus considérable. La Chine nous en-
voie pour 6 ou 700 millions de thé, de soie, etc. ; le
Tonkin en enverra dans les mêmes proportions. Ce sera
surtout de la soie. Mais remarquez que nos cultiva-
teurs du Midi se plaignent beaucoup du voisinage du
r,-T.-. . '"'•*^>^'
l'état 163
marché des soies chinoises étabh à Lyon, trop près de
la fabrique. Je ne veux pas rechercher s'ils ont tort ou
raison ; je veux dire seulement que les avantages que
Ton se promet ne sont pas absolument incontestables
ni incontestés. Il est vrai que, dans tout ce qui pré-
cède, je n'ai absolument considéré que les affaires pos-
sibles avec le Tonkin lui-même. C'est qu'en effet, hors
des limites de notre protectorat, nous ne serons plus
chez nous, nous ne serons plus les maîtres. Escompter
le commerce que nous pourrions faire au delà serait
s'exposer à de graves mécomptes, surtout si nos rela-
tions avec la Chine, je dis avec les Chinois et non pas
seulement avec leur gouvernement, n'étaient pas en-
tièrement cordiales. Que, de son propre mouvement ou
poussée par je ne sais quelle influence, elle nous ferme
ses frontières de ce côté, voilà nos châteaux en Espa-
gne par terre. Le Tonkin qui, à proprement dire, n'est
qu'une route, ne devient plus qu'une impasse. On a
parlé d'un commerce possible de 200 millions avec les
provinces occidentales de la Chine, le Yu-nan, le
Koueï-tcheou, le Kouang-si, une partie du Se-tchuen,
etc. C'est beaucoup pour 50 millions d'habitants,
puisque, pour les 800 millions qui forment la totalité
de la population chinoise, notre trafic n'est que de
1,100 à 1,200 millions, importations et exportations
réunies. Et il faut se rappeler que, de ce chiffre
d'affaires, la France ne retiendra très probablement
que la plus minime partie.
\ '
T^m^^r^'
164 LA CITÉ CHINOISE
On dit : Nous changerons tout cela. Non, nous ne
changerons pas tout cela. Le Tonkin n'est pas une
contrée déserte comme les contrées d'Afrique. Sa po-
pulation est au moins aussi dense que la nôtre et nous
ne la remplacerons pas. Or, on ne change pas plus les
habitudes d'un peuple que le climat d'un pays. Quelques
industriels, quelques capitalistes, quelques compagnies
financières, — plutôt étrangers que français, — calcu-
lant le bon marché du coton, de la soie, du fer, du
cuivre, de l'étain et autres produits par le sol du Ton-
kin, le bas prix de la main-d'œuvre et l'économie des
distances, y introduiront, on doit le prévoir, les engins
à vapeur d'Europe ; mais, excepté à eux-mêmes, à qui
cela profitera-t-il ? Écoutez le cri d'alarme que jette
en ce moment môme la Chambre de commerce de
Manchester. De quoi s*agit-il pourtant ? De quelques
manufactures récemment construites à Calcutta ; mais
c'est assez. Dès à présent, elle prévoit l'abandon de sa
clientèle asiatique, la ruine de l'industrie nationale, la
misère des ouvriers, etc. Vous parlez de l'avenir ? Le
voilà : c'est le déplacement, au bénéfice de l'Extrême-
Orient, des industries françaises, anglaises et autres.
Je n'y vois, pour ma part, absolument rien de con-
solant. Qui sait môme, encore une fois, si les Tonki-
nois et les Chinois ne viendront pas en Europe
partager et augmenter la détresse de nos compa-
triotes ?
Je n'ai, jusqu'à présent, envisagé la question qu'à
l'état 165
notre point de vue. Les Tonkinois auront-ils lieu
d'être plus satisfaits ?
Dans la situation où ils se trouvent, ils sont certaine-
ment loin d'être heureux ; mais il leur semble que
tous leurs maux ne leur viennent que des Annamites
qui les pillent et ne leur laissent que les yeux pour
pleurer; ils se figurent qu'ils n'auraient plus rien à
désirer s'ils en étaient débarrassés. Il ne leur manque-
rait rien, en effet, si on les laissait se gouverner et
s'administrer eux-mêmes, fixer, percevoir et dépenser
eux-mêmes les impôts, si on leur laissait en un mot
les libertés et la douceur du régime chinois. Mais,
entre ce régime et un gouvernement tel que nous
sommes habitués à le concevoir, n'y a-t-il pas une
trop grande différence pour qu'il soit* possible de les
concilier l'un et l'autre ? Et d'abord, est-il permis de
supposer que les Tonkinois souscriront avec beau-
coup d'enthousiasme aux frais d'un protectorat qui
devra, non pas seulement les assurer contre les Anna-
mites, mais s'assurer lui-même contre les . ennemis du
dehors et nécessiter des dépenses sur lesquelles ils sont
à coup sûr loin de compter ? Ce n'est pas tout. Chez
les Tonkinois, comme chez les Chinois, il n'y a pas
de grandes fortunes, mais il n'y a pas non plus de
grandes misères ; j'en excepte, bien entendu, celles que
la domination annamite a pu produire. Au Tonkin,
conune en Chine, c'est le règne de la petite propriété
et de la petite industrie. Très peu d'ouvriers salariés.
166 LA CITÉ CHINOISE
beaucoup de petits patrons, vivant d'un ou de plusieurs
métiers, heureux et paisibles au sein de leur famille,
comme des gens pour qui le lendemain n'a point
d'angoisses. Eh bien ! croyez-vous que toute cette po-
pulation verra sans déplaisir les grands capitaux, accu-
mulés en peu de mains comme ils le sont en Europe,
envahir leur pays, y prendre leurs allures ordinaires,
monopoliser la terre et l'industrie, convertir en salariés
cette foule de petits patrons, les enlever à leurs familles
pour les concentrer dans de grands ateUers et les plon-
ger peu à peu dans l'instabilité et l'insécurité des
populations ouvrières d'Europe ? Et maintenant, se-
rait-ce voir les choses trop en noir que de prédire un
temps où il se produira au Tonkin, contre les étran-
gers, quelque chose d'analogue au mouvement antisé-
mitique auquel nous assistons en Europe ? Je ne sais ;
mais plus j'y pense, plus je crois que décidément nous
n'allons faire au Tonkin que de mauvaise besc^e. Est-
ce à dire pourtant qu'il n'y avait rien à faire ? Assuré-
ment non. — Il faut reprendre les choses à l'origine.
— Ce qui n'est au Tonkin ni un rêve, ni une fiction,
mais une réalité tangible et positive, ce n'est pas le
Tonkin lui-même : ce sont les mines situées en dehors
de son territoire proprement ditj sur les frontières de
la Chine, ainsi que dans les provinces occidentales de
celle-ci, et qui ne peuvent être exploitées que par le
TonkiUj c'est-à-dire par le fleuve qui le traverse. C'est
encore, mais à un degré moindre, le commerce à établir
, — -^- f
l'état 167
par la môme voie avec les populations de ces provinces.
Tout le resttî est au moins une illusion. Mais la Chine
avait-elle donc attendu que la France lui signalât les
richesses enfouies dans son sol et les moyens de les en
tirer ? Est-ce donc la France qui les a découvertes ? Oui,
un Français avait eu l'initiative des premières études ;
mais, sur le simple rapport qu'il lui en fit, la Chine
décida Fenvoi d'une mission dont elle le nommait lui-
même chef, dans le but de compléter ses études. Elle,
dont on critique sans cesse Tapathie, la répugnance au
progrès et Thostilité aveugle contre les Européens, elle
le chargeait de rouvrir avec des navires à vapeur la
navigation du fleuve Rouge, interrompue depuis cent
ans, et d'y amener l'industrie européenne, que trois ou
quatre compagnies financières eussent suffisamment
représentée. La 'mission rencontra de la part des Anna-
mites des obstacles inattendus. Dupuis passa outre,
triompha des résistances, et il est certain que ses succès
auraient été soutenus et récompensés par la Chine, s'il
h'avait cru devoir à ce moment-là s'adresser à la France,
qui intervint brusquement. La Chine alors se tint sur
la réserve; Mais on peut dire qUe^ sans la faute de notre
ami, du reste toute à l'honileur de son patriotisme, la
Chine serait venue à bout de toutes les difficultés ou
bien se serait d'ellt3-mème substituée aux Annamites, et
les quatre ou cinq compagnies industrielles dont je viens
de parler seraient depuis plusieurs années en pleines
opérations. Eh bien! ce qui serait fait aujourd'hui était
-rr -t-v ^-
168 I^ GÎTÉ GHIKOISE
précisément tout ce qu'il y avait à faire. Je crois que
l'on doit regretter qu'il en ait été autrement et qu'à
l'heure où nous sommes nos soldats et nos millions
soient engagés dans une entreprise où les intérêts véri-
tables de la nation et des contribuables ne sont en défi-
nitive que très indirectement et très médiocrement en
cause. Peut-être même le lecteur, complétant ma pen-
sée, serait-il d'avis que, s'il était un moyen possible de
remettre les choses en l'état, il faudrait s'empresser de
l'adopter. Je reviens à mon sujet (1).
VI
Les entraves que le gouvernement chinois rencon-
trerait, s'il voulait engager la nation dans quelque
entreprise opposée à la liberté ou à ses intérêts, ne
viennent pas tous de la constitution démocratique de la
société et du jeu de ses organes. Il y a un obstacle
plus péremptoire, c'est l'absence d'une armée nombreuse
et de ressources financières. Plusieurs journaux éva-
luaient dernièrement à plus de 2 millions de soldats les
forces dont il peut disposer : c'est de la fantaisie. L'ar-
mée tartare ne doit pas compter beaucoup plus de
80,000 hommes effectifs, et les milices chinoises régu-
lières qu'il est autorisé à faire marcher ne dépassent pas
400,000 hommes. Il est vrai qu en certains cas déter-
(1) Ceci était écrit avant la fln de 1883.
I
l'état 169
minés il peut, si la nation consent aux sacrifices
nécessaires, ajouter à ces chiffres ; mais ces suppléments
d'hommes pris aux champs et non exercés n'ont qu'une
valeur très relative. En tout cas, le gouvernement est
trop pauvre, bien que chaque citoyen ait une plus
grande aisance que dans aucun autre pays. On sait, en
effet, que les revenus de l'État atteignent à peine 14
à 1,500 millions et qu'il ne peut les augmenter. Cha-
que fois que les dépenses publiques doivent excéder son
budget, c'est par voie de souscription volontaire et gra-
tuite qu'il doit arriver à les couvrir. Lorsque ces dépen-
ses sont reconnues nécessaires par les conseils élus, et
surtout dans un cas de légitime défense, les souscriptions
sont abondantes et empressées, et il peut alors se trou-
ver dans le peuple autant d'hommes qu'il a le moyen
d'en entretenir. Mais si ses demandes ne paraissent
pas justifiées, elles sont impitoyablement rejetées. Il
faut ajouter que l'appréciation et le contrôle des dépenses
sont d'autant plus faciles que là Chine n'a pas de colo-
nies extérieures et que la défense se borne au territoire.
Quant aux emprunts d'État, expédients ordinaires des
gouvernements, ils n'étaient pas connus il y a vingt
ans, et les bases sur lesquelles les Européens, qui en
ont introduit la pratique, les ont eux-mêmes établis
sont telles qu'ils ne sauraient fournir des ressources
bien considérables. On n'ignore pas, en effet, que l'ad-
ministration des douanes, dans les ports ouverts aux
navires étrangers, est confiée à des Européens. De ce
10
^'
ITU LA CITÉ CHIMJI^E
fait, ie gouT^nement cfainoê reçoit par an laOmîUîons
caviroa qui échappent au coQtrôle de la nation. Ce sont
ces revenus qu'il offire en garantie aux banquiers angbds.
français et allemands qui le poussent sans cesse à des
emprunt» £adts au taux de 9 ou 10 p. 100. Cest ce
qu'on pourrait appeler les ressources extraordinaires
jlu gouyemement chinois. On voit qu en définitive elles
sont assez limitées et même assez aléatoires, ce qui,
dans de certaines circonstances, pourrait lui occasion-
ner de graves difficultés. Les ressources ordinaires se
composent du produit de l'impôt foncier, du revenu
des mines et du monopole du sel. J ai dit ailleurs que
la liste civile de l'Empereur était alimentée par le pro-
duit de ses troupeaux de Mongolie, par une partie des
revenus du sel et par les tributs des vassaux de la Chine.
— C'est avec ces moyens, dont les bases n'ont jamais
changé, que le gouvernement de la Chine suffit à toutes
If3S nécessités que les progrès de la population ont pu
faire naître depuis quinze cents ans au moins.
VII
iNous voici maintenant arrivés à une question qui
s'est déjà bien des fois posée à propos des relations
de l'Europe avec la Chine, et qui, à l'heure qu'il est,
s'impose avec plus de force que jamais. On se demande
1(5 motif d(îs antipathies que l'on rencontre, et, comme
-..I» 11" ► •-! • ^^ - f "* N - '^ _ ' i .' •
l'état 171
de juste, on les attribue tantôt, comme je Tai dit tout
à rheure, à une prescription formelle de la constitu-
tion chinoise, — laquelle, ainsi que la loi juive ou la
loi musulmane, interdirait tout rapport avec Tétran-
ger, — tantôt à une sorte d'égoïsme étroit, tantôt
enfin à des préventions ridicules et à des méfiances
plus ou moins fondées. Le lecteur sait ce qu'il faut en
penser. Ce que je viens de dire au sujet des emprunts
d'État a dû faire entrevoir la nature des causes réelles
do cette répulsion. — Les gouvernements se ressem-
blent tous, et celui de la Chine ne vaut que par les
précautions dont les institutions du pays ont réussi à
l'entourer. Mais il a fallu des siècles pour trouver des
garanties suffisantes contre les entreprises qu'il serait
tenté de faire aux dépens de la souveraineté du peu-
ple. Si on lui off're les moyens de s'en affranchir et
de se soustraire à tout contrôle, il est à craindre qu'il
ne les accepte. Sans doute, on peut croire qu'il ne
s'en servira d'abord que pour faire face aux diffi-
cultés et aux embarras suscités par ceux-là mêmes
qui lui proposent ces expédients; mais qui peut
répondre qu'il ne les tournera pas un jour contre
les citoyens dont il est chargé d'assurer la paix et la
sécurité? Les membres du gouvernement le sentent
bien, et, tout en se courbant sous les exigences du
moment, ils nous en veulent des dangers que nous
faisons courir à l'État. Les lettrés s'en rendent parfai-
tement compte et le disent au peuple qui, d'instinct,
rr» T
172 LA CITÉ CHINOISE
Ifî firf*«^»nl. Voilà an premier point. II y en a U^u-
coup rl'autrf^s. Xoirr* commerci'. sans ap|^">rter dans le
pays aucun produit indi'^pensable, tir^uble les rapports
que les siècles ont créés entre la production et la
cr>nsf>mniation et déconcerte une économie politique
dont les résultats valent bien, après tout, ceux que
nous pouvons apprécier nous-mêmes en Europe. Il y
introduit, en outre, par Topium, un dissolvant des
plus funestes. Bien que les fumeurs d opium ne soient
pas en aussi grand nombre qu'on le pense, puisque la
consommation de cet article d'échange ne dépasse pas
400 millions pour o37 millions d'habitants, il a déjà
jeté un désordre sensible dans l'aménagement du sol.
La culture du pavot, interdite jusqu'en 1860, a dû être
autorisée depuis que les Européens ont contraint le
gouvernement à en admettre le produit, et elle occupe
des milliers d'hectares que le peuple ne voit pas sans
colère enlever à des récoltes nécessaires. On dit que
l'opium était déjà dans les habitudes de la nation.
Toute société contient en germe tous les vices possi-
bl<;s. Je dirai plus tard les raisons morales du déve-
loppement de celui-ci ; mais les raisons physiques sont
de cellfîs que le gouvernement avait le droit et le
d(;voir de restreindre, et Ton est absolument fondé à
reprocher aux Européens de n'avoir tenu compte ni
de ce droit, ni de ce devoir. En 1861, me trouvant
au Japon, l'on parlait à Nagasaki d'un navire chargé
de cent fumeurs d'opium, envoyés par une maison
\
'^ffygg p^^^'y r.yj'^^; •''>.y^^ -* 'r\'^
f/ - 'fi:^ \ • ^-.\^T-^^r^-^ ^
i/ÉTAT 173
européenne de Shang-haï pour y répandre Thabilude de
ce vice.
Il n'y a pas jusqu'au luxe fastueux et tapageur des
plus petits négociants européens établis en Chine qui ne
soit un défi aux coutumes simples, égalitaires et modestes
des mœurs chinoises.
Les relations officielles elles-mêmes, toujours si cour-
toises et si bienveillantes en Europe, changent de façons
en Chine. Nos résidents diplomatiques ont souvent, à
regard des fonctionnaires chinois, une attitude un peu
trop empreinte du sentiment de la supériorité de la civi^
lisation qu'ils représentent.
4
Mais à ce point de vue encore, il faut bien le dire,
c'est aux missionnaires que l'on doit imputer les conflits
les plus graves qui se soient produits entre nous et les
Chinois. Ce n'est plus de leurs doctrines que je veux
parler, mais de leurs agissements personnels et des
moyens auxquels ils ont recours. Je me hâte cependant
d'ajouter que tous ne méritent pas ce reproche et qu'il
en est même qui blâment les excès de zèle, les impru-
dences et les abus dont ils sont les témoins. Ceux-là
ont, autant qu'ils l'ont pu, abandonné peu à peu la caté-
chisation et se sont livrés à l'étude de la langue ou des
livres chinois.
Paisibles habitants des villages où ils se sont fixés,
accomplissant simplement et tranquillement les devoirs
de leur ministère au milieu de leurs petites chrétientés,
en réservant le plus de loisirs possible aux recherches
iO.
174 LA CITÉ CHINOISE
de leur goût, ils jouissent de la part de toutes les
populations et des mandarins de la considération que
Ton a toujours pour les lettrés. Puis, de temps en
temps, ils envoient en Europe des travaux considé-
rables dont il ne faudrait toutefois, dans leur ensemble,
ni méconnaître, ni s'exagérer la valeur, ainsi que je
vais l'expliquer, mais qui, somme toute, contribuent
grandement à accroître nos connaissances. C'est à ce
groupe de missionnaires qu'appartenaient la plupart
des anciens jésuites des xvii® et xviii® siècles, les Amyot,
les Ricci, les Prémarc, les Verbiest, les Gaubil, etc.,
dont les noms sont arrivés jusqu'à nous. Savants autant
que lettrés, ces anciens jésuites avaient compris, mieux
qu'aucun de ceux qui les ont suivis, à quel formidable
obstacle allait se heurter leur propagande, et ils avaient
voulu le tourner en essayant de concilier le culte chré-
tien avec les deux grands cultes nationaux de la
Chine ; aussi étaient-ils intéressés, non seulement à ne
pas trop en médire, mais à la montrer sous le jour
qui pouvait le mieux justifier leurs vues. Leurs pané-
gyristes assurent que si on les eût laissé faire, toute
la Chine serait aujourd'hui catholique. Il faut distin-
guer. Si l'on veut dire que le catholicisme eût fini par
triompher et par devenir la religion exclusive de la
majorité des Chinois, c'est, à mon avis, une pure illu-
sion. Le lecteur doit en être maintenant convaincu. Si
l'on veut dire seulement qu'il aurait pu, de même que
le bouddhisme, par exemple, se juxtaposer aux idées
i.r — ««- • ^
l'état 175
fondamentales de la civilisation chinoise, j'y contre-
dirai moins ; mais cela supposerait les mêmes qualités
que le bouddhisme, c'est-à-dire un renoncement absolu à
toute suprématie et à toute domination temporelle et
politique, ot il n'est guère permis de croire que la
nouvelle Église s'y serait longtemps résignée. Quoi qu'il
en soit, dénoncés par les dominicains et par les laza-
ristes, suspendus ou supprimés par le pape Clément XI,
les jésuites durent renoncer à leurs projets, et l'on sait
trop les scènes scandaleuses et violentes à la suite* des-
quelles le gouvernement chinois se décida à les expulser
tous, jésuites et lazaristes, pour qu'il soit nécessaire
de les rappeler ici. Admis de nouveau en Chine vers
1840, les missionnaires de tous ordres que l'on envoie
maintenant en Chine sont et doivent être simplement
des catéchistes auxquels il est expressément défendu de
s'occuper de questions qui pourraient renouveler les
disputes d'autrefois. Les recherches véritablement scien-
tifiques leur sont donc interdites, et le très petit nombre
de ceux auxquels, en considération d'aptitudes excep-
tionnelles, les évêques permettent de s'occuper d'autres
sujets que de leur apostolat, ne peuvent guère se livrer
qu'à des travaux de linguistique et de compilations.
C'est sans doute assez pour qu'ils rendent et qu'ils
aient en effet rendu de très grands services. Quant à
regretter que le champ de leurs explorations ne soit
plus aussi illimité qu'autrefois, je ne sais s'il ne faut
pas au contraire s'en féliciter dans l'intérêt de la science
176 LA CITÉ CHINOISE '
et de la vérité. Ce que j'ai dit, au chapitre du Travail,
des illusions du P. de Prémare et de sa tendance à
forcer les textes est une première indication des dan-
gers que les missionnaires même les plus instruits et les
plus sincères peuvent faire courir à Tune et à Tautre.
Quelques-uns ne se contentent pas d'altérer le sens
d'un caractère. D existe, par exemple, une traduction
de l'Y-King, le livre majeur et premier des Chinois,
par le P. Régis, un ancien jésuite. Mais le P. Régis
n'a pas seulement mal traduit l'Y-King; se trouvant
gôné par les commentaires que Confucius y a ajoutés,
ê
il les a tout bonnement supprimés pour y substituer
, les siens (1). Doit-on attribuer uniquement à l'éduca-
tion religieuse particulière du P. Régis un procédé
aussi inquaUfiable? Non : à en croire quelques sino-
logues, des laïcs même qu'il est inutile de citer se
seraient rendus coupables de faits analogues. Tant il
est vrai qu'en certaines matières il ne suffit pas de
savoir une langue pour la bien interpréter, mais qu'il
est indispensable d'y joindre une grande indépendance
d'esprit et de caractère et certaines connaissances
préalables. Or, si ces qualités réunies ne se rencontrent
pas toujours chez les laïcs, combien doit-il être plus
rare encore de les trouver chez les religieux!
Cependant,* tout odieuses que soient ces infidélités de
(1) Voir la Préface d'un livre intitulé: Vestiges des principavx
dogmes chrétiens, elc, page 10, par M. fionnetty, ouvrage déjà
mentionné.
r:^^r^''^:;^r.^.r^-;'y- -; ': -• , - vv--
l'état 177
traducteur et ces violences faites aux livres consacrés
de la Chine, elles n'ont, au moins directement, fait verser
le sang de personne. Malheureusement, ce ne sont pas
les seules que le zèle religieux fasse commettre aux bons
missionnaires. J'arrive maintenant au groupe, beau-
coup plus nombreux aujourd'hui que le premier, de
ceux qui font de la propagande le but exclusif de leurs
efforts. Quelles que soient d'ailleurs- leur instruction et
leur habileté acquise dans la pratique de la langue chi-
noise, ceux-ci, sauf de très honorables exceptions, sont
un véritable fléau, et la civilisation européenne ne sau-
rait avoir en Chine de plus terribles agents. « Tout pour
» la gloire de Dieu et de son Église catholique, aposto-
» lique et romaine, voilà leur maxime. »
« Français, oui, ainsi que me le disait l'un d'eux, le
P. Lemaître, qui l'avait également déclaré au général do
Montauban, Français, sans doute, mais avant tout ;
Romains. » Voilà ce qu'ils sont. En 1860, notre pléni-
potentiaire, le baron Gros, avait comme premier inter-
prète un prêtre des missions étrangères, M. Delamarre.
Ce prêtre, abusant de ses fonctions et de la confiance du
baron Gros, ne craignit pas d'insérer dans le texte chi-
nois du traité, à l'insu et contre la volonté du plénipo-
tentiaire, un article qui peut à chaque instant provoquer
une guerre entre la France et la Chine et qui a déjà
causé bien du mal (1). D'après cet article, en effet, le
(l) Je tiens le fait de plusiears sources, et entre autres de
M. Delamarre, qui se glorifiait beaucoup de su supercherie.
178 LA CITÉ CHINOISE
p:ouverncment chinois s'oblige à restituer aux mission-
naires actuels les propriétés confisquées, il y a cent cin-
quante ans, aux jésuites après leur expulsion. Mais ces
propriétés, qui ont passé par plusieurs mains, divisées
souvent entre un grand nombre de personnes, couvertes
d'habitations et quelquefois de temples devenus popu-
laires, sont la plupart du temps d'une restitution si diffi-
cile, que le gouvernement chinois, fidèle h sa signature,
bien que parfaitement au courant de la fraude de l'abbé
Delamarre, est disposé à tous les sacrifices possibles
pour les racheter. J'ai pu en voir une à Tchong-Kingfou,
au Se-Tchuen, en échange de laquelle il avait offert un
terrain d'une superficie double et tout l'argent nécessaire
h la construction d'une église catholique. — Les mis-
sionnaires montrent-ils du moins, dans la revendication
de leurs prétendus droits, le même esprit de conciliation
que les Chinois? Ce serait mal les connaître que de le
supposer. C'est le terrain sur lequel le Vrai Dieu a été
adoré qu'ils veulent et non un autre, car c'est là que son
culte doit être restauré. C'est la réponse que fit l'évêquc
du Se-Tchuen, M. Desflèches, à la proposition dont je
viens de parler. De là les troubles et les pillages dont les
chrétiens de Tchong-King furent d'abord victimes en
1862, puis largement indemnisés plus tard par le gou-
vernement chinois. De là encore, les meurtres de deux
missionnaires (1) imprudemment envoyés par l'opiniâtre
jl ) M. Mobileaii et un aotne dont je ne me rappelle pas le nom.
l'état 179
M. Desflèches, dans un village où ces événements et la
répression sévère qui les avait suivis avaient porté au
paroxysme la haine des Chinois contre les missionnaires.
En 1870, la Sainte-Enfance avait enfin, après plu-
sieurs années d'insuccès, réussi à recueillir h Tien-Tsin
un certain nombre d'enfants que les désastres causés
par les inondations du fleuve Jaune avaient forcé les
parents d'abandonner. Ceux-ci, ayant recouvré un peu
d'aisance, étaient venus les réclamer ; mais comme ces
enfants étaient baptisés, on refusa de les rendre, et pour
plus de sûreté, on les fit disparaître en les envoyant
dans une autre province. Telle est la cause du massacre
dans lequel périrent non seulement les missionnaires,
mais encore les Français présents à Tien-Tsin et le
consul lui-même. « Si j'avais été là, me dit un jour
» M. Delaplace, évèque de Ning-Pô, lazariste comme
» les prêtres chargés de l'orphelinat de Tien-Tsin, ce
» malheur ne serait point arrivé (1). »
Un autre fait. Nous sommes en 1860. A l'appel des
missionnaires, la France a envoyé son armée : c'est
pour eux qu'elle est venue ; ce sont eux qui triomphent*
Ils le disent, et c'est plus vrai qu'on ne le pense, mais il
Inutile de dire que M. Desflèches obtint également par la Légation
de France une large indemnité pour la mort de ces deux prêtres.
(1) Nous pouvons ajouter que M. Delaplace ne se vantait pas^
Quelques années aupararant, en 1866^ ayant eu, lui aussi, la
velléité de ne point rendre '.:n enfont baptisé à ses parents, il eut
la bonne inspiration de nous demander notre avis et la prudence
de s'y conformer.
180 LA CITÉ CHINOISE
faut aussi qu'on le voie. Alors, de tous côtés, à Ning-Pô,
à Shang-haï, à Canton, à Pékin, s'élèvent, grâce à Tin-
demnité de guerre et aux libéralités du gouvernement
français, des églises, témoins publics et étemels de la
puissance des missionnaires. A Canton, Tévêque,
M. Guilleniin, voulut que cette église fût une cathédrale
qui devait coûter des millions. Pourquoi, ou pour qui,
puisque la ville ne compte guère plus de deux à trois
cents malheureux chrétiens? Qu'importe! Comment et
avec quoi, puisqu'il n'avait reçu d'abord, ainsi que tous
ses collègues, qu'une part de cent mille francs ? Dieu y
pourvoira, se dit l'évêque. Avec cette première somme,
on fit les fondations de l'édifice. Puis on posa la pre-
mière pierre, et l'on convia à la cérémonie le vice-roi,
qui voulut bien y assister. Cette pierre posée, il n'y en
avait plus d'autres.
On s'adresse au consul : « Ne pourrait-on pas, mon-
sieur le consul, obtenir l'autorisation d'ei\lever les
pierres tombées de telle montagne, à certaine distance
de la ville, et qui obstruent la route ; ce serait rendre
service à la circulation ?» Le consul la demande au
vice-roi, qui l'accorde. Mais l'argent manque. Nouvelle
allocation prise sur l'indemnité de guerre. Les pierres
font encore défaut.
« Si l'on prenait sur la montagne même celles qui
n'y tiennent presque plus, cela les empêcherait de tom-
ber? » Accordé encore. Troisième allocation ; et bientôt
aussi, plus de pierres. « Ah ! monsieur le consul, si vous
i'. ' ~ "■
l'état 181
pouviez nous faire donner la permission d'entamer la
montagne 1 Si peu que rien nous suffirait. — Oui, dit le
vice-roi, mais prenez garde au cimetière qui est sur la
montagne. Ne creusez pas trop avant, car vous en com-
promettriez la sûreté, et la population se fâcherait. »
On creusa. Mais si peu que rien ne suffit pas ; et
Ton creusa tant et si bien que la ville s'émut et
gronda. Avis du vice-roi. « Bah ! allons toujours, -a
Et Ton alla, jusqu'à ce qu'un beau matin les habi-
tants s'en prirent aux chrétiens qu'ils malmenèrent
quelque peu.
Ces exemples pourraient être multipliés. Un enfant
se fait chrétien ; il renonce par conséquent au culte de
ses ancêtres et surtout aux frais de culte. « Rends
l'héritage, alors, lui disent ses frères et ses parents. »
Il refuse. Procès. Les missionnaires s'en mêlent. On les
prie d'aller ailleurs. Persécution, disent les Armaks de
la Propagation de la Foi.
Un malfaiteur est poursuivi. 11 demande le baptême.
Il l'aura. Et en attendant, on lui donne ce dont il a le
plus besoin : un asile. Mais si la grâce a touché son
cœur, elle a laissé absolument insensible celui du
magistrat qui saisit l'accusé. Persécution, disent les
Annales. — Sait-on le rêve qui hante le plus les
missionnaires ? C'est le droit de justice sur leurs chré-
tiens, tout simplement. Et l'on peut croire qu'ils
n'hésiteraient pas à provoquer une nouvelle guerre,
s'ils pouvaient espérer faire insérer, ne fût-ce que de
U
182 LA CITÉ CHINOISE
la façon de M. Delamarre, un tout petit article en ce
sens dans le nouveau traité. N'est-ce pas ainsi, d'ail-
leurs, que jadis, à Rome, le christianisme fit ses pre-
miers progrès ?
Le pouvoir, le pouvoir sous toutes ses formes, tel est
le but des convoitises les plus ardentes des missionnaires.
Et, en effet, ce n'est pas seulement la preuve du succès,
c'en est le meilleur moyen. Que ne font-ils pas pour en
posséder les apparences à défaut de la réalité î En voici
un, c'est M. Delamarre, et c'est lui-même qui me Ta
conté, en voici un qui, n'étant pas reçu chez le vice-roi
du Se-Tchuen avec tous les honneurs réservés aux man-
darins du plus haut rang, entre en fureur, frappe les
huissiers chargés de faire respecter la consigne, traverse
violemment les cours et les appartements et se présente
devant le vice-roi, la menace à la bouche. Il pré-
tend, il est vrai, qu'il était délégué de la Légation de
France, mais à quelle fin s'était-il fait donner ce titre de
délégué ? En voici deux autres, M. Faurie, évêque du
Kouei-tcheou, et l'évêque du Chensi, qui usurpent les
insignes des fonctionnaires les plus élevés des villes qu'ils
habitent, et parcourent les provinces entourés de cortèges
où l'on voit confondus la croix, la bannière, la mitre et la
crosse, les ornements catholiques, la robe rouge des
enfants de chœur, avec les* éventails, les parasols et tout
l'appareil de l'autorité en Chine, provoquant les risées et
les moqueries des uns ^ la colère des autres. En vérité,
l'on peut dire que, pendant deux ou trois ans après la
. ^Tr -, V •' '•;•-,, • ^ ■ •
* L*ÉTAT i83
guerre de 1860, ce fut un débordement inouï des préten-
tions les plus grotesques et les plus saugrenues. Etcequ^il
y a de très remarquable, c'est que personnellement et
quand ils peuvent oublier le motif de leur présence en
Chine, les missionnaires sont, au demeurant, les meilleurs
gens du monde, aimables, pas plus fiers que vous ou moi
et tout prêts à rendre service. Je leur dois même ce té-
moignage, et je le leur rends avec grand plaisir, que je
n'ai qu'à me louer de mes relations privées avec la plu-
part d'entre eux. A les voir si polis, si doux, si obli-
geants, on leur donnerait, suivant une expression popu-
laire, le bon Dieu sans confession. A les entendre parler
de leur patriotisme, il n'est pas étonnant que l'on ait
quelquefois songé à utiliser l'influence, assez probléma-
tique du reste, qu'ils assurent avoir dans les pays qu'ils
cherchent à convertir. Mais défiez-vous, ces hommes si
bons et si dévoués perdent la tête dès que l'intérêt de la
religion ou de leurs congrégations peut être en jeu. Ils
deviennent faux, égoMes, durs, cupides, ne reculant
devant rien, pas même devant le sacrifice de votre vie,
pour arriver à leurs fins ou à celles qui leur ont été
imposées. Je me souviendrai toujours des entraves de
toutes sortes que l'évêque du Sc-Tchuen, M; Desflèches,
chercha à mettre à mon voyage dans cette province,
avant que je l'entreprisse et des tours qu'il me joua
une fois que j'y fus arrivé. Pensez donc, j'allais pro-
bablement montrer à des chrétiens, jusque-là préservés
de tout contact profane, que tous les Français-n'allaient
t ,1
184 LA CITÉ CHINOISE
pas à la messe (1); qu'ils ne flèchissaieut pas les genoux
devant les évéques, qu'ils ne baisaient pas leur an-
neau pastoral, etc. Quel scandale 1 Le bonhomme n'en
dormit pas pendant plusieurs nuits.
Mais les ruses sont éventées et j'approche de la fron-
tière du Se-Tchuen. Alors, volte-face. Je trouve à rentrée,
gracieuse prévenance, un missionnaire, choisi de sa
main, qui m'accompagne partout, se fait mon guide, mon
interprète, se montre en un mot plein de dévouement.
Naïf ! il s'agissait bien de moi ! L'évoque, je l'appris
plus tard, avait sournoisement fait répandre le bruit que
je venais pour constater les dégâts du soulèvement
contre les chrétiens et pour hâter la punition des
coupables ; et la présence, à mes côtés, du bon mission-
naire semblait confirmer ses insinuations. Voilà le but
de ses politesses. Puis un beau jour, malgré mes refus,
mes avertissements et mes précautions, je me trouve,
sans savoir comment, au milieu de l'église incendiée (2).
(1) J'y suis pourtant allé une fois à leur messe, mais pas où iU
auraient voulu que j'y allasse. C'était à Tchen-Tou-Foa, la capi-
tale. Il y avait bien 25,000 assistants, non chrétiens bien entendu ,
dans l'église, dans la cour, sur le toit, partout. Mais les plus
ébaubis, c*étaient les deux missionnaires qui se trouvaient là.
J'aurai peut-être un jour Toccasion de conter la chose.
(2) L^ensemble des dégâts se montait bien à deux cent mille
francs. Il a obtenu une indemnité de plus d^un million ! Ce serait
un chapitre intéressant que celui de la fortune des différentes
congrégations catholiques en Chine, et des sources d'où elle pro-
vient, indemnités de pillages et de meurtres, dons, héritages,
bénéfices réalisés sur les marchandises qu*on leur envoie d'Europe,
au lieu de leurs subsides, etc., etc. Qui pourrait dire À quel
chiffre elle se monte?
l'état 185
Il avait été plus fin que moi. Si j'en suis revenu, de sa
province, on ne peut pas dire qu'il m'y ait aidé. Il avait
tout fait pour que j'y restasse.
Un dernier fait, plus grave celui-là, car il coûta la
vie de plusieurs Français et l'humiliation du drapeau,
sans compter le massacre de milliers d'indigènes. C'est
en Corée qu'il se passe. Le P. Féron, mécontent du roi
et du gouvernement, avait résolu de les remplacer. Rien
de plus simple. Il ne s'agissait que de s'emparer, pen-
dant la nuit, des antiques et riches sépultures des anciens
rois, d'en enlever ce qu'elles contenaient et de ne le rendre
qu'à de certaines conditions. Et il le fit ou, du moins,
tenta de le faire. Il vint à Shang-haï, s'entendit avec le
capitaine d'un navire marchand portugais, un vrai for-
ban. On promit le pillage aux hommes de l'équipage, et
ils partirent. Le coup manqua et les missionnaires restés
en Corée furent pendus. Le P. Féron fut renvoyé en
France par la Légation. Mais quelque temps après, l'a-
miral commandant l'escadre française des mers de
Chine, probablement obsédé par d'autres missionnaires,
veut venger la mort des premiers ; il part pour la Corée,
d'où il revient battu et ayant eu plusieurs hommes tués
et blessés.
C'est par là que je terminerai ce chapitre. J'espère que
le lecteur ne se sera pas mépris sur les motifs qui me
l'ont fait écrire et qu'il m'en saura gré.
I y ' / \
' '^r^,^'
I
QUATRIÈME PARTIE
LE GOUVERNEMENT
'.-f
;• '<ZT
'^•yf' «v^-. ;;. 1 Msr«
r A^ '
QUATRIÈME PARTIE
LE GOUVERNEMENT .
Il y a en Chine un mot qui revient à tout propos
dans le discours : c'est le mot Gen (1). On devrait
le traduire littéralement en français par humanité ;
mais les Chinois lui donnent un deuxième sens, et il
n'a pas alors d'autre équivalent que solidarité. Encore
faut-il l'expliquer. Le gen n'est pas seulement une as-
piration à la solidarité, un sentiment ou une vertu
tels que la charité, l'amour ou la fraternité. C'est un
fait absolu, un état. Il ne comprend pas seulement
les êtres qui vivent: il oblige à faire vivre, h appeler
à la vie le plus d'êtres possible. Que signifieraient,
en effet, le gen, l'humanité, la solidarité dans un
f>ays où les hommes seraient tellement rares qu'ils ne
se verraient point et se connaîtraient à peine? Rap-
[{) Gen se prononce comme dans Génération,
11.
♦■
I
190 Lk CITÉ CHINOISE
field^vous ce* préceptes relîpem : « Que le passé et
ra\^enir soient devant vos veux comme s'ils étaient.
IJ y a des choses cachées, mais elles sont. Vous ne
fiouvez voir tout le genre humain, mais il existe, et
il est de votre devoir qu*il se manifeste de plus en
pi as. » Si le gen. ainsi défini, devient une réalité, il
est la source de toutes les félicités. L'abondance, la
richesse, la paix, la liberté, le bonheur en résultent
naturellement. S'il est méconnu, la solidarité ne cesse
pas. car l'unité d'essence est indestructible, mais c'est
la solidarité dans la désunion, dans l'inégalité, dans
la contradiction, dans le mal. Les conséquences iné-
vitables sont alors la disette, la pauvreté, la guerre,
la servitude, le malheur sous toutes ses formes. Il
n'est donc pas étonnant que l'occasion d'en parler
se présente si souvent.
Le gen n'a pas d'autre fondement cpie l'unité du
ciel, de l'homme et de la terre, ou de l'univers phy-
sique; et c'est peut-être parce cpie, d'après leurs doc-
trines, l'homme est l'intermédiaire entre le ciel et la
terre et les incarne tous les deux, que les Chinois ont
donné à cette façon de concevoir les choses le nom
d'humanité.
Le gen n'est pas resté dans le domaine des idées.
Les Chinois y ont conformé toutes leurs institutions.
Tels, dans l'ordre spirituel, le culte du ciel et le culte
des ancêtres ; tels, dans l'ordre physique, les soins
qu'ils ont pris pour que l'union de la terre, non seu-
f-'^.r». ' r ' - > \ . .• * ■' ; \
LE GOUVERNEMENT 191
lement avec rhumanité entière, mais avec chacun de
ses membres et en chacun d'eux, pût être une réalité.
C'est sur le champ patrimonial que repose le foyer de
la famille. C'est la possession de la terre qui donne
au citoyen sa valeur politique. C'est enfin, consé-
quence forcée, sur le droit et le devoir, aussi absolus
l'un que l'autre et que l'idée dont ils procèdent; c'est,
dis-je, sur le droit et le devoir pour tout homme
d'être uni à la terre, qu'ont été établis la collectivité
du sol, le régime de la propriété usufruitière, le re-
tour à l'État des terres non cultivées et le système de
l'impôt superficiel, qui résume et consacre ces diver-
ses dispositions. Le jus uli et abuti du droit romain
serait donc, en Chine, un sacrilège et un crime de
lèse-humanité. La terre libre, restée libre, est devenue
le lien des hommes et l'instrument le plus efficace de
leur multiplication et de leur solidarité. — Le jen,
devenu corps, a été la pierre sur laquelle la civilisa-
tion s'est édifiée, et cette civilisation a donné des fruits
ignorés ailleurs.
Une population d'une densité tellement inconnue
dans les autres sociétés que l'on dirait que les morts,
ressuscites, grossissent les rangs de la postérité , s'est
produite au jour, sans rencontrer d'obstacles qui
l'aient arrêtée. Non seulement ses progrès ont été sui-
vis par ceux de la production de la terre, mais il lui
a été donné de pourvoir à ses besoins moraux les
plus essentiels, dans une mesure dont n'approche
IW LA CITÉ CHINOISE
aucune natîoo. Si la liberté, le premier de ces be-
soins, est en raison de la part, qu'un peuple sait
prendre à sa propre direction, aucun autre, en effet,
que le peuple chinois n'a réduit celle qu'il n'a pu
garder à un aussi faible minimum. Au fur et à mesure
que le gen devenait une réalité, au fur et à mesure
que la densité de la population augmentait, l'impôt
diminuait pour chaque habitant, au point de n'être plus
aujourd'hui cpie de 3 francs. Au fur et à mesure que
les circonscriptions territoriales se rempUssaient d'hom-
mes, l'action du gouvernement devenait de moins en
moins sensible pour chacun d'eux, au point qu'elle se
trouve suffisamment assurée par un seul fonctionnaire
pour plus de 400,000 citoyens.
I^ gen a donc eu deux immenses résultais. Par les
droits et privilèges nécessairement attachés à l'institu-
tion familiale dont il est la base, il incite les citoyens
à conserver toute leur indépendance. Par la nature
des moyens dont le gouvernement peut disposer, non
seulement il trace son rôle et son pouvoir de façon
à prévenir toute usurpation de sa part, mais il les ren-
ferme dans des limites telles que le progrès des choses
les réduit à presque rien.
Le gen, c'est-à-dire cette conception sociale, politi-
que, économique et religieuse qui est, au fond, toiite
la civilisation chinoise, a une importance capitale au
point de, vue de l'intervention et de l'abstention du
gouvernement dans l'État. C'est pourquoi, arrivée à
iT-T^w^'^riçR^iss^ir^c^^-- ' ' s^v ' --^ ■ >:
<
LE (JOCYERNEMENT 193
celle partie de mon travail où je dois exposer le rôle
du gouvernement, j'ai cru indispensable d'y consacrer
d'abord les lignes qui précèdent.
1
Ce n'est pas du premier coup que les Chinois ont dé-
couvert la forme et l'objet du gouvernement. Bien qu'ils
eussent fidèlement gardé le souvenir des doctrines que
leurs anciens sages avaient laissées et qui devaient les y
conduire, ce n'est cependant qu'à la suite de nombreux
tâtonnements et de douloureuses expériences qu'ils y
sont arrivés. On peut dire plus. L'application de ces
doctrines exigeait une telle intelligence que, pendant des
siècles, elle ne pouvait être dirigée que par un très petit
nombre d'individus exceptionnellement doués. Les Rites
de la dynastie des Tcheou (1), qui paraît avoir spéciale-
ment exercé, du n® au iv® siècle avant notre ère, ce
grand rôle d'initiateur, ne sont pas autre chose qu'un
ensemble de lois et de règlements destinés à réaliser
l'union de l'humanité et de l'homme avec la terre.
Presque tous les fonctionnaires de ce temps sont des
fonctionnaires agricoles. Les uns préskient aux irriga-
^1) Traduits en frunçais par Ed. Biot.
■n ir~' '^jr
m LA CITÉ CHINOISE
lions ; non seulement ils en font exécuter les travaux,
ils en indiquent le moment. Ceux-<;i sont chargés de l'en-
semencement du sol et disent au peuple les récoltes
qui conviennent à telle ou telle terre.. D'autres veillent
aux engrais ; ils les font sévèrement recueillir, en pres-
crivent la préparation et l'emploi. Il en est qui condui-
sent dans les parties les moins peuplées du territoire des
colonies militaires, auxquelles ils enseignent la pratique
de l'agriculture. Pas une opération relative à la terre qui
ne soit ordonnée dans les plus minutieux détails. Le
progrès, la civilisation, le gen se développent par auto-
rité, despotiquement. — L'initiation, je l'ai dit, dure des
siècles ; mais enfin elle est faite, terminée. L'empire est
partout peuplé, la terre partout animée, partout ouverte.
Son haleine et celle de l'homme montent ensemble vers
le ciel.
L'œuvre est accomplie. Oui, mais le souverain a pris
l'habitude du despotisme. C'est alors que conrntience
cette longue phase de revendications et de réactions dont
j'ai antérieurement parlé et qui n'aboutit que vers le
III* ou IV® siècle de notre ère au gouvernement qui fait
le sujet de cette étude. Toutefois, le peuple sort plus puis-
sant de cette période d'épreuves. Aux doctrines que l'on
pourrait dire révélées des Tcheou, il ajoute les résultats
de son expérience, qui lui en confirment la vérité.
Il n'a pas seulement appris à s'unir avec la terre, il
a appris à se gouverner. La terre ne lui a pas seule-
ment donné la vie, elle lui donne la liberté. D pense.
^: '\\
r »*, _
LE GOUVERNEMENT 195
il compare, il raisonne. Aux axiomes philosophiques
et aux aphorismes quasi sacrés de ses premiers sages,
succèdent les formules que ses lettrés, surgissant de
toutes parts, ont déduites de Tobservation. « L'ordre ne
vient pas du pouvoir, disent-ils. — La société se gou-
verne du dedans au dehors. —La famille est un petit
État ; rÉtat n'est qu'une fédération de familles. — L'État
n'est qu'une société d'assumnces mutuelles; plus les
assurés sont nombreux, moins les risques sont grands et
plus les charges sont légères. — Le gouvernement n'est
que le syndic de la société. — Rien n'est plus difficile
à indiquer que les limites de son action. Essentiellement,
son but et sa fonction ne doivent être que de préserver
les institutions de toute atteinte intérieure et extérieure,
en s' abstenant lui-môme d'y toucher. — Il ne doit pas
enrayer la civilisation, mais seulement maintenir sa
marche dans la voie tracée par les traditions et les
siècles. — Si le gouvernement se conforme strictement
à ces règles de conduite, il n'aura jamais besoin de les
enfreindre. — S'il les observe, les familles se multi-
plieront et seront en mesure de pourvoir elles-mêmes
aux affaires de leurs communes et de leurs provinces,
et le gouvernement n'aura point à s'en occuper. —
Le meilleur gouvernement est celui qu'on ne voit
pas.!»
En résumé, il semble que les Chinois considèrent le
gouvernement comme un étranger dont le progrès doit
les débarrasser peu à peu ou tout au moins réduire le
. <■ / . .' . f- - • ■ .■- f V
. . f'
^^ ^«.,^r,^^ .
iy6 LA CITÉ CHINOISE
rôle à sa plus simple expression. C'est Jeur idéal. Les
pages qui vont suivre montreront jusqu'à quel point ils
s'en sont approchés.
Il
Le nombre de ministères qui forment le gouverne-
ment est un premier indice. Il n'y en a que six. L'énu-
mération de ces ministères en est un second : personnel,
finances, rites (c'est-à-dire intérieur et extérieur réunis),
armée, justice et travaux publics. C'est tout. Ainsi, ni
cultes, ni agriculture, ni instruction publique, ni beaux-
arts, ni postes, ni commerce, ni marine, ni colonies. Ce
n'est pas qu'ils soient tous absolument éliminés; mais
quand il en reste, c'est si peu de chose qu'autant vaut
n'en pas parler. 11. en est d'ailleurs qui seraient de vé-
ritables superfétations.
Pourquoi, par exemple, un ministère spécial des cultes
dans un État où il n'y a pas d'autre religion que la
civilisation elle-même, ni d'autres cultes qu'un culte
domestique, tel que celui des ancêtres, et un culte of-
ficiel réduit à quatre ou cinq solennités annuelles sans
autre prêtre que l'Empereur? Dans une pareille civili-
sation, le ministère des cultes est partout distribué :
dans chaque famille d'abord, dans les autres ministères
ensuite; mais il n'est spécialement nulle part. Quant
.^^*Ç«TW^Tv«^7^"^ •'" '-S
LI? GOUVERNEMENT 197
aux croyances individuelles, quant aux fantaisies par-
culiùres, aux caprices de Timagination , s'en occuper
serait les reconnaître et leur donner une importance
qu'ils ne doivent pas avoir. On n'en supprime aucune,
parce que l'on ne supprime pas d'autorité les tendances
superstitieuses des individus, et que personne n'a le
droit de les rechercher; mais il semblerait injuste d'en
faire l'objet d'un service public dont tout le monde
aurait à supporter les charges. On les laisse entièrement
libres, à la condition toutefois qu'elles ne sortent pas
trop du domaine du rêve ou de l'illusion. C'est ainsi
qu'à différentes reprises le gouvernement a cru devoir
confisquer les propriétés des pagodes bouddhiques,
pour les rendre au peuple, et qu'il s'oppose aux empié-
tements des religions étrangères sur le domaine civil.
Voilà en quoi, tout considéré, consiste le rôle du gou-
vernement dans les choses religieuses (1). On voit que
si le ministère des cultes a pu être, dans l'origine, une
institution officielle, il est depuis longtemps résorbé,
pour ainsi dire, par la nation.
Une autre absoîption du même genre, qui me semble
(1) Pour le lecteur curieux de savoir ce que peuvent coûter aux
Chinois les libres et capricieuses superstitions qu'ils pratiquent :
taouîstes, bouddhistes, mahométanes, chrétiennes, etc., j'ajouterai
que, suivant les calculs d'un missionnaire protestant, calculs dont
j'ignore les éléments, l'ensemble de ces sacrifices s'élèverait à une
somme presque égale à celle des impôts, soit à 3 francs par habi-
tant, tout compris. C'est beaucoup, mais c'est peu si on le com-
pare aux dépenses totales du culte chrétien : baptêmes, enterre-
ments, mariages, messes de purgatoire, sans compter le budget
officiel des cultes.
198 LA CITÉ CHINOISE
un des plus beaux succès de la civilisation chinoise,
c'est celle du ministère de Fagriculture. Je disais tout
à rheure tju'il avait été, sous la dynastie des Tcheou,
tout le gouvernement. Il a complètement disparu. Et
cependant Tagriculture n'est nulle part aussi florissante.
C'est qu'il ne faut pas s'y tromper : ce qui fait l'agri-
culture prospère, c'est avant tout la justice. Je me répète,
je le sais. Et pourtant non; ce n'est pas moi, c'est la
civilisation chinoise qui se répète. Mais quel plus bel
éloge, et qui prouve mieux son unité, que tous ses as-
pects soient éclairés des mêmes rayons ou que tous ses
rayons se confondent en la même lumière? Faites jus-
tice à la terre. Rendez-lui ce qu'elle vous donne. Gas-
piller ce qui en reste est un crime. Ne le jetez pas à
la mer. N'exportez pas votre territoire. La terre est le
corps de l'humanité. Unissez-vous à elle comme l'âme
est unie au corps. Faites justice au cultivateur. Ne lui
prenez point, oisifs, le fruit de son travail, ni la sueur
qui a fécondé vos champs. N'ajoutez pas au labeur qui
le courbe un impôt qui l'écrase. Que les terres qui ser-
vent à vos plaisirs payent au moins 'autant que celles
qui vous nourrissent. Alors l'humanité, le jen, porte-
ront leurs fruits. Et ils les ont déjà portés. Les généra-
tions ont augmenté. Grâce à la densité de la popula-
tion, la terre est arrivée à une fertilité qu'aucun savant
n'oserait rêver. Sur le même champ et dans la même
année, les récoltes succèdent aux récoltes, les mois-
sons s'entassent, et sur une surface où quelques
V
LE GOUVERNEMENT 199
hommes vivaient à peine il y a mille ans, cinq cents
sont aujourd'hui dans l'abondance. Et personne n'a
le droit de penser que ce nombre ne puisse encore
s'accroître. Humanité, unité, justice... « Des mœurs!
disait Confucius ; le reste n'est rien. » Le reste, il est
depuis des siècles dans le cœur, dans la tête, dans
les membres de chaque Chinois. Tous naissent cul-
tivateurs, on en a souvent fait la remarque. Atavisme?
Si vous voulez. Religion, culture, en un mot la vie,
sont où est la vie, dans le sang du peuple entier. Et
voilà comment il n'est plus question du ministère de
l'agriculture.
Pour l'instruction publique, il faut distinguer. L'en-
seignement primaire, on le sait déjà, est aSsolument
privé. Les enfants le reçoivent dans la famille, dans
les écoles attachées aux temples des ancêtres, lorsque
les familles en ont établi, ou dans les écoles que chacun
a le droit d'ouvrir où il lui plaît et qui sont très nom-
breuses. Le culte domestique, qui fait de l'instruction
une des obligations les plus étroites, supplée à toute
loi et à toute intervention du gouvernement et les
rend complètement inutiles. D'un autre côté, comme
la population est très dense, le gouvernement n'a pas
davantage à se préoccuper du sort des instituteurs,
toujours assurés d'un nombre d'élèves suffisant. Les
parents des plus riches payent pour les plus pauvres,
et, en définitive, il n'y a, pour ainsi dire, pas un enfant
en Chine qui ne puisse aller chaque jour à l'école plus
200 LA CITÉ CHINOISE
sûrement, hélas ! que les nôtres ne vont chez le bou-
langer. J'ai dit ailleurs quelques mots des objets essen-
tiels de cet enseignement. J'y reviendrai avec beaucoup
plus de détails dans une étude spéciale sur l'instruc-
tion élémentaire et supérieure. Mais, sans attendre
jusque-là, il est une observation que je voudrais pré-
senter. On sait que l'écriture chinoise est idéographi-
que, c'est-à-dire que chacun des signes de cette écri-
ture ne représente pas seulement une lettre comme
dans les alphabets phonétiques, ni ïtiême un mot,
mais une idée. En apprenant à lire ou à écrire, un
enfant ne remplit donc pas sa mémoire de mots seu-
lement, mais d'idées qu'il doit expliquer, commenter
ou comparer, ce qui ne peut que hâter le développe-
ment de son intelligence.
Combien de fois n'ai-je pas été témoin de la stupé-
faction d'Européens, plaisantes sur la façon gauche
dont ils s'y prenaient dans certaines occasions où il
s'agissait d'œuvres de force ou de combinaison, et
redressés par des bambins de dix à douze ans qui leur
donnaient de véritables leçons de choses, et montraient
une remarquable rectitude de jugement ! Et moi-môme,
combien de fois ne me suis-je pas surpris, causant
très sérieusement avec eux, tout étonné ensuite de la
netteté, de la justesse de leurs réponses ou de leurs
réflexions ! Eh bien, sans doute, les enseignements de
la famille, ses lectures de toutes sortes, les conseils
do quinzaine auxquels ils assistent, les inscriptions
r
LE GOUVERNEMENT 201
aussi, répandues à profusion sur les édifices, sur les
routes, au bord des canaux, à rentrée des ponts, dans
les pagodes, dans les cimetières publics ou privés, et
qui toutes rappellent un devoir, une pensée propre à
stimuler Tesprit ou le cœur ; par-dessus tout, Texer-
cice accompli, sous leurs yeux, par leurs parents, du
pouvoir judiciaire, suffisent et au delà à faire com-
prendre cette précocité qui nous frappe tant. Mais
récriture, qui est à la base de cette méthode si inté-
qraU d'éducation et d'instruction, ne serait-elle pas
elle-même une des grandes causes du fait dont je
.viens de parler? C'est la question que je voulais sou-
mettre au lecteur. Quoi qu'il en. soit, il est bien œr-
tain qu'il existe dans le peuple une dose de bon sens
et une somme également remarquable d'idées, dont il
me paraîtrait • difficile de ne pas faire hommage à
l'instruction primaire telle que les Chinois l'ont com-
prise.
Quant à l'enseignement supérieur, accessible à tous,
mais dont tous n'ont pas soit le même goût, soit le
même besoin, il semblerait injuste que le gouverne-
ment en eût l'administration, puisque tout le monde
serait contraint d'en payer les dépenses. Le gouverne-
ment n'en a donc pas assumé la charge. Cependant,
comme l'instruction supérieure est une chose trop
importante pour qu'on puisse la laisser entièrement
aux particuliers et se reposer sur leur initiative du
soin de la faire avancer et de la répandre dans le
202 LA CITÉ CHINOISE
public, k direction en a été remise à l'Académie des
Han-Lin, La part contributive du gouvernement se
borne ensuite aux frais strictement nécessaires; les
autres sont couverts soit par des donations, soit par
les étudiants de tout âge qui, au milieu d'une popu-
lation aussi dense, sont toujours en très grand nom-
bre. Ainsi, dans les subventions qu'il verse à l'Aca-
démie, se trouve la solde du personnel dirigeant dont
j'ai donné l'énumération dans un précédent article;
mais le personnel enseignant, les professeurs, sont
payés par les élèves.
Néandioins si, même au point de vue de l'ensei-
gnement, l'État est à ce point ménager des deniers
publics, il y a des encouragements dont il est beau-
coup moins avare. On sait que c'est parmi les lettrés
qu'il choisit, suivant les grades qu'ils ont obtenus aux
concours, les fonctionnaires pour toutes les situations,
même les plus élevées. Le lettré, sorti le premier au
concours du doctorat, peut aspirer à la main d'une des
filles de la famille impériale* Si l'empereur n'en a
pas, il adopte celle de l'un de ses ministres et la lui
donne en mariagCi Mais, avantages plus positifs, ce
docteur a immédiatement rang de ministre ou de
vice-roij et il en exerce les fonctions après un voyage
de deux où trois ans dans les différentes provinces.
Partout il est reçu avec les honneurs impériaux. Seul,
avec les ministres, les vice-rois et les grands inspec-
teurs de l'instruction publique, il peut habiter les
T3rf:^T^*T-"rv' i
, \'
LE GOUVERNEMENT Î03
splendides palais des Universités. Toutefois, son pre-
mier devoir est de venir saluer ses parents, auxquels
il est chargé d'offrir des marques de distinction de la
part de TEmpereur, et de les remercier des honneurs
qu'il doit à leurs premiers soins. Malheureusement ou
heureusement, tous les lettrés ne peuvent être doc-
teurs ni même bacheliers, car les concours sont très
sévères, et tous les bacheliers ne peuvent être fonc-
tionnaires. Il y en a si peul Les autres sont rejelés
dans la foule, dont ils contribuent à élever le niveau
intellectuel dans les différentes professions qu'ils em-
brassent.
, Il est aisé de pressentir maintenant les raisons pour
lesquelles les beaux-arts ne sont ni représentés dans
le gouvernement, ni même encouragés d'une façon
officielle. Malgré l'estime que l'on en fait et la hauteur
de vues, l'enthousiasme même avec lesquels les lettrés
en parlent, de la musique surtout, on ne pense paè
que l'État doive s'en occuper* C'est de ses revenus
privés qu'un des premiers Empereurs de la dynastie
actuelle payait les peintres français dont il avait fait
installer les ateliers dans son palais. Il n'y a pas d'école
officielle pour l'art, sous aucune de ses formes^ et on
ne lui accorde aucune subvention. Que ceux qui en
ont le goût fassent pour cela les sacrifices qu'ils vou-
dront ; on trouverait scandaleux de l'imposer aux
autres. Mais ici, comme toujours, la population inter-
vient et fournit pour toutes les branches de l'art un
r
204 LA CITÉ CHINOISE
si grand nombre d'amateurs, que je ne crois [>as qu'il
y. ait, proportions gardées, moins de musiciens qu'en
Allemagne, ni moins de dessinateurs et de peintres
qu'en France ou en Italie. Tous les domestiques savent
jouer d'un instrument de musique quelconque, et
presque tous les ouvriers sont capables de décorer une
maison. Beaucoup de ponts sont aussi beaux que les
plus beaux qu'on puisse citer en Europe, et les tra-
vaux de canalisation ne le cèdent en rien à ceux dont
nous étions le plus fiers avant le percement du mont
Cenis. J'ai dit ailleurs que les théâtres, même dans
les villages les plus reculés, trouvent un public assez
nombreux pour y jouer plusieurs fois par mois*
Cependant, si j'avais à parler ici de la valeur de l'art
chinois, de l'esthétique en général, je ne m'en ferais
assurément pas le défenseur à tous les points de vue.
Encore moins voudrais-je comparer les arts chinois
aux arts européens, bien que les seconds aient depuis
quelques années fait.de remarquables emprunts aux
premiers sous le rapport décoratif ; mais ce dont je
suis absolument convaincu, c'est que la somme d'art
répandue dans le peuple est, en Chine, beaucoup plus
grande qu'en Europe. Et, en effet, si l'art est, de son
essence, symbolique, comment un peuple dont tous
les individus savent lire et écrire une écriture aussi
symbolique que l'écriture chinoise, pourrait-il ne pas
être artiste?
Voulez-vous connaître quelques-unes des récréations
tFiiwi»b'^*3S7^ w^'':r9'."r.r;- v -
^ ^'^
LE GOUVERNEMENT 205
préférées des Chinois ? On loue pour la journée un
kiosque au bord de Teau, dans un beau site, à la
campagne. On part le matin avec quelques amis, en
emportant des pinceaux, un bâton d'encre et du
papier; on déjeune, on dîne, et entre temps, on met
au concours une page de vers sur des sujets libres ou
donnés. Ceux qui préfèrent la musique font partie de
quelque société lyrique, car toutes ces sociétés sont
très nombreuses. On voit, en définitive, que Fart, en
Chine, n'est pas plus négligé qu'ailleurs, et que le
Chinois ne vit pas constamment penché vers la terre.
La poésie et l'art de la musique ne sont* pas les seules
causes de ces distractions. Je crois bien que je suis
encore membre d'une société nautique, pour un ou
deux prix de 8 francs chacun institués par moi un jour
que j'arrivai en pleine fête et au milieu de régates
oi^anisées dans le voisinage d'une petite ville du
Hou-Pe, sur les bords du Yang-tse-Kiang.
Les postes publiques .sont laissées à l'industrie
privée, et grâce aux concurrences établies ou toujours
prêtes à s'établir au milieu d'une population active et
nombreuse, je n'ai jamais entendu de plaintes sérieuses
touchant l'exactitude ou la fidélité du service. Quant
aux besoins de l'État, le gouvernement emploie des
courriers à cheval, qui franchissent des distances énor-
mes en un temps incroyablement court. Ainsi, j'ai
entendu afllrmer que de Pékin à Han-Keou ou à
Tchen-tou-sen, capitale du Se-Tchuen, la distance, qui
li
206 LA CITÉ CHINOISE
est au moins de quatre à cinq cents lieues, pouvait
être franchie pour des cas urgents en moins de cinq
jours; par exemple, les Européens résidant à Shang-
haï ont été plus d'une fois surpris par des nouvelles
de Canton et de Pékin, connues et répandues par les
Chinois plusieurs jours avant Tarrivée des navires à
vapeur envoyés exprès pour les apporter. Chaque
ministère fait le transport de ses dépêches.
Le meilleur ministre, c'est tout le monde, disent les
Chinois. Cela semble particulièrement vrai du minis-
tre du commerce. Quand un peuple est nombreux,
c'est qu'il est prospère; s'il est prospère, les affaires
sont actives ; et si les affaires sont actives, à quoi bon
un ministère du commerce? Faites donc que le
peuple soit nombreux, faites des lois justes, ayez des
impôts justes et légers, et quant au reste, moins vous
vous en mêlerez, mieux cela vaudra. Les Chinois
n'ont donc pas de ministère du commerce. Les
douanes et les statistiques sont du ressort du minis-
tère des finances. Je sais bien ce que l'on ne va pas
manquer d'objecter. On dit : Oui, ce système pouvait
être bon lorsque la Chine n'avait pas de relations
commerciales avec l'étranger; mais à présent qu'elle
a des traités de commerce avec les puissances occi-
dentales, peut-être sentira-t-elle un jour la nécessité
d'un ministère spécial. J'ai déjà répondu à cette ob-
jection. N'oubliez pas que l'impôt total, réparti sur
toute la population, ne représente que trois francs à
^
5^/^r-'^??^''^,
/ - _-_ ^. _ - ^^,
LE GOUVERNEMENT 207
peu près par habitant. Est-ce qu'un pays où Timpôt
est aussi faible a besoin de traités de commerce?
Quelle concurrence pourrait-il craindre? Quelles im-
portations redouter, à moins que ce ne soit celle de
l'opium? Quels échanges aurait-il à prohiber? Les
façons de voir du gouvernement chinois ne sont sans
doute pas toujours conformes à celles de l'Europe,
mais il y a, même en Europe, bien des esprits qui ne
sont pas absolument convaincus de Texcellence des
théories européennes. Dans certains cas exceptionnels,
il interdit la sortie de telle ou telle denrée de pre-
mière nécessité ; et cela peut, en effet, gêner quelques
négociants, quelques spéculateurs ; mais dans tous les
cas, ces mesures sont accidentelles, de très courte
durée, et elles n'infirment en rien les doctrines géné-
rales en matière d'échange. L'Europe a cru devoir
imposer des traités de commerce à la Chine, et la
Chine, qui professe que les traités de cette nature
vont précisément à rencontre de la liberté, ou bien
qu'ils sont inutiles s'ils sont fondés sur les véritables
intérêts des peuples, s'est défiée de ces exigences ; puis,
forcée d'y souscrire, elle a fait de ces traités des ins-
truments de fisc. On lui reproche d'en abuser quel-
quefois ; mais que ne lui reproche-t-on pas ? La vérité,
c'est qu'avant le commerce occidental et les traités
dont il a été la cause, les droits perçus sur les impor-
tations étrangères venues de l'Annam, de Siam, etc.,
étaient en général plus faibles qu'aujourd'hui. Cepen-
LA CITft CHINOISE
le à présent, on sait que les droits de
ir les marchandises européennes ne sont
que des droits ad valorem de ë à 6 p. lOO
■part des articles, de 8 jl 12 pour quelques
de 33 p. 100 pour l'opium seulement, El
'opium à part, toute l'Europe réunie ne
l'k grand'peine à vendre à chaque Chinois
Il îJu centimes par an de cotonnade et de
L', tandis que la Chine vend pour 3 francs
de SCS produits à chaque Français ! Les
jUe l'on se promettait des traités en sont
et tous les efforts possibles sont venus se
re ce tout petit chiffre de 3 francs d'impôt,
aiment pas la peine de faire des traités ni
ministère spécialement charç;é de les rédi-
I francs d'impôt et la densité de la popu-
?s Chinois ont raison : — voilà le meilleur
l Fomenlo. Le commerce intérieur, la pro-
la consommation locales exemptes de tout
aussi intenses que possible, sans aucune
étrangère qui puisse en troubler les rap-
oiià les œuvres les plus immédiates.
le de guerre chinoise n'existait pour ainsi
y a trenio ans. Elle ne se composait que
1 nombre de jonques de toute grandeur,
vice consistait à protéger les côtes et h
les troupes d'une province à une autre,
îuvos et les rivières qui les parcourent.
^f^rr^^^^^j^'^r'^
LE GOUVERNEMENT 209
1'
C'était, en un mot, une simple marine de défense.
La mer lui était â peu près interdite. Mais depuis les
échecs qu'elle a subis, la Chine a compris que ces
moyens étaient insuffisants, et que, même sans se
départir d'un système purement défensif, il fallait
être capable de lutter au moins d'agilité contre des
ennemis très bien pourvus. Elle a donc, conseillée et
dirigée par des Français, des Anglais et des Améri-
cains, commencé par édifier des arsenaux de construc-
tions maritimes, dans lesquels on a, en effet, cons-
truit quelques navires de guerre à vapeur. Cependant,
elle parait s'être aperçue, à l'heure qu'il est, qu'il
était beaucoup plus économique d'acheter en Europe
les navires tout faits dont elle pourrait avoir besoin
à l'occasion, que d'entretenir éternellement des arse-
naux pour n'y construire qu'un, deux ou trois na-
vires par an; et je crois que ces arsenaux ne servent
plus qu'aux réparations. Mais jonques ou frégates à
vapeur, toute la marine n'est, comme dans le passé,
qu'une dépendance du ministère de la guerre.
Puisque la Chine n'a pas de marine agressive, c'est
qu'elle n'a pas de colonies extérieures. Elle n'en a
jamais voulu. C'est un système. Jusqu'à il y a deux
cents ans environ, il était interdit aux Chinois d'aller
se fixer même dans les îles les plus voisines du litto-
ral, telles que les Chusan, Haïnan. Ils y avaient des
pêcheries et s'y installaient pour le temps de la pêche,
mais leurs familles et leurs domiciles étaient sur le
12.
210 LA CITÉ CHINOISE
continent. C'étaient, pour le gouvernement, des points
stratégiques où il entretenait des flottilles de surveil-
lance, et voilà tout. Pourquoi cette défense? Je ne
Fai su que fort tard. On me disait d'abord que c'était
pour éviter des frais d'administration; mais les Chi-
nois se passent si facilement d'administration que
cette réponse n'avait évidemment qu'un but : se dé-
barrasser d'un questionneur profane et importun. On
me dit ensuite que, d'après une croyance populaire,
les âmes ne quittent point le sol qu'elles ont habité
vivantes, de sorte que s'exposer à mourir sur une
autre terre que celle des aïeux, c'est en même temps
courir le risque de ne jamais être réuni à la famille
éternelle. Cette explication était peut-être meilleure,
mais elle ne me satisfaisait pas entièrement. Rien, en
effet, n'eût été plus facile aux Chinois de Chusan que
de faire rapporter leur corps en Chine, ainsi que le
font -ceux de San-Francisco, afin de forcer l'âme à le
suivre et à réintégrer le domicile des ancêtres. Et
puis, c'est affaire de goût, non de gouvernement. La
vérité, je l'appris un jour en causant du gen avec
quelques amis chinois. « Oui, Ton rompt l'unité de
l'humanité, en mettant entre soi et celle dans laquelle
on est né des espaces inconnus. La rupture est peut-
être éternelle, mais elle est immédiate. Seul, au mi-
lieu des contrées incultes qu'il vient de parcourir,
l'émigré dit : a Ceci est à moi », et il est, dès ce
moment, en dehors de l'humanité. Il élève des bar-
f-.H.^
LE GOUVERNEMENT ÎH
riùi'cs, dresse des remparts, construit des forteresses
ot, d'étranger, il devient un ennemi. Il oublie que la
terre n'est à personne et que l'homme n'en a l'usu-
fruit qu'à la condition de la cultiver lui-même. La
-grande propriété, qu'on ne peut exploiter qu'au
moyen de la grande culture, engendre là servitude,
arrête la population et la détruit (1). Et puis, quand
on n'est plus d'accord sur les principes, et que les
cœurs cessent de s'entendre, les bouches cessent de
parler la même langue. D'où vient, monsieur, qu'issus
de la même souche, tant de peuples sont maintenant
ennemis? » ^
Ainsi disaient mes amis, et pendant qu'ils parlaient,
l'histoire des colonies européennes dans le monde en-
tier me revenait à l'esprit. Je ne pouvais m'empêcher
de songer aux injustices qu'elles avaient coûté, aux
victimes qu'elles avaient faites, au sang qu'elles
avaient fait verser. Mais, libres de s'approprier les
dépouilles de ceux qu'elles suppriment, restent-elles,
du moins, unies à leur pays natal? Non. Les unes,
longtemps rivées au joug de la mère patrie, s'en dé-
tachent un jour avec violence, imaginent des fron-
tières, établissent des douanes, lèvent des armées, et
(1) Â quelques lieues de Paris, sur la route de Senlis à Morte-
fontaine, on rencontre un TÎlloge de trente-quatre maisons, Neuf-
Moulins, complètement abandonné. Les terres de ce village ont
été rattachées en majeure partie à l'ancien domaine seigneurial
qui appartient à M™' C... et sont aujourd'hui en prairies.
212 LA CITÉ CHI50I>E
le» flotte coûteuses qui les (Nnot^ieaiefit à Forigine
peuvent reeeroir d'un instant à Fautie Toidie de les
écraser. D'autrvr^. échouées comme des qnTes sur les
bords d'un contJn«-nt à peine connu d'hier, se jalou-
sent dés aujourd'hui et n'aspirent qu'an mcMnent où
la plus forte pourra absorber les voisines.
Puis un des lettrés reprit : < Tout autre. mcMisieur,
est notre méthode de coloniser. Nous nous desserrons
et ne nous dispersons pas. Nous gagnons de prodie
en proche, sans nous quitter jamais. Nous ne préten-
dons pas à la possession d'une parcelle que nous n'oc-
cupons pas. Le sol où nous posons le pied est arrosé
de notre sueur. Lui et nous ne faisons qu'un. C'est
ainsi, c'est en se peuplant, que notre patrie s'est s^ran*
die, et que les cent familles l'ont peu à peu étendue
jusqu'aux montagnes du Tibet, jusqu'aux sables du
désert et jusqu'à la mer. Ce n'est point par les armes,
c'est par la charme que nous l'avons conquise et que
nous la défendons. Enfin, monsieur, et j'aurais peut-
être dû commencer par là, nous ne nous trouvons pas
malheureux chez nous; nos champs nous rendent avec
usure les épargnes que nous leur confions ; et, excepté
les gens tarés, nous n'avons à sacrifier ni un homme
ni une sapéque à des colonies extérieures. Que ceux
auxquels il plaît d'aller courir de plus grandes chances
d(î fortune dans les pays étrangers y aillent à leurs
risques et périls. Nous n'en avons pas besoin et nous
n*(în attendons rien. » Telles sont les explications que
^^frrw'-ïrr - • -/ • ->' ^. -. -, ■ , r-^
LE GOUVERNEMENT 213
ron me donna de Fabsencc systématique de colonies
extérieures. Toutefois, depuis un ou deux siècles, l'esprit
public paraît s'être un peu relâché de la sévérité de
ces principes.
L'archipel de Chusan compte aujourd'hui plus de
300,000 habitants. L'île de Haïnan est peuplée aussi,
Formose elle-même renferme un nombre relativement
considérable de Chinois. Mais Haïnan et Chusan ne
peuvent pas plus être considérées comme des colonies
que Hyères, le mont Saint-Michel ou la Corse. For-
mose est un peu plus éloignée du continent. Mais si,
après y être allé dans le seul but de détruire un des
plus importants refuges de pirates malais, le gouverne-
ment chinois y est resté, c'est que les populations indi-
gènes se sont montrées jusqu'à présent réfractaires à
toute civilisation et qu'il n'a pas été possible de leur
remettre l'administration de leur île. — Sur le continent
la Chine a dû pourvoir aussi à sa sûreté. Après avoir, à
plusieurs reprises, refoulé les incursions que les Tonki-
nois, les Annamites, les Coréens et d'autres peuples fai-
saient sur son territoire, elle a laissé chez eux des colo-
nies militaires agricoles, qui les ont initiés à la vie sé-
dentaire et à U civilisation ; puis elle les a rendus à eux-
mêmes, ne se réservant qu'une surveillance et une suze-
raineté des moins onéreuses. C'est une œuvre de cette
nature qu'elle poursuit au Turkestan et dans les contrées
qui la bornent au nord. Peut-être flnira-l^elle par les
annexer, si les populations le lui demandent, ainsi que
214 LA CITÉ CHINOISE
cela est déjà arrivé (1), ou par s'en retirer, si elles lui
donnent des gages de sécurité. Pour le moment, ce ne
sont encore, ainsi que je le disais, que des colonies
militaires n'ayant pas plus d'importance que celles
qu'elle entretenait au Tonkin. On voit d'ailleurs qu'il
n'y a, dans les motifs les plus secrets et les plus pro-
fonds de sa politique, aucune raison de supposer qu'elle
se départe de sa ligne de conduite ni qu'elle songe
jamais à créer un ministère spécial des colonies (2).
J'en ai fini avec les ministères absents en Chine
de la nomenclature ordinaire des gouvernements euro-
péens. Je passe maintenant à l'examen des rapports des
ministères présents avec le peuple.
(1) On a vu, au xvii* siècle, des populations de 1,200,000 indi-
vidus, les Tougourts, franchir des espaces de plusieurs centaines de
lieues pour venir s'établir aussi près que possible de la Chine et
lui demander ses lois.
(2) Peut-être est-il bon d'appeler ici Tattention sur ce fait, que
tandis que beaucoup d'esprits en Europe semblent désespérer d'a-
mener un jour les Arabes d'Afrique à notre civilisation, les Chinois
ont réussi à convertir à la leur non seulement les peuples dont il
vient d'être question, mais plusieurs tribus de Tartares dont quel-
ques-unes étaient autrefois aussi nomades et aussi dédaigneuses du
travail agricole que les Tartares encore pasteurs et que les Arabes
avec lesquels elles ont plus d'un point de ressemblance. Il y aurait
là, pour la France, un sujet d'études des plus intéressants.
•'*'»^TBt'"»^^''^C«"-. —*. "s^^*^s > ' . • > "« '
LE GOUVERNEMENT 215
III
Le premier de tous est le ministère du personnel.
Mais son ancien nom, celui sous lequel il a été institué,
était bien significatif : il s'appelait le ministère de la
population. Sa mission spéciale était de la développer.
A Tépoque où, sous les Tcheou, le gouvernement
n'était à peu près formé que du ministère de l'agricul-
ture, c'est lui qui était ce ministère. Alors le peuple ne
possédait pas encore, à titre héréditaire, l'usufruit des
terres qu'on lui donnait à cultiver ; lorsque, sous la di-
rection du gouvernement, la surface affectée à la nour-
riture de chaque famille était arrivée à produire au delà
de ses besoins, le ministère de la population desserrait
les habitants, les transportait ou les transplantait un
peu plus loin, ainsi que cela se pratique encore au
Japon. Le ministre de la population, à l'aide des fonc-
tionnaires spéciaux dont j'ai parlé, enseignait en même
temps aux habitants la pratique de l'agriculture. Ainsi^
développer l'humanité, et, pour cela, initier les hommes
à la culture, telle était sa fonction essentielle. Il est
bien déchu aujourd'hui, et naturellement sa déchéance
date du moment où le développement extensif de la
population, devenu égal sur la surface du territoire^ ne
216 LA CITÉ CHINOISE
pouvait plus se produire que d'une façon intensive.
C'est alors (^ue le peuple se substitua peu à peu au
ministère de la population qui, de tout ce système,
ne garde plus que la direction du personnel, dont les
noms et les services ont été modifiés selon les besoins
des temps. Les recensements, qui étaient une consé-
quence directe de ses fonctions, lui ont même été
enlevés pour être réunis au ministère des finances.
Cependant, telle est la considération dont la tradition
continue à l'entourer, qu'il est resté le premier de tous
les ministères et qu'il est regardé comme le plus im-
portant. Deux choses encore contribuent à maintenir
cette opinion. La première, c'est qu'il est le dispensa-
teur des emplois publics, lesquels, pour la grande ma-
jorité des lettrés, sont la consécration du talent, et
auxquels ils aspirent. La seconde, c'est qu'aux yeux du
peuple il est le grand justicier des fonctionnaires, et que
c'est à lui que vont d'abord les plaintes des admi-
nistrés.
Je disais, en parlant du ministère du commerce, que,
selon les Chinois, on n'était jamais mieux gouverne
que par soi-même. Je ne puis m'empêcher de le rap-
peler à propos du ministère des finances. On n'a jamais
eu plus belle occasion de se répéter, ni meilleure excus:\
Un État riche comme pas un, un territoire de près
de 2,000 milliards de francs, sans compter les autres
valeurs qu'il renferme ou qui le couvrent, et un gou-
Vernement sans finances, voilà qui ne s'est jamais vu.
LE GOCVERWEMliNT
Sans finances, c'est trop dire; mais enfin,
revenus de l'impôt, ceux des douanes, di
mines, qu'il se borne à distribuer après les i
que lui reste-t-il à administrer? Ni dette p
cmpruuts, ni grand-livre, ni caisses d'éparf
nopoles, ni banques à contrôler, ni pcnsioi
à peine un personnel de trésoriers-payeur!
— tel est le ministère des finances- chi
plutôt un ministère de comptabililé, et c"
qu'il devrait porter. La véritable adnûnis
finances est entre les mains du peuple. Le
et les caisses d'épargne, c'est la terre. Cha
en est une page. Rien, à mon sons, ne témi
prospérité plus réelle. Ce qui, du moins, ne
contesté, c'est qu'un peuple qui sait, à ce ]
verner sa bourse, n'est ni apathique ni enj
n'était cependant pasl'avisd'unjeunediplom
à l'une des légations européennes de Pékii
arrivé, il jugea la situation d'un coup i
coup d'œil d'aigle. Un gouvernement qui n
parce qu'il est sans finances, et un peuple qu
pas parce qu'il n'a pas de gouvernement q
marcher! Pauvre civilisation, somme toul^
il se mit à l'œuvre, et, quelques jours apr
senla au ministère chinois un docte et lonj
cil il prenait la peine de lui expliquer les i
les avantages et le mécanisme des empru
On le remercia, et il n'en fut plus question
LA CITÉ CHliMJlSE
avec qui j'en causai, s'en ûloiinait t)eaucoup.
: connais pas, me dit-il, l'organisation sociale
rope; mais, chez nous, les emprunts publics
«olument impossibles. Nous ne connaissons pas
à intérêt perpétuei. On se prèle entre particu-
ins intérêts si l'on est amis, à 30 p. 100 si l'on
Qgers, mais seulement pendant trois ans. Au
-, ce temps, on rembourse le capital si l'on peut,
on le peut et même, jusqu'à un certain point,
ï veut. S'il est prouvé que l'on ait été cupide
nauvaise foi, on ne trouve plus à emprunter.
i guère d'autre pénalité. Les lois contre l'usu-
it Irt'S sévères; elles Qécbisscnt en faveur du
r. A qui le gouvernement pourrait-il emprunter
itérét si élevé et à de pareilles conditions, et
it servirait-il cet intérêt, puisque l'impôt est
t puis, quels seraient les prêteurs? Il n'y a pas
Chacun fait lui-même valoir ses fonds et en
insi un profit plus grand que celui que l'État
t lui payer. Si les grands emprunts sont on '
n Occident, ajoutait le lettré, il est évidentquc
et l'épançne sont concenti-ées entre les mains
etit nombre de personnes, incapables de les
!n œuvre elles-mêmes. Mais cette réflexion m'in-
EUe m'en suggère d'autres qui me font douter,
ou» le cache pas, que la justice soit la loi de
mt. Peulr-étre aussi no vois-jo pas bien clair
a iNjnsHJe. J'ai répondu, d'ailleurs, autant que
ï'i
LE GOUVERNEMENT 219
je Taî pu, à la question que vous m'avez posée. Per-
mettez-moi de m*en tenir là. » Ainsi, là encore, c'est-
à-dire dans les rapports qui existent entre la popula-
tion et les finances du gouvernement, les Chinois
trouvent la justification de leurs théories sur l'influence
du gen, ou du développement de l'humanité : gouver-
nement riche, propriété concentrée, population rare;
gouvernement pauvre, propriété très divisée, population
dense. Et ce qui semble confirmer le raisonnement de
mon lettré, c'est que, pressé par des nécessités excep-
tionnelles et lancé depuis peu par les Européens dans
la voie des emprunts, ce n'est que chez les Européens
que le gouvernement chinois peut les émettre. En 1868,
si mes souvenirs sont exacts, il y en avait eu deux,
montant ensemble à 70 ou 80 millions de francs.
Le ministère des rites a plusieurs missions : il repré-
sente d'abord essentiellement ce que l'on pourrait
appeler le pouvoir spirituel de la civilisation. On cite
tin temps où il le possédait tout entier* 11 eil est au^
jourd'hui dépouille par les progrès de la civilisation
elle-même. 11 a dans ses principales attributions les
temples du Cielj de la Terre ^ du Tonnerre (ou de
rÉlectricité) et de la Lumière, ainsi que les temples
consacrés à la mémoire de Confucius. C'est lui qui eil
dirige et surveille les solennités; Quant au culte de§
ancêtres, qui n'est, en définitive, que l'application indi-
viduelle des doctrines que ces solennités ont pour but
de rap|)eler, le ministères des rites n'a pas à s'en
t!b LA --ITt CH1?C01>L
ijfxn^. Ei^tré d>.'pji< des n«.I.iris d'.aii&tTe> dans la
\iin^.'\Mk. ujjivtrrsej;^, il su&î à oc c;Jve p*:*ar ^e main-
XniiïT d*av«>ir reu*;.'!î s»-? pn:*fl>:-?é»-iî^ •-! ik- n'avc^r jamais
d»':»;u i-.-* e*f^^ni:jo.-> qu'il a iiÀ\ ualirv. Le dtrveloppe-
ii>r!il «J»,' la [•jj.»ij.d*j',»ii- s--»n cii-rijTi»r3iJtiil i^irÎDcipal. et
l«rr r»'-ru]*udS qu'il a aiii»_-fié§ lui ouï d«.»uûc une solidité
à laqu^rll^^ pr^^'ijiK' ik- saurait aj<:»uter. Le ministère
dfc» rite n'a doue aucuiK- action diiwîe sur k< croyances
religieases» ou superstitieuses du peuple, sans qu<» il
devrait changer de nom ut s'appeler ministère des
culb,>. Il se Ijorne à rappeler de temps en temps les
princifjes pliilor^jpliiques dont quarante siècles ont
démontré leflicacité. et à en préserver la pureté. C'est
dans cx' but qu*il a institué, depuis la plus haute anti-
quité, les instructions de quinzaine qu'il fait adresser
au fieuple {jar des mandarins ou par des lettrés délé-
gués. J*ai dit ailleurs la recommandation qui disting:ue
presque toutes ces instructions : « Défiez-vous des
rcligioas. »
l>a vieillesse est, en Chine, Tobjet d'une sorte de
culte qui est une des attributions du ministère des
rites. A partir de Tàge de soixante-dix ans, les vieil-
lards reçoivent des honneurs publics, officiels. Les fonc-
tionnaires convient tous ceux de leurs districts, riches
ou pauvres, à de grands banquets où ils les servent
eux-mêmes. Pour les vieillards de quatre-vingt-dix ans,
c'est pour les fonctionnaires de Tordre le plus élevé
un d(5voir, qu'ils ne délèguent à personne, et c'est ime
c — iif^vÊMM ^fmrji^'^j. '..:. ' * *•
^
LE GOUVERNEMENT 221
occasion de récompenser par quelques égards parti-
culiers les services rendus par les plus humbles indi-
vidus dans le cours de leur vie. Il existait, il y a une
vingtaine d'années, dans une ville de Kouy-tcheon,
un chrétien qui exerçait la profession de médecin-
pharmacien et s'était acquis une grande notoriété pour
les maladies des enfants. Il en avait sauvé beaucoup
et, entre autres, celui du gouverneur de la ville. 11 ne
recevait pas d'honoraires et refusa même ceux que le
gouverneur lui offrit. Celui-ci, alors, se fît renseigner
sur rage du médecin, et la fête des vieillards étant
arrivée, il alla lui-même, suivi de son cortège habi-
tuel, dans la boutique de celui à qui il devait la gué-
rison de son enfant, s'inclina devant lui ainsi que
tous ses gens, lui remit une inscription attestant sa
reconnaissance et celle de tout le pays, et l'invita au
banquet qui devait avoir lieu quinze jours après.
L'assistance publique est aussi du ressort du minis-
tère des rites. C'est à lui qu'appartient l'appréciation
des secours à accorder aux districts éprouvés par les
fléaux, tels que remises d'impôts, prêts de grains ou
d'argent. Il a encore l'administration des greniers de
réserve et des établissements de bienfaisance fondés et
entretenus par le gouvernement.
Le ministère des rites est en outre chargé de la pro-
mulgation et de l'exécution des lois, décrets et règle-
ments qui, en raison de leur caractère trop spécial ou
trop général, pourraient ne pas être compris du public
i"**' I
.v-^r:. »^- *îïf ^ r.'- . :• • :>.•!'. y^ ht cuzf^- •:'-:î?î-À-»iiiv
^1 t>r«* *ï'/.r>H'..:..:L. G. i -^î L-'i .i;-ç«aza •l'ir nea n'est
(r-i* '>]>..* •'^ ,e ir- -i» *jT--Gir •«: -t ir:>e- «i* «>!• «nii la
r^fff^/^-z fUi.^ en îr-l F'^y*- *i^^^- "^ «^^^^ ^"^ ^'
pMi^A*'. q»>^ jj^-fjî Arne un mi^.i'ï^r-r^ ■i^ ia £n>efTC'? Ou
on flf'îfif:uû vi»>î*-fi:. f» rrfr^ ^ cv-o-^aût de la cîvilisa-
iUtft^ otj nn «irfipk- rriirîî-:--P^ li^ drf-^a^e. Cest à la
dfrffrft^' f{w ^' boriK*. en ttf»4- le niJe de rarmée
i^ufUfiy^t. Il faut ajouU-r que les Innipes sool lou-
j//«jf^ caiïifiée* en dehors de? \i!l»js et quelles n'y
rf'Uircfil que «ur k-s ivquÎMtîon> des fonctionnaires
dviK« Ofiendant, mi^me à œ seul point de vue
de la défende, il e^t évident que l'année est aujour-
d'hui in<(ufri.«ante. et l'on peut <e demander si cette
infériorité est inhérente à la civilisation elle-méme.
J'aurais h pré^^enter quelques considérations à ce sujet;
fimn rfllf^ Wfront mieux à leur place dans une étude
('j)fiim^r(*Âi à Texamen critique de la civilisation chi-
lîoim que je compte publier dans un autre volume.
PluH f;w;ilement encore que du ministère de la guerre.
'r.w"ç-
LE GOUVERÎNKMENT 2i3
le lecteur peut se faire une idée du ministère de la
justice. Pour qui connaît l'organisation de la famille
et l'étendue de son pouvoir judiciaire, la juridiction
du gouvernement ne doit intervenir que dans les cas
pour ainsi dire exceptionnels. C'est une juridiction
d'appfel ou une juridiction criminelle limitée aux
crimes qui peuvent entraîner la peine de mort, que
la famille n'a pas le droit de prononcer. Elle devient
aussi la juridiction naturelle, civile ou criminelle, des
individus isolés que des circonstances fortuites placent
momentanément en dehors de leurs familles ou qui
en ont été rejetés. Le cadre de ce travail ne me per-
met pas d'entrer dans l'étude détaillée que le sujet
comporterait ; toutefois, on me saura peut-être gré d'en
dire quelques mots rapidement. 11 n'y a auprès dos tri-
bunaux de l'État ni ministère public, excepté en cas de
meurtre, ni avocats. Le demandeur et le défendeur, aussi
simplement et aussi brièvement que possible, exposent
les faits eux-mêmes ou les font exposer par qui ils
veulent. Le magistrat, assisté de deux assesseurs, pro-
nonce suivant l'équité. Les jugements sont publics et il
peut se faire que l'on consulte l'auditoire. J'ajoute que,
quelles que soient les affaires portées devant ces tribu-
naux, le magistrat commence toujours par demander si
elles ont été jugées en famille, et il tient compte des juge-
ments domestiques.
Le code pénal de la Chine ne comprend que trois
genres de peines : la mort avec des aggravations, selon
•*r»mnip, Tiaivr»^ t nu^ ♦** ^•^ttpnr'fi-. / iv.*îi ni !niipabie
•»'f iii*^ Mimf^t liai rn^^iî^ nie v »ir m»* a o^îne -ie mi^'rt
»♦ DU» o#.»ir .11» oa-* ..iir»-*»r m -s^-^îenr :îa lb*^ê. on ît*
W;*.'^ •• •"»* lup ...j-iLi.:*!*. On ip-^ ir. -«il* ni -I -hàt utteif^-
•^.r*' 'î*' j'^ *r.i:'.i?uT. i*-^ -LTi''*^ 'riiiïi^liiHni'i^s- acciijpn-
t^ i^r/ifi- i^^ iit^ pi lî* 4.^vr»**. P:iir :;i «DÎ^^ièci»» rwi-
/1i ;*=r /fc*' V'M ♦ir/iOt»^, pr>nr k t»..! sicpte d'aûi* stMom»^
4-r»v>ron ^^-ut r:frr/.4 fnn*:-^. p»:mr k tL*:»!- Tailultèfv.
U- ffté-jirfef: ♦irrifiié, la rfi«'>ft. Fotat d^ ciro^orstances al-
U'Xt^iPiuUi^, !>' ff^up\iC9:, daas o-rtains ca.^. i^ puni de
1^ Ut^rftf: fff:'utfr r|iif; |f» f:r>fjpabl»' princip<ii. Pr>«r les ctî-
r/M'^ ji^/li^iqij^!^, ('/fUMAff<rsi comm»' fes pla^ grands d«?
Um^, f^f eÂ', qH*îI.^ «<j»nt 1^ attentats ks pins graves
rifftirc riiriif/r d#; la «f^rrKHé, la mort, et souvent* à ce
^w Vhu a«*î»Mrfî, uw^ mort cruelle. Pour les complices
\*'n tu(tm% i*Âf\i\fsA}\(^, le bannissement, ou plutôt la
d^'(Kirt;i(ion dan«» \i*% districts de Tllli (i).
{h l/flli ff4t une contrée ao nord-oaest de la Chine, dont ]e
l^rrikiire, Uirmd d*une valiï;e très profonde^ est d'nne fertilité pro-
tf>Hil«lA, \a climat en e^t extrêmement donx. Les melons de l'IUi
«ont vmommh.
LE GOtJVERNEMENT 225
Toutes les condamnations à mort'doivent recevoir la
sanction de l'Empereur, qui, avant de les examiner,
observe pendant trois jours le jeûne et Fabstinence.
Je viens de dire que la loi n'admet aucune circons-
tance atténuante. Cependant, s'il s'agit de meurtres ac-
cidentels, ou même, dans certains cas, de meurtres
sans préméditation, elle autorise la composition.
Il est encore une exception dont je n'ai pas pu arri-
ver à comprendre la raison. Dans certaines circonstan-
ces particulières, et lorsqu'il n'y a pas eu de meurtre,
la loi autorise le coupable à se faire remplacer pour
la peine de mort. Il y faut d'abord le consentement de
la partie plaignante, et ensuite, comme de juste, celui
du remplaçant. Mais ce dernier n'est pas le plus diffi-
cile à obtenir. La famille du condamné s'adresse à l'un
de ces scélérats endurcis dont il était question tout à
l'heure, lui offre le moyen de se réhabiliter près des
siens qu'il a déshonorés, ruinés, réduits à la pire mi-
sère, et iJ accepte. Il se dévoue. Cela, encore une fois,
est très rarement permis. Pendant que j'étais à Pékin,
je fus presque témoin de l'exécution d'un officier supé-
rieur de l'armée, lequel, coupable du viol d'une enfant,
n'avait pu obtenir la substitution, malgré les indemnités
d'argent qu'il avait offertes, la famille n'ayant point
consenti à la composition. Il faut ajouter que le con-
damné en tout cas est forcé de s'exiler.
Une autre singularité du code criminel chinois, c'est
le suicide légal. Sénèque n'enseignait pas seulement à
13.
ar^VrWîf*: :a iii < ^f ^, r. «jr^.:-:. _ .^icr^ a^r. ^as dp la
!.jÎ dfrf.f^ d-.-i i'.^y^ Kii i^yt «i: oe- f»>jT":îr 5ari^ îîinîte
par b (r-fL^Vr q:i',s jjpPîj: îr .vij %<ir? : j rtiiiffi^T- et fl ne
^ reeard^' pai* o>rf-rï^ Vyj; à fâh i?5«:^\e, poî^qo'îl loi
n-^^' la XWp^t*^ âr m mnr. En Chii>=-. il i>^ smrait êtn?
qii^^àtion ck: 5*f d'-^ivivr d'iiDê tyrannie: mais il peut
arriivff, comrfjK: c-hf^z nous-m^n^-s. que l'on épnîse tous
k» moyens de juridiction sans obtenir justice, ou hien
que, accufïé. on ne puisse prouver son innocence;
alors, le désespoir, la eoiLscîence de son droit ^ la loi
offh^nt au malheureux un dernier recours et un dernier
moyen d'avoir raison contre l'évidence m^ne. D peut,
devant la porte de son accusateur ou de son persécuteur
affirmer par sa mort la vérité de ses dédarations. Son
ennemi est ensuite poursuivi comme coupable de
meurtre. Un Chinois avait défriché et cultivé un lojw
de terrfi dépendant d'une propriété de Févêque de Pékin;
h^ récrites y venaient bien, ce que voyant, les chré-
tiens veulent lui reprendre le terrain. Mais la loi est
fKiurle paysan et lui en garantit l'usufiruit. Alors, les
chrétiens entreprennent de l'en d^oûter, lui jouent
t^)us les mauvais tours possibles, et finalement vont,
par une bcîlle nuit, couper ses récoltes sur pied. Le
paysan sfî plaint ; le procès, grâce au prestige dont Té-
vAque était encore couvert en 1862, traîne en Ion-
LE GOUVERNEMENT 227
gueur ; si bien que, de guerre las et désespéré, le cul-
tivateur va se couper la gorge devant la porte de Fun
des chrétiens. Cela se passait dans un village de Mon-
golie, en dehors de la Grande Muraille, J'y arrivai le
jour de Tarrestation des chrétiens.
Autre fait. Un homme chargé de sapèques rencontre
sur un pont un autre homme qui les lui enlève : « Vo-
leur, rends-moi mes sapèques l » Le voleur court,
« Voleur, si tu ne me rends mon argent, je me noie. »
Le voleur rapporte les sapèques.
Quoi qu'il en soit des étrangetés et des sévérités de
la loi chincHse, et des réflexions qu'elles feront naître,
il ne faut pas oublier qu'après tout, et en dépit des
rigueurs de la loi, le nombre des condamnations à
mort, en temps ordinaire, est très restreint. Dans des
provinces de vingt-cinq à trente millions d'habitants,
on n'en compte que douze ou quatorze par an ; il en
est d'autres aussi peuplées où il n'en a été prononcé
aucune depuis plusieurs années. Ce qu'il faut surtout ne
pas perdre de vue, c'est que les tribunaux officiels
n'ont, en définitive, pas d'autres justiciables que des
individus que leurs fautes ont déjà fait rejeter de leurs
familles et qui ne sont dès lors que des récidivistes, et
des récidivistes de la pire espèce : avant d'arriver à cet
état d'exception, combien de fautes, de crimes môme,
leurs familles n'ont-elles pas dû leur pardonner ! Dans
d'autres pays, un criminel, repoussé de la société dès
une première condamnation, peut souvent être néces-
.- J» 1" TTJ v-;! -,-■-» ^
nS LA CITÉ CHINOISE
sairement conduit à un deuxième crime. En Chine,
cela n'est pas.
En réalité, les véritables tribunaux du pays, ce sont
les tribunaux domestiques ; la vraie justice, la justice
humaine dont les avis, les admonitions et jusqu'aux
punitions retiennent dans Thumanité les égarés qu'un
droit impitoyable pourrait en chasser irrévocablement ;
la justice qui, même en frappant un coupable de ses
plus grandes peines, laisse toujours la porte ouverte au
repentir et à la réhabilitation, c'est la justice de la fa-
mille. C'est celle-là qu'il faut considérer.
On peut se demander quelle est la règle de ces tri-
bunaux. Puisque le droit civil de la Chine est réduit au
très petit nombre d'articles indispensables à formuler
et à assurer les principes généraux de la société, puis-
que le code n'est qu'un code pénaJ criminel, où donc
est la loi qui inspire les magistrats de la maison, où
est le droit sur lequel ils s'appuient? On peut également
demander quelle est la sanction des jugements des tri-
bunaux domestiques, quelle force contraint le con-
damné à se soumettre. Je ne vois aux deux questions
qu'une seule réponse. La loi qui inspire le juge est la
loi que tout homme possède naturellement en soi. La
force qui courbe le coupable devant ses arrêts, c'est le
sentiment de la justice que le coupable lui-même ne
peut longtemps méconnaître. J'ai parlé, dans une autre
occasion, du respect dont les conseils de famille sont
l'objet, ainsi que leurs décisions. Mais on voit bien qu'il
■.7V^ -5/
LE GOUVERNEMENT 229
lui faut quelque chose de plus. Cela est facile à expli-
quer. Les magistrats publics écoutent, jugent et con-
damnent. Les magistrats domestiques éclairent avant de
prononcer. Avant d*être condamné, le coupable est con-
vaincu. Sa conscience endormie s'est réveillée, et il se
rend. Aucune force n'est utile. J'ai vu des convicts
chinois tendre eux-mêmes leurs jarrets aux fers qu'on
allait leur mettre.
Il est certain que tout cela suppose une idée de la jus-
tice portée à une puissance extraordinaire. Quoi d'éton-
nant pour nous qui connaissons maintenant les institu-
tions chinoises et qui nous rappelons en particulier les
coutumes relatives au pouvoir judiciaire domestique? Je
ne sais plus qui a dit que tout homme" est l'addition
de sa race. Et vous, lecteur, qui admettez la transmis-
sion héréditaire de certaines facultés, songez à l'accu-
mulation produite en chaque Chinois par tant de siè-
cles écoulés.
Les Chinois, qui eux-mêmes prétendent à un sen-
timent très développé de la justice, l'expliquent d'une
autre façon. Cette croyance n'est, après tout, ni plus
métaphysique ni plus mystique que l'explication qui
se fonde sur l'atavisme. La voici, vous choisirez.
« Lorsque l'enfant naît, c'est un homme, et pour-
tant l'on ne voit en lui que l'enfant. Lorsqu'il grandit,
ce ne sont pas seulement ses bras et ses jambes qui
se développent, ce sont ses idées. De même l'huma-
nité. Aucun homme ne la verra jamais tout entière, et
230 LA CITÉ CHINOISE
cependant elle existe. Elle est un être en une multi-
tude de membres. Toutes les idées sont en elles, et il
n'y en a pas en dehors d'elle ; mais elle ne les mani-
feste qu'au fur et à mesure de sa croissance. L'avène-
ment de l'humanité, de YHomme-Un (Y-gen), est dési-
rable, et l'on doit y tendre de toutes ses forces, car c'est
l'avènement d'une justice de plus en plus complète. En
un mot, plus la population est dense, plus l'idée de jus-
tice est développée. » Telles sont les théories des Chinois
et si elles sont exactes, il faut reconnaître qu'aucun peu-
ple n'a de meilleures raisons pour se croire en possession
de la justice et pour se passer par conséquent d'un mi-
nistre chargé de l'enseigner et de l'appliquer. Mais lais-
sons l'atavisme et la doctrine chinoise. Le fait constant,
c'est qu'il est impossible qu'un peuple chez lequel, sans
gendarmes ni déploiement d'aucune force publique, le
coupable va au-devant de la peine qui le frappe ; chez
lequel le suicide, comme présomption du droit, est un
recours que l'accusé n'hésite point à employer ; il est
impossible, dis-je, que chez un tel peuple, l'idée de jus-
tice ne soit, en effet, élevé à une singulière hauteur. Il
y a une considération d'une autre sorte. Le droit chinois
est très simple et ne connaît que des infractions aux
principes essentiels à la conservation de l'unité humaine.
« Tu honoreras ton père et ta mère, tu ne tueras pas, tu
ne voleras pas, tu ne te parjureras pas, tu ne convoite-
ras pas la femme de ton voisin, ni son champ. » C'est
le droit naturel, et c'est ce qui explique peut-être pour-
LE GOUVERNEMENT 231
quoi la loi publique est si sévère. Quant aux arrange
ments particuliers, artificiels ou conventionnels, la loi
ne s'en occupe pas, mais ne laisse place à aucun recours.
Mais il ne suffit pas que Tidée de justice se manifeste
dans les rapports des hommes entre eux; il faut qu'elle
pénètre toutes leurs œuvres, et qu'elle règne partout,
sur la plante, sur l'animal et sur la terre, sur la ma-
tière. C'est la mission de Y Homme-Un, de Y Y-Gen^ par
quilectel^git et transforme, son médiateur sur le monde
physique. Plus l'humanité est puissante, ou bien, plus
les honmies, qui ne sont en définitive que ses moyens
d'action, sont nombreux, plus cette mission est aisée.
Ce qui me reste à dire au sujet du ministère des tra-
vaux publics en sera une centième et dernière illustra*
tion.
Ce qu'était ce ministère, ou plutôt ce qu'était l'action
du gouvernement, à l'époque où fut créé le système de
canalisation de la Chine, une de ses plus belles gloires,
et à l'époque, moins éloignée, où fut élevée la Grande
Muraille, l'immensité de ces travaux et la date où ils
furent accomplis le disent assez. Il est évident que le
gouvernement, qui avait alors le droit de disposer des
populations, encore rares, les transportait et les massait
dans le voisinage des lieux où les travaux se faisaient.
Des efiforts collectifs et simultanés expliquent seuls des
résultats aussi gigantesques que des canaux de plusieurs
milliers de lieues de parcours, et des lacs qui, creusés
et agrandis, ont 35 à 70 lieues de pourtour. Aujour-»
232 LA CITÉ CHINOISE
d'hui, et depuis des milliers d'années, il en est des tra-
vaux publics essentiels comme des lois de la Chine, ils
sont faits et ne sont plus à faire. Le gouvernement se
borne à en avoir soin. Je ne dis pas qu'il s'acquitte tou-
jours très bien de ce devoir, mais enfin il n'a plus \
d'autre fonction. Selon le degré d'intérêt qu'ils présen-
tent, les travaux sont exécutés et entretenus par les
provinces, par les départements ou par les communes,
au moyen de souscriptions à moitié volontaires, à moitié
imposées par les conseils élus d'après la richesse des
habitants, mais dont sont dispensés les gens peu aisés.
D n'est pas rare de voir certains de ces travaux publics,
tels que ponts, chemins, etc., accomplis aux frais d'un
très petit nombre de riches qui, pour toute récompense,
se contentent de l'inscription de leurs noms sur l'une
des pierres de la construction. Mais les travaux actuels
les plus étonnants sont ceux que réalise chaque jour
l'initiative privée. Si on en considère l'ensemble, aucun
de ceux qui les ont précédés, même parmi les plus im-
portants, ne peut leur être comparé, et ils feraient pâlir
les ingénieurs les plus hardis, les capitalistes les plus
audacieux. Que diraient ceux-ci, en effet, si l'on propo-
sait de terrasser toutes les montagnes ? Cependant cela
se fait tous les jours, par de simples individus, sans
emprunt public, sans garantie d'État, sans subvention
officielle. Et la raison en est bien simple : c'est encore
le gen qui nous la donne. Sous l'effort d'une population
de plus en plus dense et sous l'influence d'une loi juste,
V
^ *:
iM
-Jn:^ -^f
N
LE GOUVERNEMENT 233
la propriété est tellement morcelée, que tous ces travaux
qui, avec une population clairsemée, seraient impossibles
ou exigeraient une énorme concentration de forces,
fragmentés deviennent aisés pour de simples individus
et se font, en quelque sorte, à temps perdu. Pas un
filet d'eau n'arrive dans les plaines sans avoir été vingt
fois arrêté sur le flanc des montagnes ; et toutes ces
terrasses qui, du sommet à la base, en font de véritables
gradins, sont l'œuvre des paysans. Les ruisseaux de nos
^illes sont moins serrés que ceux qui arrosent leurs
rizières, et ce sont eux qui les ont creusés. Que de fois,
on les voyant accomplir tranquillement et comme en se
jouant ces travaux qui, partout ailleurs, seraient inexé-
cutables, ne me suis-je pas senti plein d'admiration !
Que de fois, en les voyant édifier, pierre par pierre,
ces murs de soutènement qui, au point de vue de la
fertilité, devaient mettre le sol des montagnes au niveau
de celui des vallées, ou bien récolter du riz ou du blé
dans les creux où les oiseaux de proie, jadis, plantaient
leurs aires, que de fois ne me suis-je pas écrié en moi-
même : Ah ! les braves gens, les braves gens ! J'étais
touché de ce qu'ils faisaient. Je leur en étais recon-
naissant. Je triomphais avec eux des obstacles qu'ils
avaient vaincus.
Et, toutefois, le fait qui me semblait le plus mer-
veilleux, le fait dont ces victoires n'étaient après tout
que le témoignage éclatant, c'était la substitution pro-
gressive de l'action individuelle à l'action collective dans
234 LA CITÉ* CHINOISE
toutes les œuvres de la civilisation, depuis les plus
simples jusqu'aux plus complexes, depuis celles de Tes-
prit jusqu'à celles de la matière. L'individu affranchi
des servitudes de la collectivité, indépendant et libre
dans l'unité et grâce à l'unité, — voilà le fait capital
qui ressortait pour moi de l'étude des rapports des
Chinois avec l'État et avec le gouvernement, et me pa-
raissait justifier toutes leurs théories.
prr^.v'rjr
I
fi
CINQUIÈME PARTIE
LA FAMILLE OUANG-MING-TSE
, /*
r '>-.-*
'/
<
r-
T ^ . ' 1i
CINQUIÈME PARTIE
LA FAMILLE OUANG-MING-TSE
1
Ouang-Mo-Khi est un groupe de sept à huit cents
maisons, situé entre deux collines qui forment les gor-
ges de Yang-Ping, à quatorze lieues à Fouest de Fou-
Tcheou, dans la province de Fo-Kien. L'air y est salu-
bre, la chaleur beaucoup moins forte en été qu'à Fou-
Tcheou, et le paysage ravissant. A Texceptiôn de cent
à cent cinquante marchands et gens de différents métiers,
massés sur les bords de Tâ-Choueï-Khi, dont le lit
s'étend au fond de la vallée, les habitants ont disséminé
leurs cottages un peu partout, laissant entre eux des
espaces à peu près égaux occupés par les champs et
les jardins. La rivière, fréquemment coupée par deâ
238 LA CITÉ CHINOISK
ponts, est sans cesse sillonnée par des bateaut de petite
et de moyenne grandeur qui vont et viennent entre
les nombreux centres de population qu'elle traverse et
dont quelques-uns sont des villes très importantes. Pres-
que jusqu'au sommet, les collines sont cultivées et
arrosées par des canaux dérivés du Tâ-Choueï-Khi. De
ces canaux, qui courent au tiers environ des deux
versants, des norias, mues par des hommes ou par des
buffles, élèvent Feau et l'envoient dans un canal supé-
rieur, d'où elle est reprise et montée de la même façon
dans un troisième, puis dans un quatrième et dans un
cinquième et elle ne regagne son lit qu'après avoir dis-
tribué partout la fraîcheur et la vie. Lorsque la saison
des grandes irrigations est terminée, c'est-à-dire lors-
que le riz est mûr, ce travail devient presque inutile ;
l'eau des pluies et des ruisseaux, recueillie dans des
réservoirs judicieusement installés^ suffit, ou peu s'en
faut, aux besoins des autres culturesi Vus d'en haut^
on dirait de tous ces canaux autant de ceiiltures d'ar-
gent» — Forcés de mouler, pour ainsi dire, leurs
champs sur les sinuosités que les eaux décrivent et
sur les contours des collines, les paysans leur ont fait
prendre les formes les plus diverses et les plus inat-
tendues. Les uns, accrochés ou suspendus aux flancs
des coteaux, soutenus par des murs en pierres sèches^
dans les interstices desquelles de grandes lianes flot-
tantes ont pris racine, ont l'air de bénitiers gigantes-
ques, de bastions avancés ou de balcons pleins de ver-
LA FAMILLE OU ANG-MING-TSE 239
dure. Les autres, disposés çà et là, sans ordre et sur
des points différents, font croire qu'on est en face
d'immenses étagères chargées de vases, de coupes,
de vasques et de vide-poches des modèles les plus
extravagants. De ceux-ci dans ceux-là, l'eau tombe, de
hauteurs plus ou moins grandes, en mille cascades qui
reflètent au soleil tous les feux des pierres précieuses.
— Ici, sur ces terrasses, c'est le vert tendre et gai des
rizières qui domine, ou bien la couleur plus foncée des
champs de cannes à sucre. Dans les endroits qui ne
se sont pas aussi bien prêtés aux irrigations, on a
repiqué des plants de cotonniers aux grandes fleurs
jaunâtres. Ailleurs, ce sont des lignes d'orangers au
feuillage sévère et sombre. Là-bas, des plantations d'ar-
bres à thé, sous lesquels on aperçoit la terre grise,
tranchent sur tout le reste.
Le riz, le thé, le coton, le sucre et les oranges sont
les récoltes les plus impoi*tailtes de la contrée, mais il
en est plusiedrs autres qui ajoutent à sa richesse un
appoint considérablCi C'est le chanvre pi'oduit par un
palmier dont les larges éventails s'étalent à six où huit
mètres du sol (1) ; c'est l'huile que l'on extrait des
graines d'un . arbre auqUel son tronc noueux, ses
rameaux tordus et ses feuilles rouillées donnent uri
aspect vraiment misérable (2) ; c'est le suif, également
(1) Ghamœrops excelsa.
(!2) Dr^andra cordata.
240 LA CITÉ CHINOISE
fourni par les graines d'un autre arbre que Ton pren-
drait de loin pour une sorte de bouleau ou de peu-
plier (!) ; c'est surtout le bambou, le plus utile peut-
être de tous les arbrisseaux, le plus élégant sans con-
tredit, dont les tiges de huit à dix mètres de hauteur
balancent leurs panaches au moindre vent. On voit
aussi quelques bananiers par groupes de cinq à six
pieds, mais ils ne paraissent avoir d'autre rôle que de
contribuer au décor général du pays ; leurs fruits sont
rarement bons.
Tout n'est pas absolument cultivé sur les collines de
Ouang-Mo-Khi. Il y a des hauteurs auxquelles l'homme
n'a pas encore pu toucher, des escarpements que sa
main n'a pas encore soumis. La nature s'est chargée
du soin de les parer. Au printemps, à partir de la fin
du mois de février, tout cela se couvre des vêtements
les plus somptueux. Alors, fleurissent les azalées pour-
pres, roses ou jaune d'or, les gardénias blancs, les clé-
matites bleues, les primevères, les câpriers, les glyci-
nes, les camélias. Pas un pouce de terre n'est oublié ;
dans ce sp^endide manteau, pas un accroc.
Cependant, la campagne est fréquemment interrom-
pue par de petits massifs d'arbres du sein desquels se
détachent, le matin, le soir et aussi dans le milieu du
jour, des tintements argentins ou graves qui rappellent
tout à fait les Angélus des pays chrétiens. Ce sont les
tintements des cloches de douze pagodes bouddhiques,
(1) Stillingia sebifera.
*^ -"??JfW'W'*HE" ^» *^' ' . ' . - ' ■, • r.
W^*^T^'^'''\-''
LA FAMILLE OU ANG-MING-TSE 2H
dont les triples toitures aux tuiles jaunes émaillées et
les angles relevés en éperons se révèlent par trouées
et se découpent sur le bleu pur du ciel. Du reste, calme
profond que ne réussissent même pas à troubler les
chants des oiseaux ou les voix des travailleurs et les
échos qui leur répondent. Ces voix, ces échos, ces
chants, ce silence, ces parfums, ces couleurs, cette har-
monie, cet ensemble font de ce petit coin du monde
un véritable paradis. Tout vous enivre et vous éblouit.
Là, point de roues grinçantes sur un pavé raboteux,
point de bruits de marteaux ni de fumées de fabriques
noires et puantes. L'œil et Toreille, tous les sens, qu'au-
cun bruit étrange et discordant ne vient distraire,
acquièrent une subtilité inouïe. On entendrait Therbe
pousser, on entendrait même, selon l'expression du
poète chinois, le bruit que fait sur la terre V ombre du
feuillage balancé 'par le vent. Jamais la vie ne fut plus
intense. Jamais l'homme et la nature ne se sont mieux
compris, ni plus intimement unis.
Les habitants de Fou-Tcheou, et ceux des villes voisi-
nes à trente lieues à la ronde, aiment beaucoup cet en-
droit. Ils y viennent avec leurs familles pendant une
partie de l'été. Chaque pagode a toujours à leur dispo-
sition plusieurs pavillons petits ou grands. Seulement il
faut les retenir d'avance, car les amateurs sont nom-
tireux. Il en arrive même de Ning-Pô et de Schang-
haï. Les canaux les y amènent jusqu'au pied des mon-
tagnes.
14
242 LA CITÉ CHINOISE
I
Cest là qu'habite la famille Ouang-Ming-Tse. Voici
comment j'en fis la connaissance. C'était à la fin du
mois de mars; on venait d'achever la première récolte
du thé.Deux hommes,dans un champ, sarclaient au pied
des arbustes et y mettaient un peu d'engrais. Je les re-
gardais, assis sous un palmier, auprès des vêtements
qu'ils avaient déposés sur le bord et d'une énorme
théière de terre cuite entourée de paille tressée, à la-
quelle ils venaient boire de temps en temps. Le plus
âgé, s'en étant approché à son tour, m'adressa la pa-
role : « Votre petit frère n'ose pas vous offrir de ce pau-
vre breuvage. — Merci, frère aîné, j'avais soif tout à
l'heure, mais je viens de manger une orange et j'en
veux conserver le goût. — Oh ! vieux monsieur, le goût
du thé ne gâte pas celui de l'orange ^ Je ne veux pas
parler de celui-ci; il n'est pas très bon. Mais j'aimerais
à vous en faire goûter d'autre... A-Pé-A, A-Pé-A, va
donc à la maison et rapporte-nous du thé de la nou-
velle récolte... »
La maison n'était qii'à quelques pas^ A-Pé-A fut vite
revenu avec lin plateau, des tasses, une bouilloire d'eau
chaude, un petit i*échaUd, uile boîte de thé et un ta-
bouret sur lequel il posa le toUt. Pendant que l'eau se
Reprenait à boUillir, mon interlocuteur ouvrit la boîte,
y puisa quelques feuilles qu'il mit dans chacune des tas-
ses. 11 les remplit d'eau, et les ayant couvertes de leurs
surcoupes, il me dit : « 11 n'était pas encore bien sec,
mais il n'en sera que meilleur. » Puis, s'inclinant vers
LA FAMILLE ODANG-MING-TSK 243
moi, comme pour m*inviter à m'en assurer, il porta lui-
même la tasse à ses lèvres en écartant légèrement la
surcoupe et en aspirant lentement. Je suivis son exem-
ple. C'était exquis. La liqueur, très claire, jaune comme
de For pâle, aussi odorante que la fleur même du thé,
flattait Tœil et laissait à la bouche un goût doux et suave
véritablement délicieux. Il devina ce que j'éprouvais.
« N'est-ce pas, vieux monsieur? — Oui, frère aîné, vous
avez raison, la saveur de l'orange est grossière auprès
de celle-ci. — Un de nos poètes compare la fleur de thé
à la joue d'une jeune fille. » J'avouai ne pas avoir songe
à ce rapprochement, et je reconnus que l'idée pouvait
être juste. « Et, lui dis-je, récoltez-vous beaucoup de
thé de cette qualité-là? — Hélas ! non, monsieur; com-
ment cela se pourrait-il ? on le cueille à peine éclos. Un
meou (1) n'en produit pas plus d'une livre. — C'est peu,
en effet; mais tout dépend du prix que vous le vendez.
— Les marchands nous l'achètent près de deux ligalvr-
res (2) la livre. Ce n'est guère. Mais cette première ré-
colte ne retarde pas beaucoup les autres, et c'est autant
de gagné. — Et l'avez-vous déjà vendue ? — Non, vieux
monsieur, elle n'est pas encore prête. Dans quelques
jours seulement nous la porterons au marché, sauf ce
que nous avons l'habitude de garder pour les amis qui
nous viennent visiter. — Eh bien, monsieur, de celui
(1) Un quinzième d'hectare.
(2) La ligatnre de 1,000 sapèques vaut environ 5 francs.
1 •■ #- -, ^
f *
fVATI^'l-^lw;^. .
244 LA CITÉ CHINOISE
que vous devez porter au marché, vous plairait-il de me
céder une livre ? Je vous serais sincèrement obligé. —
Certainement, monsieur. Mon frère aîné demeure, je
crois, dans la pagode d'en bas ? — Oui ; mais puis-je
vous demander comment vous Tavez appris ? Je ne suis
dans le pays que depuis avant-hier. — Oh I vieux mon-
sieur, tout se sait vite dans nos petits villages. Et puis,
vous êtes Européen. On croit que vous venez pour ache-
ter du thé. — Non; je viens seulement me reposer quel-
ques jours dans votre belle contrée, et j'espère avoir le
plaisir de vous rencontrer souvent. — J'allais demander
à mon frère aîné la permission d'aller lui présenter mes
devoirs chez lui. » Je la donnai avec empressement et nous
nous séparâmes. La semaine s'écoula. Un matin, comme
je finissais de déjeuner, mon interprète me remit une
grande carte de visite rouge, portant modestement en
très petits caractères le nom de Ouang-Ming-Tse. On me
faisait demander s'il me convenait de recevoir dans la
journée et à quelle heure on pourrait venir. — Tout de
suite, dis-je au messager. Une heure après on m'annon-
çait l'arrivée de deux hommes que je donnai l'ordre
d'introduire et au-devant desquels je fis quelques pas.
L'un, âgé d'environ soixante ans, m'était absolument
étranger ; dans l'autre, qui paraissait avoir quarante ans
au plus, je n'eus aucune peine à reconnaître mon pay-
san, malgré le costume de cérémonie qu'il avait revêtu.
Tous deux portaient une longue robe de coton bleu, un
pardessus de soie violet et le chapeau de feutre à grands
■7 '
LA FAMILLE OUANG-MING-TSE 245
bords relevés. — Les saluts d'usage terminés, je les con-
duisis au canapé où je les priai de s'asseoir, en désignant
la place d'honneur au plus âgé ; mais ils s'y refusèrent
absolument. Je dus me contenter de leur offrir deux
chaises ; j'en pris une troisième et m'assis à côté d'eux,
résistant à mon tour à leurs protestations et m'éloignant
des places qu'ils avaient déclinées. Enfin, après un nou-
veau salut, la conversation s'engagea, a Je n'ai pas
voulu, me dit le plus âgé, laisser à mon fils l'honneur
de vous apporter seul le thé qu'il vous avait promis, et
j'ai pensé que le vieux monsieur me pardonnerait d'être
venu. » Je l'assurai que j'étais enchanté. <( Seulement,
reprit-il, quand mon fils Po-Y a fait cette promesse,* il
ignorait que notre récolte était vendue depuis le matin,
de sorte que nous n'avons plus à offrir au vieux mon-
sieur que du thé de notre réserve, celui que nous gar-
dons pour les amis », ajouta-t-il timidement. Je le re-
merciai vivement d'un cadeau offert d'une façon si
délicate, et l'entretien prit son tour ordinaire. Je le
complimentai sur la beauté de son pays. Il s'inclina.
« Oserai-je demander au vieux monsieur quel est son
heureux âge? — Je n'ai que trente-six ans, monsieur.
— Oh I je vous en aurais bien donné le double (1). » Je
m'inclinai à mon tour, a Et vous, mon frère aîné, quel
est le nombre de vos années fleuries ? — Je n'ai que
(1) Grand compliment en Chine, a Ymôjo sin, jen mo jokou jd,
dit le proverbe. Traduction : a Dans le vêtement, ce que l'on
prise, e'est la nouveauté; chez Thomme, c*est le grand âge. »
14
346 LA CITÉ CHINOISE
poixante-deux ans. — Il serait difficile de vous en don-
ner le double, dis-jc en souriant, mais il est certain que
vous paraissez beaucoup plus vieux. » Il s'inclina de
nouveau. Et en se relevant : « De quel honorable nom
s'appelle le vieux monsieur ? — Si est mon humble nom.
— Et lo vieux monsieur est également un homme du
Si (1)? — Vous Tavez deviné, Ouang-Ming-Tse, » lui
répondis-je en souriant du calembour. Il se mit à rire
aussi : « Oh ! cela n'était pas difficile, Si-Loa-Yé (2) ;
mais quel est le nom de votre honorable pays natal ? —
C'est la France. » Les deux hommes saluèrent. « Et vos
parents, Si-Lao-Yé, sont-ils en bonne santé î — Ils sont
morts, Ouang-Siefi-Sen (3). Ils sont morts depuis long-
temps. — Nous vous plaignons sincèrement, Si-Lao-Yé,
C'est pour cela sans doute que vous vous êtes décidé à
quitter votre pays. — En effet, Ouang-Sieîl-Sen, Mais
puis-je vous demander aussi si, plus heureux que moi,
vous avez encore vos parents ? — Mon père est mort il
y a trois ans, mais j'ai encore ma mère. Elle a quatre-
vingt-do'ize ans et, grâce au ciel, elle se porte bien. —
Votre famille est-elle nombreuse, Ouang-Ming-Tse ? —
J'ai trois filles plus âgées que Po-Y et une quatrième
plus jeune ; elles sont mariées et n'habitent pas notre
village. J'ai encore un fils plus jeune, marié aussi, dont
(1) Si, la première syllabe de mon nom français, devenae mon
nom chinoiii, signifie : Occident;
(2) Vénérable ai.
(3) Monsieur Oaan^*
LA FAMILLE OUANG-MING-TSE 247
les intérêts sont séparés des nôtres, mais qui demeure
tout près de notre maison. Enfin, celui-ci a déjà six en-
fants, -ù — Je les félicitai tous les deux. En ce moment le
domestique apporta le thé, qu'il servit sur les guéridons
placés entre les chaises, avec des cigares et quelques
liqueurs de France. Les liqueurs parurent de leur goût,
mais ils déposèrent bientôt leurs cigares qu'ils trouvaient
trop forts. Cependant la causerie avait changé de sujet.
Nous parlions maintenant de la France, de ses mœurs,
de son industrie, des chemins de fer, etPo-Y, qui jusque-
là n'avait presque pas ouvert la bouche, ne tarissait pas
de questions. Enfin, ils se levèrent et, après m' avoir fait
promettre d'aller les voir le lendemain, ils prirent
congé.
Le lendemain, j'étais chez eux. Les hommes, venus
à ma rencontre, me conduisent solennellement au salon
où toute la famille m'attend debout, rangée par ordre de
taille. On me fait asseoir presque de force à la place
d'honneur que je m'étais pourtant juré de ne pas ac-
cepter. Ouang-Ming-Tsc est à ma droite et Po-Y me
présente tout le monde. Voici sa mère : Ouan-Lay-Lay
(M"« Ouang); et sa femme: Po-Ta-Niang (M™« Po).
Elles viennent juste en face de moi et me font un grand
salut en abaissant leurs mains jointes jusqu'à terre et
les relevant à la hauteur du menton. Voici son fils
aîné A-Pé, vigoureux gaillard de dix-huit ans, et
sa fille aînée, Po-Kouei-Niu (M»« Po-Y), modeste
ot charmante enfant de seize ans qui me font le
■^ * » r
248 LA CITÉ CHINOISE
koieou (1). Voici un garçon de quinze ans qui en fait
autant, et puis deux fillettes de douze et de dix ans, et
encore un tout petit de trois ans et demi que tout le monde
regarde en riant. Mais lui, très grave, s'approche, s'age-
nouille, incline sa petite tête jusqu'à terre et se relève très
fier d'avoir si bien accompli la cérémonie des grands.
Quant à moi, je me suis approché de la mère et de la
femme de Po-Y, je leur ai rendu leur salut ; et faisant
un geste amical aux enfants, j'ai repris ma place. Mais
tout à coup, je songe que l'assemblée n'est pas complète :
« Oh I mais, où est la grand'mère, Po-Sien-Seû ? serait-
elle malade? — Non, Si-Lao-Yé ; seulement elle ne peut
rester debout longtemps, et elle s'est attardée, mais la
voici. » Elle arrive en effet, la bonne vieille, elle ar-
rive lentement, conduite par le second fils de Ouang-
Ming-Tse, venu chez son père pour me voir : elle arrive
lentement, courbée par l'âge et s'appuyant sur un bâton.
Je me hâte d'aller au-devant d'elle et lui fais mon plus
grand salut, qu'elle me rend d'un regard joyeux, ne
pouvant s'incliner. Qu'elle est vieille ! Oh ! mais qu'elle
est vieille 1 Son visage est tout ridé, ses mains tremblent
et sa tôte est branlante. Pourtant ses yeux, qui ont re-
pris l'expression mélancolique habituelle aux vieillards,
sont encore vifs ; ses pauvres cheveux gris sont parés des
mômes fleurs qui ornent les coiffures de ses petites filles,
et son maintien est plein do dignité, a Asseyez-vous,
(1) Le ko-teou est le plas grand et le plus respeelaeux des sa—
luts chinois.
\
7fwç^^;ri)^:tT;,.7.»'i'Î^T
LA FAMILLE OUANG-MING-TSE 249
monsieur, me dit-elle , et soyez le bienvenu. » Tout le
monde s'est rassis. Alors, sur un signe, mon domestique
apporte une grande boîte d'où il sort les uns après les
autres un polichinelle, des images, des paquets d'aiguilles,
un paquet de bougies roses, des rubans, une toupie d'Al-
lemagne, une poupée et un stéréoscope. Il y en a pour
tous les goûts. Tous sont ravis. « Oh ! par ma foi,
grand'mère, au diable le cérémonial et l'étiquette. Le
vieux monsieur n'a pas l'air d'y tenir. » Le vieux mon-
sieur n'y tient pas du tout, il est redevenu jeune ; il est
descendu de son trône (1). Il a quitté le canapé ; il se
mêle à eux et leur explique le stéréoscope. Les questions
n'arrêtent pas, les remerciements non plus : « Oh ! Si-
Lao-Yé ! Oh ! Si-Lao-Yé ! » Le petit est en extase, la
toupie ronfle ; les jeunes filles ont déroulé leurs rubans ;
mais ce qui fait merveille, c'est le stéréoscope. Nos rues
et nos places d'Europe les remplissent d'admiration et
ils sont stupéfaits des maisons à cinq étages. Non, voyez-
vous, jamais ils ne comprendront que l'on puisse monter
si haut, ni que l'on en soit réduit à vivre ainsi les uns
au-dessus des autres. Mais la porte s'est ouverte et l'on
introduit une table toute servie. C'est un vrai dîner,
ce Ah ! Ouang-Siefi-Sen, cela n'était point convenu ; com-
ment voulez-vous que je mange? il n'y a que deux
heures que j'ai fini de déjeuner. — Je vous prie, Si-Lao-
Yé, je vous prie, un petit effort. » La grand'mère, Ouang-
(1) Le canapé) qui est le siège d^honneur, est très souvent
placé sur une petite estrade élevée d'une ou deux ^marches.
' ► nr- ':%.Xfr ^^ V ■ * ^
250 LA GÏTÉ CHINOISE
Lao-Po (1), Ouang-Lay-Lay et les enfants ont disparu,
nous ne sommes que quatre hommes autour de la table.
Mais cela ne m'étonne pas et je ne fais aucune question,
car je sais qu'il n'est pas d'usage que les femmes man-
gent avec les hommes, au moins quand il y a des étran-
gers. La femme de Po-Y et leurs fils seuls sont restés.
Ce sont eux qui nous servent. A ma place je trouve ma
cuillère, ma fourchette et mon couteau que mon dômes-
tique est allé chercher.
Le repas est bon, mais il est simple. Ce n'est point le
repas solennel, pontifié, des gens riches ou des grands
mandarins ; c'est le repas ordinaire des jours de fête chez
les paysans. Un poisson avec une sorte de court bouil-
lon d'un arôme exquis est au milieu de la table et sert
de potage ; de chaque côté, des canards et des poulets ;
aux quatre coins, deux plats de viande de filet de porc
et de mouton coupés en petits morceaux, un plat de
nouilles au jus excellent et un plat de haricots ; puis,
dans les intervalles et tout autour de la table, une pro-
fusion d'entremets salés ou sucrés que l'on mange après
ou avant chaque mets. J'y distingue des champignons,
des crevettes, des aubergines, des algues de mer, du gin-
gembre, des petits citrons confits, des cobas (2), du fro-
mage de pois, etc. Chacun a devant soi un petit plat et
un bol rempli de riz en guise de pain. Le dîner est vrai-
ment très bon et l'on y fait honneur. Cependant on a
(1) Vénérable dame Oaang.
(2) C'est la hampe florale d'une sorte de roseau.
LA FAMILLE OL ANG-MIi>iG-TSE 251
enlevé les gros plats et les jeunes filles reviennent en
apportant des oranges, des fruits secs, des sucreries, des
gâteaux, du vin et des liqueurs ; c'est le dessert. Le vin
me fait faire la grimace : c'est du vin de riz que Ton sert
chaud et qui a une odeur à laquelle je n'ai jamais pu
m'habituer. Les liqueurs sont plus de mon goût, il en
est une qui ressemble beaucoup au curaçao.
Enfin le repas est terminé. Il était simple, mais il a
duré deux heures. On prolonge encore un peu les cau-
series et le soleil est déjà très bas lorsque je prends
congé de mes nouveaux amis.
Depuis, et pendant les six semaines que j'ai passées à
Ouang-Mo-Khi, je n'ai pas été un seul jour sans les revoir,
soit chez eux, soit dans les champs,' et je les ai encore
revus les années suivantes, lorsque, fuyant les grandes
chaleurs de l'été, je venais de temps en temps me réfu-
gier à Ouang-Mo-Khi. Je puis donc dire que j'ai été jus-
qu'à un certain point le témoin de leur vie, de leurs tra-
vaux et de leurs plaisirs. Ce que je n'en ai pu savoir pai
l'observation directe, je l'ai appris de leur confiance et
de leur amitié, à l'aide de questions multipliées et discrè-
tement ménagées. Le tout m'a paru intéressant et je
l'offre maintenant au lecteur dans les pages qui vont
suivre.
LmÈt...
" >*' ' ' . . ,/y-^ , -.• ^ • v*«r-^>"*:
252 tA CITÉ CHINOISE
II
Elle est longue, l'histoire des Ouang-Ming-Tse. Elle
commence il y a huit cents ans, avec celle du canton ;
aussi presque personne n'en ignore les épisodes princi-
paux. On les rappelle dans les grands anniversaires, en
même temps qu'on lit les généalogies qui font remonter
tous les habitants au couple unique auquel on doit la
colonisation du pays. Figurez-vous les généalogies de
Juda, au chapitre premier de l'évangile de saint Mathieu.
— Nous abrégerons. — Donc, il y a huit cents ans, sous
le règne de l'empereur Yuen-Fong, de la dynastie des
Song du Nord, un nommé Ouang, du pays de Chu, vint
un jour dans la vallée et, la trouvant à son gré, s'y fixa.
En ce temps-là l'esprit de Dieu soufflait seul sur les
eaux du Ta-Choueï-Khi ; et même le Ta-Choueï-Khi
était à peine inventé. Tout porte à croire cependant que
la rivière existait et qu'elle coulait à la même place, mais
son lit était encore en partie submergé et elle n'avait pas
de nom. Elle gisait inerte; et si on lui eût dit alors
qu'elle sortirait un jour de son lit pour escalader les
montagnes et pour se mêler aux ébats de l'homme et
à ses travaux, elle eût été bien étonnée. Les plantes et
les arbres croissaient çà et là sans ordre et ne donnaient
asile qu'aux animaux sauvages. Les montagnes se dé-
nudaient, et, dans leur désespoir, montraient au ciel
/
(
LA FAMILLE OUANG-MING-TSE 253
leurs os décharnés. C'était le chaos. L'homme parut
dans la personne de Ouang et eut pitié. Tout changea.
Il appela la rivière « la Grande Eau de la Vallée ». Il
en facilita Técoulement, il l'aida à se dégager des inon-
dations qui la couvraient ; et la rivière devint sa ser-
vante. Il prit un coin de terre, le défricha et lui donna
son propre nom. « Que ceci, dit-il, soit dès à présent
et pour toujours la terre des Ouang. » Ce fut sa se-
conde épouse et il l'aima de toutes ses forces, de sorte
que si la première lui donnait des enfants, celle-ci
produisait en abondance tout ce qui était nécessaire à
leurs besoins. Lorsque ses filles étaient grandes, elles
étaient demandées par les gens de Yué, de Ou-Si et
de Gao-Tsong qui habitent au delà des montagnes, et
il les leur donnait en mariage. Lorsque ses fils étaient
forts, il leur désignait un champ pour y construire
leur maison, il les envoyait chercher les sœurs de ces
gens-là, et elles devenaient leurs femmes. Avec un
peu de temps, il réunit autour de lui ses fils, ses petits-
fils et ses arrière-petits-fils, qui ne se distinguèrent
entre eux qu'en ajoutant leurs petits noms à celui de
leur père. Il y eut les maisons de Ouang-Ti-Koué, de
Ouang-Po-Sen, de Ouang-Hou-Tsang, etc. C'est ainsi
que la vallée fut peuplée et cultivée. C'est ainsi que les
montagnes racontent la gloire de Ouang et que
la terre est pleine de son nom. Aujourd'hui, ce
petit territoire, qui mesure à peine douze cents hec-
tares, compte au moins dix mille habitants, presque
15
254 LA CITÉ CHINOISE
tous issus du même couple en descendance masculine.
Dix mille habitants éparpillés sur douze cents hec-
tares, se représente-t-on l'animation du tableau? Dire
que c'est la campagne ? Non, ce n'est pas la campagne
comme en France , avec des champs à perte de vue
et des villages séparés les uns des autres par des so-
litudes interminables; non, ce n'est pas la campagne
sans ressources et sans distractions où l'on meurt
d'ennui pour peu que l'on y séjourne aux approches
de rhiver. — Dire que c'est la ville? >'on, cp n'est
pas la ville non plus, avec son fracas, son agitation fié-
vreuse et souvent stérile , avec son luxe et ses mi-
sères. Ouang-Mo-Khi a tous les charmes de l'une et
tous les agréments de l'autre. Qu'on se figure le coteau
de Bellevue à Chaville, qu'on remplace les villas à
rarchitecture luxueuse ou prétentieuse par de modestes
maisons de paysans, sans étage, très propres, blanches
ou grises, couvertes de tuiles rouges ou bleues, plus
régulièrement espacées qu'entre Bellevue et Chaville,
et Ton aura une idée assez exacte de Ouang-Mo-Khi.
Les écoles y sont très nombreuses; on peut bien dire
qu'il y en a une pour quinze maisons; les pago-
des bouddhiques renferment plusieurs bibliothèques,
sans compter celles que la générosité de quelques fa-
milles met à la disposition de tous, dans les édifices
consacrés à leurs ancêtres et à leurs archives. Enfin ,
outre ces temples bouddhiques, il y a, dans chacun des
dix quartiers de Ouang-Mo-Khi, une construction d'un
■V ;7>*« v^ .', t "
LA FAMILLE OUANG-MING-TSE 255
genre particulier, que les Européens appellent aussi
pagode, mais qui a bien d'autres destinations que le
culte. Imaginez une grande cour fermée par quatre
murailles de vingt à vingt-cinq pieds de hauteur. A
Tintérieur, contre trois de ces murailles règne une ga-
lerie construite sur un terre-plein en maçonnerie, éle\ é
de cinq pieds environ et couvert d'un toit soutenu par
des colonnes. Contre la quatrième, un autre terre-plein,
en manière de théâtre, plus bas et plus large, égale-
ment couvert d'un toit dont les angles relevés et les
arêtes sont ornés de figurines en terre cuite, laisse à
droite et à gauche des ouvertures donnant accès dans
la cour, laquelle .est à ciel ouvert entre la galerie et ce
terre-plein. Tel qu'il est, ce bâtiment sert à toutes fins.
Trois fois par semaine, le matin, c'est un marché.
Dans le milieu du jour, et le soir quand il n'a pas
d'autre emploi, c'est un cercle , un club , un lieu de
réunion quelconque; c'est là qu'on organise les fêtes,
de là que partent les cortèges et les théories aux anni-
versaires des grands morts ou des corporations. C'est
aussi un théâtre pour les troupes nomades qui visitent
fréquemment le pays. Enfin, c'est un caravansérail, si
l'on veut, pour les voyageurs qui préfèrent ne pas al-
ler à l'auberge*
La pagode centrale de Ouang-Mo-Khi est naturelle-
ment plus grande et plus belle que les autres. Les
tuiles des toits sont émaillées en vert, et les mtirs à
l'intérieur sont revêtus de plaques de porcelaine ornées
2ô6 LA CITÉ CHINOISE
de dessins. Et maintenant, connaissez-vous en Eu-
rope beaucoup de villes mieux pourvues que Ouang-
Mo-Khi de tout ce qui plaît aux yeux et satisfait l'es-
prit? Oh! je ne veux rien dissimuler; tout n'est pas
absolument à l'abri de la critique dans ce joli village.
En regardant de près, on y trouverait sans doute plus
d'un désagrément. Le plus grave est, au bout des sen-
tiers, à l'entrée des champs, la présence d'énormes
jarres enfoncées en terre et pleines d'engrais liquide
déposé là, en attendant. Les Européens, que le plaisir de
la chasse amène parfois à Ouang-Mo-Khi, se plaignent
que là comme ailleurs du reste, rien ou presque rien ne
signale ces maudites jarres. Non pas qu'il s'en émane
aucune mauvaise odeur, car elles sont généralement
couvertes avec beaucoup de soin de larges feuilles de
nénufar afin d'empêcher toute exhalaison, mais c'est qu'il
est très facile d'y tomber, quand, entraîné à la poursuite
du gibier, on ne songe pas au terrain où l'on marche.
Ceux auxquels ce regrettable accident est arrivé ne s'en
vantent guère, mais ils en gardent un souvenir impla-
cable et ne le pardonnent pas à la Chine. Quand vous
entendez un voyageur grincheux à son endroit, vous
pouvez être à peu près sûr qu'il a dû tomber dans une
jarre.
>•■
1 •)
V .v-y TV* T " ' 'S ' i '<i •' (j »r ■ ■ _ . t<
1
LA FAMILLE OUANG-MING-TSE 257
III
A quelle époque de Thistoire de Ouang-Mo-Khi la
famille Ouang-Ming-Tse commença-t-elle à se distin-
guer des autres, et par quelle filiation se rattache-t-elle
au fondateur de la commune? C'est une question qu'il
serait très facile de résoudre en consultant les listes gé-
néalogiques et les annales de la famille. Il n'y a rien
de plus sûr ni de plus précis que les renseignements
puisés à une telle source, et ils ne sont jamais contestés.
L'enquête judiciaire, môme la plus sévère, n'y trouve-
rait rien à reprendre. Comment pourraient-ils être faux?
Comment oserait-on altérer un état civil que les voi-
* sins connaissent? Ensuite, les livres d'une famille ne
peuvent-ils pas être contrôlés par ceux de la famille
dont elle prétend sortir? Une falsification de cette na-
ture est donc inadmissible ; môme en justice, une sim-
ple déclaration sufiît. Nous ne serons pas plus exi-
geant , et nous nous contenterons du récit de Ouang-
Ming-Tse.
(c Mon père, me dit-il, était le quatrième enfant
d'une famille qui en compta quatorze; ses aînés étaient
deux frères et une sœur. Le premier et le troisième ai-
daient leurs parents, ils restèrent cultivateurs comme
eux et ne quittèrent jamais la maison; le deuxième
étudiait pour être mandarin et il eut assez de succès
* m
258 LA CITÉ CHINOISE
dans sa carrière puisqu'il devint gouverneur do district.
Sa sœur allait se marier quand mon père eut quinze
ans. A cette époque-là mon grand-père était loin d'être
riche. Il cultivait en tout quinze meous, dont sept ou
huit seulement lui appartenaient. Or, quinze meous ne
produisaient pas alors autant qu'aujourd'hui. Songez
que cela nous reporte à quatre-vingts ou quatre-vingt-
dix ans en arrière. Les canaux que vous voyez n'étaient
pas tous construits et la vallée était moins peuplée.
Aussi la culture était plus difficile et rapportait moins.
Lorsqu'on vit que le nombre des enfants croissait, on
décida que les garçons apprendraient des métiers et
qu'ils iraient à la ville chercher le moyen d'augmenter
le bien-être commun. Ce fut mon père qui commença.
Il avait déjà six frères ou sœurs plus jeunes que lui. Il
voulut être charpentier. On paya son apprentissage pen-
dant trois ans ; on subvint à ses besoins tant qtf il ne
put y suffire lui-même. Mais il gagna bientôt assez pour
faire quelques économies, qu'il rapportait fidèlement à
la maison en y venant aux réunions de quinzaine. Trois
autres garçons suivirent son exemple. Avec leurs épar-
gnes, mon grand-père arrondissait son champ , en re-
culait les limites, et dès qu'il pouvait donner de l'emploi
à l'un d'eux, il le rappelait. Un seul, le plus jeune, est
resté à Fou-Tchcou. C'est un des forts marchands de la
ville. Il ne manque pas de venir aux anniversaires, et
quand il quittera les affaires pour les laisser à deux de
s(^s fils, ce qui ne peut tarder, c'est ici qu'il reviendra.
3
• Ti
LA FAMILLE OUANG-MING-TSE 259
Il a acheté depuis longtemps déjà un grand terrain que
son aîné cultive, et il y a fait construire son tombeau.
La pagode qui sert de club et de bourse, la plus rap-
prochée de chez nous, a été bâtie à ses frais, et il entre-
tient à moitié Tune des écoles de notre quartier. C'est
comme s'il n'avait pas quitté le pays. Mais je vous parle
de notre oncle, et c'est du grand-père qu'il était ques-
tion. Eh bien, monsieur, voilà comment il put d'abord
marier ses filles ; car, voyez-vous, on a beau dire que
l'établissement des filles ne coûte rien, on ne peut pas
les laisser comme cela quitter leur foyer sans leur faire
quelque cadeau ; et voilà comment il put ensuite laisser
à chacun des garçons dix à douze meous environ. C'est
avec cela que mon père a débuté. Maintenant, Si-Lao-
Yé, s'il vous plaît de connaître l'histoire de mon bisaïeul
et même celle de mon trisaïeul, je suis prêt à vous les
dire ; mais c'est toujours à peu près la même chose,
sauf des détails et des particularités de peu d'impor-
tance.
» J'aurais cependant à vous signaler quelques-uns de
nos ancêtres qui ont illustré la famille. Il y en eut un
qui devint receveur général des finances et aux libéra-
lités duquel on doit le cinquième canal de la rive gau-
che du Ta-Choueï-Khi. Je vous montrerai un jour son
tombeau dans le cimetière de notre famille ; il lui a été
offert par les habitants du coteau. Un autre arriva au
grade de licencié du premier degré et exerça les fonc-
tions de recteur dans la province du Hou-Pé. Un des
/
^60 LA CITÉ CHINOISE
ponts de la rivière a été construit à ses frais ; en outre,
sa bibliothèque privée est devenue publique et il y a
annexé une école dont il a assuré Texistence par une
dotation suffisante. Son tombeau est aussi dans notre
sépulture, car c'est ici qu'il s'est retiré et qu'il est mort,
dans sa maison, entouré de ses enfants presque tous
cultivateurs. Nos annales disent que tous les habitants
de Ouang-Mo-Khi assistaient à ses funérailles. — Je
pourrais encore vous citer plusieurs de nos anciens pa-
rents qui feraient très bonne ligure à côté de ceux-là ,
mais tout cela est bien peu digne de votre intérêt. Quel
est d'ailleurs l'habitant de notre vallée qui ne puisse
vous en dire autant de ses ancêtres? On se plaît à les
rappeler comme on se souvient des heureux moments
de son existence ; mais il faut , pour cela , les avoir
vécus. »
— (( J'ai dû être, dans une des vies antérieures
auxquelles vous croyez, Ouang-Sien-Sen, un des fils
de vos Cent Familles, car tout ce que vous me dites
de vos aïeux me touche comme si c'étaient les miens.
— Hé, Si-Lao-Yé, tous les hommes ne sont-ils pas
frères (1)? — Très bien dit, Ouang-Ming-Tse. Mais, je
vous en prie, continuez votre récit. Laissons de côté
l'antiquité, et apprenez-moi de quelle façon votre père
put se tirer d'affaire.
— Je vous ai dit, Si-Lao-Yé, qu'il était le quatrième
(1) Traduction du proverbe : Se hay tche louy, hiay hiong ty
yé. {Proverbes chinois, par M. Paul Perny.)
-; I
LA FAMILLE OUANG-MlNG-TSE ' 261
de quatorze enfants ; il en avait déjà lui-môme quand
le grand-père mourut ; mais ses jeunes frères et sœurs
n'étaient pas encore tous en âge de s'établir. Il était
donc impossible de rompre la communauté : Ton n'y
songea même pas. Les choses restèrent en l'état sous
la présidence du frère aîné, la grand'mère étant morte
peu de temps après son mari. On continua à habiter
sous le môme toit, à manger pour ainsi dire à la môme
table. C'était plus économique; puis l'éducation des
petits était plus facile. Je commençais à grandir alors
et je me souviens de tout c^la comme d'hier. Deux de
mes tantes étaient mariées; on ne les voyait guère
qu'à l'époque du nouvel an où elles venaient, avec
leurs enfants, passer trois ou quatre jours au milieu de
nous. Mon oncle, le lettré, occupait dans une autre pro-
vince un emploi assez lucratif pour qu'il pût ne ré-
clamer qu'une partie du produit de son héritage, et il
laissait le reste à la communauté. Il restait donc encore
à la maison cinq filles et six garçons, dont quatre
étaient mariés et avaient neuf enfants. Cela faisait
vinglnqûatre personnes, auxquelles il faut ajouter
quatre serviteurs à l'année: trois hommes pour les
travaux des champs et une femme pour aider à ceux
de l'intérieur. Tant que dura la communauté, nous
vécûmes dans une grande aisance avec les quatre-vingts
meous de terre que nous possédions. Mais lorsque mes
tantes furent mariées et que le plus jeune de mes
oncles se fixa à Fou-Toheou, cela changea. Ce dernier,
15.
f .; , /- '-^-^
26Î LA CITÉ CHINOISE
qui avait besoin de tous ses revenus pour son cc«nmerce,
voulut reprendre sa part d'héritage. Le mandarin, dont
la famille augmentait plus vite que les appointements,
profita de la circonstance pour en faire autant. D'un
autre côté, il était évident qu'il faudrait un jour ou
l'autre songer à se desserrer. On résolut de le faire
tout de suite. En ce moment-là précisément, des voi-
sins, ayant plus de terrain qu'il ne leur en fallait,
cherchaient à en vendre une partie, et cela devait
faciliter l'opération, comme vous l'allez voir. Les sept
frères commencèrent par diviser l'héritage en huit parts
égales. Deux de ces parts avec la maison paternelle
revinrent de droit à l'aîné, et celles du marchand et
du mandarin furent achetées par la communauté,
réduite à cinq frères, pour un prix qu'elle s'engagea à
payer en trois ans et dont elle servit les intérêts en
attendant. Elle prît en même temps à loyer les champs
des voisins en annonçant l'intention de les acheter et
de les payer également dans un délai convenu. Puis
les cinq frères firent un nouveau partage. L'ensemble
des acquisitions, d'une contenance d'environ quarante
meous (1), fut divisé en cinq lots et chacun des frères
en prit un, qui agrandit celui qu'il avait déjà. On se
mit ensuite à construire des maisons pour ceux qui
n'en avaient pas, sur les terrains qui leur étaient
échus, et dès que l'on en avait terminé une, celui
(1) Un meou vaut sept ares environ.
---'SF;.-^».^
LA FAMILLE OUANG-MING-TSE 263
auquel elle était destinée allait Thabiter. Cela demanda
quelque temps, vous pensez bien. Enfin, chacun eut
la sienne, et au bout de trois ans, grâce à la commu-
nauté qui durait toujours et aux économies qu'elle
avait permis de réaliser, tous les champs acquis étaient
payés. Le partage fut alors consommé. On continua
cependant à faire en commun les principaux travaux
des cultures et des récoltes; on continua à se prêter
«
aide et assistance en toute occasion; mais on vécut
chacun chez soi, et les produits des champs appartinrent
à ceux auxquels ces champs avaient été attribués et
qui les cultivaient à leur guise,
— Parfaitement, Ouang-Sien-Sen ; mais si vos voisins
n'avaient pas été disposés à se défaire des champs que
l'augmentation de votre famille vous rendait indis-
pensables, que serait-il arrivé? — Eh ! Si-Lao-Yé, tout
près d'ici, nous avons des parents qui n'ont pas autant
de terre que nous en avions alors et qui sont plus
nombreux. Nous aurions fait conune eux. La terre,
voyez-vous, est plus généreuse qu'on ne le saura jamais.
— Soit, mais supposons que votre terre eût été trop
petite? — ]ÇJi bien, deux ou trois de mes oncles seraient
allés dans une vallée moins peuplée demander à leurs
sœurs et à leurs beaux-frères un petit champ dont ils
seraient devenus tôt ou tard propriétaires. — Et si
cela encore, eût été impossible? — Ils seraient allés
plus loin, voilà tout. Je connais dans la province et
ailleurs bien dos endroits où le peuple est moitié moins
26i LA CITÉ CHINOISE
nombreux qu'ici. Pensez-vous qu'on ne les y aurait pas
accueillis? Est-ce que tous ceux qui travaillent ne sont
pas aussi unis que les membres de la même famille?..
Mais chez vous, monsieur, comment fait-on en pareil
cas? — Chez nous, Ouang-Ming-Tse, la population est
beaucoup moins grande qu'ici, et la moitié du territoire
est encore en forêts, en landes incultes, en marécages.
— Et en est-il de même dans tout l'Occident? — Hélas !
oui. — C'est différent. Mais alors, ce qu'il me paraît
difficile de comprendre, c'est que les Européens portent
constamment la guerre dans les pays qui leur sont
étrangers au lieu d'employer toutes leurs forces à
conquérir à la culture leur propre territoire et à déve-
lopper la population. »
Je ne répondis pas à la question. Ouang-Ming-Tse eût
encore bien moins compris que la stérilité d'une partie
du territoire, la rareté de la population et l'état de guerre
qui caractérisent l'Europe, fussent le fait d'une poignée
de particuliers égoïstes et d'une législation barb'are. Je
le vis sur la pente de réflexions qui évidemment ne
devaient pas être favorables à la civilisation européenne,
et j'y coupai court en revenant au sujet de notre en-
tretien.
(( Vous m'avez dit, Ouang-Sien-Sefi, que les deux
oncles qui avaient quitté Ouang-Mo-Khi, ont depuis
longtemps remplacé les champs dont ils s'étaient défaits
par d'autres achetés dans vos environs. C'est très bien.
Mais s'ils n'avaient pas réussi dans leurs affaires? —
/ N
^ÎST^Ty^T^^ •■••■Tv-rr . ■ ,v 'j.'- ' ^>; . -. vr
LA FAMILLE OUANG-MING-TSE 265
Pendant un certain temps, les ventes d'immeubles pro-
venant de rhéritage paternel sont toujours résiliables (1)»
Nos oncles seraient donc revenus à la maison ; on leur
aurait rendu leurs champs ou l'équivalent au même prix
qu'ils les avaient vendus, et ils se seraient acquittés peu
à peu. — Me voilà satisfait au point de vue de la ques-
tion des intérêts. Il en est une autre sur laquelle je vou-
drais vous demander quelques renseignements. Que de-
vient votre culte domestique lorsque la séparation de
la famille est accomplie? Une fois chacun chez soi, ce
lien moral est-il également dissous? En un mot, quelles
relations vos oncles conservaient-ils entre eux et avec la
maison paternelle?
— Rien de plus simple, Si-Lao-Yé. Généralement,
quand le partage a lieu, c'est que tous les enfants sont
en étafe de vivre par eux-mêmes. Ils sont mariés ; le plus
souvent, ils ont déjà de grands enfants. Us peuvent donc,
sans sortir de chez eux, se conformer à la plupart des
usages et des devoirs du culte des ancêtres. Ils en ont le
droit. Cependant on ne commence guère à l'exercer
qu'après le décès de l'un des fondateurs du nouveau
foyer, père ou mère. Jusque-là, et même plus tard si l'on
veut, c'est chez le plus âgé des frères que tout le monde
s'assemble. Dans tous les cas, c'est chez lui que se célè-
(11 La famille a droit de préemption, ce qui est d'ailleurs tout
à TavaDtage du vendeur. l\ est sans exemple, je crois, qu'un champ
provenant de Théritage paternel ait passé en des mains étrangères,
sauf les terrains expropriés pour former les concessions euro-
péennes des ports oaverts au commerce étranger.
266 LÀ CITÉ CHINOISE
brent les anniversaires du père et de la mère et les fêtes
particulières de la famille. Il en est de même des fêtes
des saisons. Si les familles possèdent un temple des an-
cêtres spécialement consacré au culte commun de leurs
parents, c'est là que se tiennent toutes les assemblées.
Pour les grands anniversaires, tels que ceux de Confucius
et des illustres anciens, on se réunit chez le doyen
du village. Les frais essentiels de ces solennités sont
assurés par le supplément d'héritage que Taîné reçoit
lors du partage, auquel des dotations faites par les riches
de la famille viennent s'ajouter la plupart du temps. Et
si cela ne suffit pas, chacun apporte son obole en venant
aux réunions. C'est ainsi que cela s'est pratiqué chez
nous. Quant à mes oncles, le marchand et le lettré, le
jour où ils ont cessé de pouvoir assister régulièrement à
nos fêtes, on leur a remis un extrait du livre de la famille
constatant leur filiation jusqu'au quatrième de nos an-
cêtres, et ils se sont ensuite comportés comme ils l'ont
voulu. Mais il est juste de dire qu'ils ont rarement man-
qué à nos grandes solennités.
— Je vous remercie, Ouang-Sien-Sen. Je n'ai plus que
deux questions à vous poser à ce sujet. Le pouvoir
judiciaire de la famille s'étend-il encore à ceux qui
s'en sont séparés, présents sur les lieux ou éloignés?
— Sans doute, Si-Lao-Yé; quels recours auraient-ils
donc, s'ils n'avaient pas celui de leur famille? Pourquoi
leur remettrait-on un extrait du livre de famille, si ce
n'est pour qu'ils puissent constater et faire reconnaître
«vT*î-7^* "f* -^^ ' » '
LA FAMILLE OUANG-MING-TSE 267
le droit qu'ils ont de s'en réclamer? Gomment pour-
rait-on, à moins de cas graves et urgents, abandonner
des parents aux tribunaux des mandarins ? Ce serait un
déshonneur. Les mandarins et la loi, dit un proverbe,
ne sont pas faits pour les honnêtes gens. — Le pro-
verbe a raison., Et maintenant, dites-moi : les dépenses
relatives soit aux cérémonies bouddhiques qui accom-
pagnent presque toujours les funér^^illes, soit au ser-
vice religieux que beaucoup de personnes font faire
pour le repos de Tesprit des défunts, sont-elles aussi
obligatoires que celles du culte des ancêtres ? — Non,
à moins qu'elles n'aient été ordonnées par le défunt.
Toutefois, il est bien rare que l'on n'y contribue pas
quand on le peut. On fait comme tout le monde, pour
ne pas se singulariser à propos de choses qui n'en valent
pas la peine, et surtout pour ne pas être soupçonné
d'avarice. — Mais à la manière dont vous parlez de
ces choses-là, il est permis de penser que vous n'êtes
point bouddhiste. — Oh ! moi, Si-Lao-Yé, j'ai étudié la
doctrine! Je pense comme îe .Maître (1), qu'il n'y a
qu'une chose dont je sois bien certain, c'est que je Vis,
et je ne regarde comme véritables et nécessaires que
les doctrines qui m'enseignent la Vie. Ma raison se
refuse au reste. Et pourtant je ne vous dirais pas la
vérité, Si-Lao-Yé, si je vous laissais croire que je suis
tout à fait indifférent à une foule de pratiques supersti-
(1) GoDfadus.
■■ 2
368 LA CITÉ CHINOISE
lieuses très anciennes, plus anciennes que le bouddhisme,
et auxquelles les bonzes s'associent pour mieux exploiter
le peuple. Quand la pluie ou la sécheresse compro-
mettent nos récoltes par exemple, comment pourrais-
je m'empécher de souhaiter que le temps change? Et
du souhait à la prière, il y a si peu de distance ! Alors
*
je vais avec nos gens en procession dans les champs
et je demande aux esprits qu'ils interviennent en notre
faveur. Vous avez pu voir à la maison, au-dessus delà
cheminée de la cuisine, une image coloriée. C'est celle
d'un patron que l'on se^ transmet de père en fils dans
la famille, et je suis sûr que les femmes ne manquent
pas de lui adresser de temps en temps quelque prière. Je
ne crois certainement pas à leur efficacité ; mais cette
image est un souvenir qu'il me paraîtrait impie de
faire enlever. A la naissance des enfants, on a l'habi-
tude de leur mettre au cou une ancienne monnaie de cui-
vre que les bonnes femmes considèrent comme une amu-
lette toute-puissante contre les maladies ; vous avez pu
remarquer que mon dernier petit-fils la portait, et ni
moi ni mon fils nous ne nous y sommes opposés.
Lorsqu'on a construit le dernier bâtiment de notre
maison, j'ai consenti à ce que l'on enfouît sous la
porte du sel, des grains et un papier rouge sur lequel
on avait écrit le nom d'une étoile. On dit que cela éloi-
gne des travailleurs les mauvaises influences et assure le
bonheur aux habitants. Eh bien, j'avoue que ces idées
ne me déplaisent pas. Mais, tenez, Si-Lao-Yé, vous savez
LA FAMILLE OUANG-MING-TSE 269
peut-être que la pivoine est regardée comme un présage
de bonne fortune si elle fleurit bien et abondamment, de
mauvaise fortune si les fleurs sont rares et s'ouvrent mal.
Qu'y a-t-il de vrai en cela? Rien du tout ; ce qui n'em-
pêche pas que mes yeux et mon cœur sont pleins de joie
et d'espérance pour toute la journée après avoir contem-
plé les larges fleurs roses et rouges de la nôtre et je n'y
manque pas chaque matin. Elle est superbe en ce mo-
ment. L'avez-vous remarquée, Si-Lao-Yé?. . . Ce qu'il y
aurait de pis, c'est que, si elle fleurissait mal, on se lais-
sât aller au découragement : mais j'ai soin qu'elle fleu-
risse bien. Et puis, il y a tant de présages bons à faire
oublier celui-là ! L'important, après tout, est de ne se
laisser dominer par aucun. N'étes-vous point de cet avis,
monsieur ? — Peut-être, Ouang-Ming-Tse ; mais nous
avons assez philosophé comme cela. Si nous revenions
à nos moutons. Au moment où j'ai interrompu votre
récit, vos oncles et votre père habitaient chacun leur
domicile respectif. — Oui, et nous avions payé toutes nos
dettes. En trois ans, nous avions donné, soit à nos deux
oncles, soit aux voisins, 2,000 taëlsenviron (16,000francs);
nous en avions dépensé pour la construction des quatre
maisons à peu près 170 ; et cela, peu de temps après le
mariage de la plus jeune de nos tantes à laquelle on
avait fait un douaire et un trousseau d'au moins 200
taëls. Aussi mon père et ses frères se trouvaient-ils
extrêmement gênés. Ce qui nous sauva, je vous l'ai dit,
c'est que nous avions pu rester groupés. Sans cela, je ne
f , -t. — - «il* = .
27a LA CITÉ CHINOISE
sais vraiment pas ce que nous aurions fait. Les cinq
familles comptaient déjà quarante personnes ; mais il n*y
en avait que sept en état de travailler aux champs. Moi,
j'avais quinze ou seize ans, mais on avait cru pouvoir
faire de moi un lettré ; j'étudiais et je ne rendais aucun
service. Les autres étaient des femmes et des enfants.
Or, sept travailleurs pour cent vingt meous, ce n'est pas
assez. Vous me direz peut-être qu'en ce cas nous n'au-
rions pas dû acheter autant de terrain. Mais il fallait
bien songer à l'avenir. Chaque année nous amenait deux
ou trois bouches de plus à nourrir. Non, la diminution
de nos cultures était impossible. Il n'y avait réellement
qu'un seul moyen ; c'était d'avoir recours à des aides
étrangers que l'on remplacerait au fur et à mesure par
les garçons de la famille devenus grands et forts. C'est
ce que l'on fit. Au lieu d'un ouvrier à l'année qyc
nous avions employé jusque-là, on en prit trois. Nous
n'avions jamais eu qu'un buffle ; on en acheta un
second. Cela soulagea les hommes des travaux qui ne
demandent que de la force, et les ouvrages où il faut
mettre de l'adresse et du soin furent ainsi mieux faits.
Sous le rapport de l'économie générale^ de la maison
et du travail, tout alla donc mieux qu'auparavant.
Seulement, ce ne fut pas tout de suite que l'on appré-
cia les avantages qui résultaient des nouveaux auxi-
liaires. Nous avions dépensé tant d'argent depuis peu
que notre épargne était réduite à presque rien. Avant
d'en faire sortir d'autres de la terre, il fallait un peu
LA FAMILLE OUANG-MING-TSE 271
de temps et les besoins étaient de chaque jour. Ce
n'est pas la subsistance qui inquiétait ; nous l'avions
chez nous ; mais dans une famille nombreuse il y a bien
d'autres nécessités. On parla de me faire renoncer à
mes études, et je dois avouer que l'on eût tout aussi
bien fait. Pour mon père, la situation était en efifet
plus lourde que pour mes oncles. Les uns avaient moins
d'enfants que lui ; les autres trouvaient dans les leurs
plus de concours. Mon père n'avait pas d'autre aide
que mon frère aîné, et sa quote-part dans le salaire des
domestiques était d'autant plus forte. Cela n'a l'air de
rien ; mais, encore une fois, cela s'ajoutait à mille
autres choses. Pourtant, chaque fois qu'il s'agissait
des dépenses communes entre mon père et ses frères,
ma mère ne disait rien, car nous eussions tous mieux
aimé mourir que de perdre la face en nous faisant tirer
l'oreille ; mais pour le reste, c'étaient des lamentations
sans fin quand elle était obligée de sortir des sapèques
de son coffre. Je n'y peux penser sans sourire à pré-
sent, et je me dis qu'après tout nous aurions pu être
bien plus malheureux et que notre misère aurait pu durer
plus longtemps. Supposez que nous eussions été isolés.
Pas moyen d'avoir un buffle pour nous seuls, puisque
nous n'en avions que deux pour cinq' ménages. Et alors,
quoi ? Ainsi du reste. Et puis, nos voisins étaient nos
parents. Moralement, nous étions aussi unis que si nous
n'avions pas cessé d'habiter sous le même toit. C'est
quelque chose de se sentir soutenus. Sans doute, dis-
'•• ■• ^-- -■ --'-; .
272 LA CITÉ CflINOISK
perses, chacun de nous n'aurait pas tardé à se faire des
amis et des associés ; mais quelle difiérence, malgré
tout! Changer de pays, c'est changer de cultures, chan-
ger d'habitudes. Cela ne se fait pas sans quelque peine.
Ici tout nous est aisé, parce qu'il y a huit cents ans que
tout nous est connu. Ici, tout nous parle des nôtres :
l'eau qui coule dans nos champs, ceux qu'ils ont créés,
les arbres qu'ils ont plantés, leurs temples, leurs sépul-
tures et jusqu'aux légendes que nos mères nous en racon-
tent et qui peuplent de leur souvenir le coin du ciel sous
lequel ils ont vécu. Ici, il y a huit cents ans que nous
sommes chez nous. »
Ouang-Ming-Tse s'était tout à coup ému en terminant
cette partie de son récit. Sa voix vibrait. Et moi, pour-
quoi ne l'avouerais-je pas ? j'étais au moins aussi ému
que lui, mais pour d'autres causes. Je venais d'entendre
ce paysan raconter l'histoire de sa famille pendant un
passé de plusieurs siècles ; je venais de l'entendre faire
revivre, revivre lui-môme les générations qu'il avait fait
défiler devant mes yeux ; et moi, me disais-je, enfant
d'une civilisation réputée supérieure, à peine sais-je où
sont enfouies les cendres de mes aïeux les plus proches l
Pourquoi ne dirais-je pas les larmes que cet aveu m'ar-
rachait presque, l'amertume dont il remplissait mon
âme ? Avec urie force jusqu'à cette heure ignorée, ce
grand nom dé Patrie, qui cependant n'avait pas été pro-
noncé, surgit à ma pensée, resplendissant d'une clarté
toute nouvelle. Pour la première fois, la Patrie se révéla
X
• - '•-» 1. -» . . - .l ■ - l .•)-•• I . - . -, - -.
^ V . 1
LA FAMILLE OUANG-MING-TSE 273
à mon esprit avec une précision, une profondeur et une
élévation auprès^desquelles le vague sentimentalisme qui
m'y avait attaché jusque-là me parut terne et froid. La
Patrie! Existe-t-elle vraiment là où les populations, clair-
semées, sont séparées par des espaces que le pied d'un
homme n'a jamais foulés, par des forêts que sa présence
n'a jamais animées, par des landes que sa main n'a
jamais fécondées ? Existe-t-elle là où il n'y a jamais eu
de générations, là où l'oubli des ancêtres est si complet-
que le désert a remplacé leurs jardins ? Existe-t-elle là où
il n'y a rien, là où d'immenses territoires vides d'hom-
mes et cependant possédés par quelques-uns, mettent
entre les uns et les autres la distance, l'égoïsme et la
haine ? Existe-t-elle chez un peuple qui réduit le nom-
bre de ses enfants et pour qui, en fait, la postérité, c'est
l'ennemi ?
La Patrie! Faites que les solitudes disparaissent, «éten-
dez ie champ du bien ; resserrez celui du mal, de la sté-
rilité, de la mort (1) ». Bannissez l'oisiveté des mœurs.
Faites que, d'un bout à l'autre du territoire, les hommes
soient tellement pressés, qu'aucune parole prononcée
n'aille se perdre dans le vide. Faites que de chaque motte
de terre, pétrie de leurs mains, sorte un épi. Rendez
toutes les générations solidaires, même les plus éloi-
gnées. Peuplez vos souvenirs de celles du passé, de celles
de l'avenir remplissez vos cœurs. Alors la Patrie existera.
(1) MiCHELET, la Bible de Vhumanite,
274 LA CITÉ CHINOISE
Lorsque cent millions d'honunes pourront entendre sa
grande voie et prononcer son nom si puissant et si doux,
la Patrie sera une réalité.
Telles étaient les réflexions qui m'agitaient pendant le
repos qui suivit les derniers mots de Ouang-Ming-Tse.
Etait-ce Tefifet du soir qui s'approchait ? était-ce l'élo-
quence des derniers rayons du soleil qui, se couchant
pour nous, allait embraser le lointain pays que mon cœur
adorait ? était-ce, enfin, le grand silence qui se faisait
autour de nous et qui exaltait nos impressions les plus
intimes? Je ne sais, mais il est certain qu'entre ce paysan
chinois et moi, un même sentiment avait produit un
courant de sympathie d'une énergie singulière. Nous
nous regardions tous deux, et il me semblait qu'il devi-
nait mon trouble. Que ceux qui n'ont jamais quitté le sol
de la Patrie, que ceux qui ne savent pas à quel point on
peut parfois éprouver le besoin et l'illusion de la voir
et de la sentir partout, me raillent s'ils le veulent ; mais,
durant une minute, je crus que nous allions nous Jeter
dans les bras l'un de l'autre.
IV
Je retournai le lendemain chez mon ami. Il m'atten-
dait. « Arrivez, arrivez, me cria-t-il joyeusement du plus
loin qu'il m'aperçut et en accourant à ma rencontre;
arrivez, Si-Lao-Yé, nous ayons besoin de vous. — A votre
LA FAMILLE OUANG-MING-TSE 275
service, Ouang-Sien-Seû ; de quoi s'agit-il ? — 11 s'agit de
ma petite-fille ; son mariage est décidé, et nous vous at-
tendons pour en fixer le jour. Or, vous savez que le 1*^,
le 6 et le 20 de chaque mois sont des dates favorables
suivant les idées du pays ; mais toute la famille tient à
ce que vous lui fassiez Thonneur d'y assister, et nous
voulons vous demander quel est celui de ces trois jours-là
qui vous conviendra le mieux. — N'allons pas si vite, je .
vous prie, frère aîné ; j'ai bien peur de ne pouvoir pro-
longer mon séjour jusque-là. d Nous touchions, en effet,
à la fin du mois, et il n'était pas probable que le mariage
pût se faire avant la dernière quinzaine du mois suivant.
Or, la limite du congé que j'avais pris approchait et je ne
pouvais la dépasser. C'est ce que j'eus beaucoup de peine
à faire comprendre à mes amis. Ils paraissaient désolés,
et à dire vrai, je ne l'étais pas moins. Il est très rare
qu'un étranger soit admis comme je l'étais chez eux, dans
l'intimité d'une famille chinoise, et le témoignage qu'ils
me donnaient, en ce moment-là même, de leur confiance
et de leur amitié^ était si exceptionnel que j'en étais pro-
fondément touché. Maïs une circonstance m'aida à triom-
pher de leurs sollicitations et de mon propre entraîne-
ment ; c'est que la première partie des fêtes devant être
célébrée au domicile des parents du jeune homme, il eût
fallu d'abord m'imposer en quelque sorte à l'hospitalité
d'une famille dont je n'étais pas connu, et ensuite me
déplacer de plusieurs lieues qui m'auraient éloigné de
ma résidence ordinaire au lieu de m'en rapprocher.
LA CITÉ CJIIISOISE
lis, 011 renonçant k une invitation que j'eusse
avec empressement sans les considérations qui
, je ne perdis pas l'occasion qui m'était offerte
' à Ouang-Ming-Tse d'une question qui me
lit depuis le premier jour. Les jeunes filles chi-
marient ordinairement de bonne heure ; il en
li dépassent quinze ou seize ans. Siu-Lien (1)
)rès de dix-sept et n'était pas mariée. En En-
gré sa beauté, sa grâce touchante et ses grands
rs comme ceux de tous- les habitants du Céleste
lais d'une expression très douce, le fait n'aurait
'étonnant. En Chine, c'était pour ainsi dire une
dont les motifs intéressaient non ma curiosilé,
itié sincère que m'inspirait chacun des membres
xcellente famille. Je n'avais cependant pas osé
irmer, parce que le sujet étt^t délicat, et que le
ies'femmes est un de ceux sur lesquels il est de
l'observer la plus extrême réserve ; mais en féli-
^nd-pérc de la nouvelle qu'il venait de m'an-
; la Èiçon que je viens de dire, je pouvais trt's
Icmander ce qui avait pu retarder le bonheur
jeunes gens, b 11 y a, en effet, deux ans que le
aurait dû avoir lieu, me répondit-il. Les deux
!n étaient où elles en sont aujourd'hui. On allait
e sur le choix du jour, lorsque ma pelite-flllc
laladc, et elle resta longtemps faible. A peine
I..- Heur do nympheca û'alchc éctose.
LA FAMILLE 0UANG-»1ING-TSE 277
rétablie, voilà que le fiancé perd sa grand'mèrc ; d'où le
délai qui nous a conduits jusqu'à présent. Nous avons
même beaucoup abrégé, car il aurait dû être de vingt-
sept mois ; mais comme nous ne sommes que de petites
gens dont les gestes n'ont pas d'importahce, nous avons
pensé que trois cents jours étaient suffisants. Les esprits
des ancêtres nous pardonneront, et j'espère bien que cette
fois, ma pétite-fille ne tardera pas à s'appeler M"® Kou-
Ouang-Ché (1). — Je l'espère aussi, Ouang-Ming-Tse ;
d'autant plus que cette attente doit sembler longue aux
jeunes gens. Se sont-ils déjà vus ? — Quand ils étaient
enfants, oui, mais pas depuis dix ans. — Pas du tout? —
Je ne crois pas, à moins qu'ils ne se soient aperçus une
fois ou deux. — En ce cas, il est possible qu'ils ne se
reconnaissent même pas? — C'est probable. » C'était
probable, en effet; je ne l'ignorais pas. Vingt fois au
moins, j'avais en vain cherché à me faire rendre compte
des motifs d'une coutume si étrange ; car il n'arrive pas
toujours que deux fiancés aient eu la chance de se ren-
contrer dans leur première enfance. Le plus souvent ils
ne se sont jamais vus. Indifférence ou précaution, le fait
était resté mystérieux ; mais, à cause de cela même, je
m'obstinais à en trouver l'explication. Je voulus donc
faire une nouvelle tentative. « Mais, grand-père, si les
deux futurs allaient ne pas se plaire ! — Pourquoi ne se
plairaient-ils pas, Si-Lao-Yé? — Voyons, Ouang-Ming-
(1) La femme ne perd pas le nom de sa famille en prenant celui
de son mari; elle l'y ajoute.
16
\
4
278 LA CITÉ CHINOISE
Tse, laissons là votre petite-fille et son promis. Ce que je
voudrais savoir de vous, le voici : pourquoi les Chinois
interdisent-ils tout rapport entre deux fiancés ? — Eh !
Si-Lao-Yé, il faut bien qu'il en soit ainsi, puisque nos
mœurs n'autorisent pas le mélange des sexes en dehors
de la famille et que le mariage est prohibé entre jeunes
gens du même nom. Mais vous allez me demander pour-
quoi la séparation des sexes ? Je crois que les anciens qui
ont fait nos lois et créé nos mœurs ont dû longtemps phi-
losopher sur ce projet avant de s'arrêter au parti qu'ils
ont pris. Ont-ils eu raison ? Ont-ils eu tort ? Pouvaient-ils
faire mieux? Qui oserait le dire? Il faudrait pouvoir
comparer les résultats avec ceux d'autres systèmes. Vous,
Si-Lao-Yé, qui connaissez notre civilisation et qui ^n
avez vu beaucoup d'autres, vous êtes bien plus capable
que moi de prononcer.
» Nos habitudes n'ont d'ailleurs rien d'absolument in-
flexible. Leur sévérité a cela de bon qu'elle rend les moin-
dres écarts très sensibles et qu'on peut alors intervenir
avant qu'ils devienneîit trop grands; mais, en définitive,
«
chacun gouverne sa maison comme il l'entend, et pcîr-
sonnc n'y trouve à redire tant qu'il ne s'y produit rien de
contraire à l'esprit des coutumes générales. Vous avez pu
voir avec quel empressement tout le monde vous a re-
cherché et accueilli chez moi, vous qui n'êtes pas seule-
ment étranger à la famille, mais qui êtes étranger à notre
nation. Je dois pourtant vous avouer que vous m'étiez
connu plus que je ne vous l'ai dit. J'ai un ami employé
oS^fc'^JK» l'
' ■ f.t
''i*
> T»l
LA FAMILLE OUANG-MING-TSE 279
au yamondu Taotaï de N..., et je lui avais écrit aussitôt
après votre première entrevue avec m'on fils. N'auriez-
vous pas fait la même chose à ma place ? Quant à nos
fiancés, ils ne sont pas aussi complètement étrangers l'un
à Tautre que vous le pensez ; Tintermédiaire obligé (1)
et les commères ne manquent pas de les renseigner. Mais
en réalité tout dépend de Téducation. Le mariage étaiH
chose sérieuse, nous tâchons de réduire au moindre rôle
possible Tenthousiasme et l'imagination de la jeunesse,
afin d'en éviter les surprises. Noire plus grand soin est
de prédisposer les enfants à tenir compte avant tout des
qualités du caractère. C'est de là que nous nous efforçons
de faire naître leur sympathie. Une fois ce résultat obtenu,
quoi de plus simple qu'ils s'en rapportent à nous pour le
choix du compagnon de leur vie? Ne connaissons-nous
pas, bien mieux qu'eux-mêmes, leurs défauts et leurs
faiblesses, les côtés par lesquels ils ont chance de se
plaire ou de se déplaire ? Si, pendant les négociations qui
sont longues, nous nous apercevons que nous nous
sommes trompés, les croyances populaires, tel oiseau qui
passe ou telle combinaison de certains caractères d'écri-
ture nous donnent le moyen de les rompre. S'il était
permis aux jeunes gens de se voir, que deviendraient tous
nos soins? Que deviendrait notre principe de non-
(1) Aucun mariage ne se fait, même entre des familles se con-
naissant parfaitement, sans un intermédiaire dont les agissements
rappellent d'une façon étonnante le bazvolan de notre Bretagne.
''# -Jfc^
280 . LA CITÉ CHINOISE
mariage entre parents? Ce serait un bouleversement de
toutes choses.
— Vos précautions, Ouang-Ming-Tse, seraient super-
flues en vertu de l'éducation que vous donnez.
— Il ne faut pas demander à des enfants des efforts
au-dessus de leur âge et de la nature, Si-Lao-Yé ; les nôtres
ne sont pas des saints. Songez que nous nous marions de
très bonne heure. Quant à attendre que la raison soit la
plus forte, ce serait un véritable désordre. Beaucoup ne
se marieraient pas, les flUes surtout qui vieillissent plus vite
que les garçons. Que deviendraient la morale, la société,
la justice ? Une fois mariés, nous nous attachons à nos
femmes, nos femmes s'attachent à nous, et j'affirme que
nous sommes heureux. Sur dix mille Chinois, il n'y en
a peut-être pas cent qui ne soient prêts à rendre le même
témoignage. Combien y en aurait-il dans les pays où le
mariage se fait dans d'autres conditions, sans parler des
individus qui, alors, sont condamnés au célibat? I^
savez-vous, Si-Lao-Yé? »
Non, Si-Lao-Yé ne le savait pas et il ne le sait pas
'encore. Aussi croit-il devoir imiter Ouang-Ming-Tse, et
renvoyer la question à son frère aîné, le lecteur sous
les yeux duquel elle tombera.
« Évidemment, reprit Ouang-Ming-Tse, craignant sans
doute d'avoir froissé mon amour-propre d'Européen ;
évidemment, votre petit frère parle de choses qu'il ne
connaît pas. Chaque peuple a son caractère et, par con-
séquent, ses mœurs, et il est probable que les choses ne
LA FAMILLE OUANG-MING-TSE Î81
sont ni meilleures ni pires chez les uns que chez les
autres. »
Cette conclusion me parut discutable, mais je n'en dis
rien, voulant terminer là une digression qui ne nous
avait déjà entraînés que trop loin ; me servant d'une for-
mule qui plaisait à mon ami, je lui dis tout à coup : « Si
nous... revenions à nos moutons, Ouang-Sien-Sen ? —
Revenons-y, Si-Lao-Yô. Mais, au point où nous Tavons
laissée, notre histoire, qui est devenue la mienne, peut
être terminée en peu de mots. Deux fois repoussé aux
concours publics, je réussis cependant, grâce à mon oncle,
à obtenir un petit emploi dans les bureaux d'une préfec-
ture. J'espérais ainsi pouvoir continuer mes études sans
rien coûter à mes parents et me représenter une troisième
fois avec plus de bonheur.
T> Le temps s'écoula, et, à trente ans, je n'avais pas
encore pu donner suite à ce projet. J'étais marié, j'avais
quatre enfants, il fallait vivre. Dans les très courts loisirs
que me laissait mon emploi, je faisais des copies, je ^
n'avais plus le temps d'étudier. J'étais d'ailleurs fort
découragé ; môme en supposant le succès, il eût été trop
tard pour me faire une belle carrière dans les adminis-
trations publiques. Me traîner comme bien d'autres dans
une position infime et besogneuse, à la suite de mon
oncle dans tous les postes où il était envoyé, me répu-
gnait profondément, si bien que je me demandais si je
ne ferais pas bien mieux de retourner aux champs. Je
n'avais guère plus de quarante ans, et mon fils, Po-Y,
16.
- .-^- r
282 LA CITÉ CHINQISE
allait en avoir quinze. A nous deux, nous poumons
réparer le temps perdu ; dans tous les cas, j'aurais la
satisfaction de lui donner un état plus heureux et plus
honorable que celui qui avait été le mien jusque-là. Le
décès de mon père trancha la question. Je me décidai à
aire valoir avec mes frères l'héritage commun. Ils m'ai-
dèrent à faire les frais des noces de mes trois filles
aînées qui étaient fiancées, mais dont j'avais retardé le
mariage sous différents prétextes parce que je n'étais pas
assez riche pour en supporter la dépense, et qu'il m'en
coûtait de l'avouer. Je n'ai eu, depuis, que deux autres
enfants ; une fille mariée depuis plusieurs années et mon
second fils que vous avez vu, le dernier de mes enfants,
marié à son tour il y a deux ans. — Pourquoi, si jeune,
est-il séparé de vous ? demandai-je à Ouang-Ming-Tse. —
J'allais vous le dire, Si-Lao-Yé. Jusqu'il y a deux ans,
ni mes frères, ni mes neveux, ni moi n'avions songé au
partage des intérêts. Chacun de nous avait son habita-
( tion particulière, mais nos travaux et nos profits étaient
communs. Je ne dis pas que cet état de choses fût sans
inconvénient et pût éternellement durer; mais enfin
personne n'avait encore eu sérieusement l'idée de le
changer. L'arrivée de ma jeune bru nous y fit penser.
Elle était d'un caractère défiant, inquiet, persuadée que
l'on était injuste à l'égard de son mari. Il faut écouter
sa femme et ne pas la croire, dit le proverbe ; mais mon
fils n'était que trop disposé à croire la sienne ; elle avait
sur lui une influence extraordinaire. Elle paraissait
,-7««*^[ï7r^*fv-. .»:v^
LA FAMILLE OUANG-MING-TSE 28a
cependant très douce et très obéissante. En réalité, elle
n'était d'accord avec personne ; môme à Fégard de ma
femme elle manquait de la déférence que nous étions
en droit d'exiger. A cela il n'y avait qu'un remède,
c'était d'envoyer son mari et elle vivre chez eux (1) et.
pour enlever tout prétexte à leurs soupçons, de leur
donner ce qui leur revenait du bien commun. C'est ce
que nous décidâmes, et c'est ce qui amena pour chacun
de nous la séparation des intérêts. Il y a six mois que
c'est un fait accompli. Voilà, Si-Lao-Yé, pourquoi mon
jeune fils n'est plus avec nous. La mesure nous a coûté ;
maintenant nous nous félicitons de l'avoir prise. Il n'a
pas cessé de fréquenter la maison et je n'ai aucun repro»-
che à lui faire ; quant à sa femme, elle semble bouder
encore ; mais certains indices nous font croire que cela
pe durera pas longtemps et que la rebelle fera sa sou-
mission. Inutile de vous dire que nous ne la lui rendrons
pas bien dure. Nous commençons à nous faire vieux.
(1) Si Ton prenait au pied de la lettre les articles du code légal
ou du code des mœurs, on pourrait croire qu'il y aurait eu pour
la famille Ouang-Ming-Tse un autre moyen de sortir d'embarras.
Le premier des sept motifs qui, en Chine, justifient le divorce,
c'est le manque de déférence de la femme à regard de son beau-
përe on de sa belle-mère. Seulement il y a un correctif dont le
texte ne parle pas, parce qu'il le suppose : il faut le consente-
ment du mari. Voilà pourquoi les Ouang-Ming-Tse ne s'étaient pas
servi de ce moyen. En réalité, Tarlicle en question est plutôt un
recours et une garantie donnée à la femme contre les caprices de
son mari. Il ne £aut pas oublier que ce sont les parents de celui-
ci qui la lui ont choisie. Autre chose est d'énumérer les textes
des lois ou les coutumes d'un pays, autre chose de montrer
l'usage que l'on en fait et comment on s'eusert.
; • • r •
284 LA CITÉ CHINOISE
ma femme et moi, et nous ne pouvons nous passer de
nos enfants. N'est>-il pas juste que les brus remplacent
les filles qui nous ont quittés ?
» Qu'y a-t-il de plus triste que de voir sa famille
s'amoindrir? Ah ! les parents qui pnt plus de garçons
que de filles sont bien heureux ! — Vous ne m'avez pas
dit comment les vôtres étaient mariées, Ouang-Ming-Tse?
— J'allais terminer par là, Si-Lao-Yé. Les deux pre-
mières ont épousé des cultivateurs, la troisième un ins-
tituteur et la dernière un marchand. Elles viennent nous
voir deux ou trois fois par an. Vous voyez qu'elles ne
nous ont [pas oubliés ; mais elles n'en sont pas moins
perdues pour nous. Elles ne comptent plus dans la
famille. »
Tel est, pour le passé, l'histoire de la famille Ouang-
Ming-Tse, fidèlement traduite du récit de son chef. Je
n'ai modifié ce récit qu'en un point : chaque fois qu'il
avait à me dire l'âge de l'un des siens, il ne me l'indi-
quait que très rarement par le nombre de ses années ;
il me disait le plus souvent quels étaient, à l'époque de
sa naissance, l'Empereur régnant et l'année du règne.
C'est la coutume en Chine et elle ne paraît entraîner
aucun des inconvénients qu'elle pourrait avoir à nos
yeux. Pour les Chinois, très familiers sans doute avec
l'histoire de leur pays, cette manière de dater les évé-
nements et de mesurer le temps ne semble exiger aucun
effort de mémoire. Quoi qu'il en soit, ils se figurent
ainsi se rattacher d'une façon plus sensible à la vie
t ' \s* * I • If
LA FAMILLE OUANG-MING-TSE 285
collective de l'humanité dont ils font partie, et cette
idée leur est trop chère pour qu'ils ne soient pas prêts
à lui faire n'importe quel sacrifice.
ft Jou meh hieou oueft yufi kcu se, kouafl tcho yong
yen pien te tché. En entrant dans une maison, ne de*
mandez pas la fortune de ceux qui l'habitent, consi-
dérez leurs visages, et vous le saurez. »
Depuis que je fréquentais les Ouang, je n'avais guère
pu faire autrement que de me conformer à cette recom-
mandation de la sagesse des nations; mais je m'en
étais bien pénétré et je m'efforçais de l'appliquer de
mon mieux. Je connaissais les plis de toutes les phy-
sionomies et tous les coins de l'habitation- J'avais vu
partout l'ordre, l'aisance, le bien-être et même le bon-
heur que donne la sécurité d'un grand nombre de
lendemains. Si j'étais tombé de France tout droit au
milieu d'eux, je n'aurais pas hésité à leur attribuer la
possession de trente à quarante hectares de bonne terre
au soleil, ou bien un revenu de cinq à six mille francs.
Mais je savais qu'ils n'avaient pas plus de vingt-neuf
meous, c'est-à-dire un hectare et quatre-vingt-quatorze
centiares environ, et comme j'avais vu bien d'autres
familles de cultivateurs à peu près dans les mômes
conditions, la situation de celle-ci ne m'étonnait pas
286 LA CITÉ CHINOISE
outre mesure. Toutefois, plus le fait cessait d'être une
exception, plus je l'admirais. Plus je le constatais, plus
je me plaisais à le décomposer et à me rendre compte
de sa généralité. Je ne pouvais assez me convaincre
qu/il n'y avait en cela aucune merveille particulière à
une famille ou à une commune, à un canton ou à une
province. Plus les moyens qui m'expliquaient la ferti-
lité du sol de la Chine et la richesse de son agriculture
m'apparaissaient simples et à la portée de tous, plus je
tenais à m'assurer qu'il n'y en avait pas d'autres et
qu'ils étaient partout suffisants. On m'avait dit en
Europe qu'il fallait au moins 7 à 800 francs par hectare
pour cultiver la terre et la faire produire. On m'avait
dit qu'il fallait beaucoup de ruse pour en arracher
son salaire, et qu'avec beaucoup de peine on ne l'ob-
tenait pas toujours. Et voilà que la Chine me prouvait
qu'avec trois choses seulement, très simples et qui ne
coûtent rien : la justice d'abord, l'eau et l'engrais
ensuite, le premier venu peut au contraire en obtenir
tout ce qu'il veut ! Et voilà que la Chine me prouvait
que, presque sans aucune avance de capital, sans ruse
et sans efforts accablants et déprimants, la terre paie
au centuple le grain et la sueur qu'on lui confie ! A
l'appui d'un fait si considérable, et j'ajouterai si con-
solant, il me semblait, je le répète, que je ne pou-
vais réunir trop de documents. Je n'avais donc jamais
laissé échapper une occasion d'en recueillir, et j'en
avais rarement rencontré de plus précieuses que celle
^^'
y y
LA FAMILLE OUANG-MING-TSE 287
que m'offrait la famille Ouang. Sa fortune, quelle
qu'elle fût, ne s'était bien authentiquement, depuis
des siècles, formée que sur la très petite propriété et
par la très petite culture, puisque les uns ou les autres
de cette famille n'avaient jamais possédé plus d'un
à deux hectares. Une seule fois ils en avaient réuni
neuf, mais le fait avait été accidentel, et alors ils comp-
taient cinq familles et quarante personnes. Ce point,
très important, le récit d'Ouang-Ming-Tse l'avait éta-
bli. Ensuite, les paysans avec lesquels le hasard m'a-
vait jusque-là mis en rapport, bien que très polis et
très hospitaliers, prévenants même, l'avaient rarement
été au même degré que ceux-ci. Enfin, soit que la
plus grande intimité qui en était résultée m'eût permis
de remarquer chez eux plus de qualités d'esprit et de
caractère que chez les autres, soit qu'ils les possédas-
sent à un degré supérieur, ce qui pouvait s'expliquer
par l'éducation de leur chef, il est certain qu'il exis-
tait entre eux et moi une sympathie telle qu'aucune
question de ma part ne leur paraissait banale ou in-
discrète. Ds comprenaient parfaitement le but de mon
enquête et ils me la rendaient facile. Je résolus dotic
de la pousser jusqujau bout. Pour le moment toute-
fois, ce que j'avais à leur demander ne devait pas
dépasser les limites d'une curiosité qui n'avait encore
offusqué aucun paysan. Ce qui m'intéressait mainte-
nant, c'était l'industrie à laquelle ils devaient leur
prospérité. Or, à ce point de vue, les détails spéciaux
288 LA CITÉ CHINOISE
dont j*avais besoin n'avaient qu'une importance très
relative. En Chine, Tart de l'agriculture relève, en
effet, de circonstances tellement semblables, quel que
soit le point du territoire où on l'étudié, que l'œuvre
individuelle des habitants devient à certains égards
secondaire, tandis qu'elle prend à d'autres points de
vue une très haute importance. Et cela est si vrai, cju'il
serait très difficile de se faire une juste idée de la
part qu'il convient de leur attribuer si l'on ne con-
naissait d'abord ces conditions générales au milieu
desquelles ils se trouvent et qui, sous bien des rapports,
simplifient leur rôle. Ceci demande un certain déve-
loppement.
Trois choses dominent le régime agricole de la Chine :
la petite propriété, l'emploi de l'eau et la nature de
l'engrais. Elles se rencontrent partout^ et (le fait est
assez remarquable pour que le lecteur me permette de
m'y arrêter un instant) elles résultent non pas du
hasard, mais d'une pensée unique qui les a prévues,
voulues, préparées et enseignées depuis l'antiquité la
plus reculée. Pour la petite propriété, si l'on se rap-
pelle que le sol appartient à la collectivité, que les
terres non cultivées sont reprises et données à celui
qui veut les faire valoir, que l'impôt, unique et métrique,
écarte les oisifs de la possession du sol ; si l'on se
rappelle l'institution du champ patrimonial, incessible
et inviolable, qui n'assure pas seulement l'individu
contre la tyrannie de quelques privilégiés et contre la
LA FAMILLE OUANG-MING-TSE 289
misère, mais qui , en immobilisant une très petite
partie du sol entre les mains de celui qui Ta une fois
acquise par son travail, en empêche le retour à la
grande propriété ; si Ton rappelle enfin les extrêmes
facilités laissées à la mobilisation du reste du sol, de
façon à en simplifier la transmission, le morcellement
et, par conséquent, l'accès, il me semble impossible
que Ton ne voie pas dans toutes ces institutions au-
tant de précautions contre la grande propriété en
faveur de la petite (1).
En ce qui concerne l'emploi* de l'eau, l'intention du
législateur se manifeste assez par l'établissement du plus
gigantesque et du plus admirable système d'irrigation
(1) Les Chinois n^ont donc jamais pensé que la grande propriété
put être utile et rendre des services, même à titre transitoire. On
dirait, au contraire, que la préoccupation constante de leurs légis-
lateurs a été de les préserver de la grande propriété qui, une
fois autorisée, pouvait constituer un danger permanent. Elle a
pourtant existé chez eux ; mais il faut remarquer que, quelle
qu'en ait été la durée, elle n'a jamais été qu'un accident destiné
à disparaître naturellement, au milieu des lois et des institutions
dont je viens de rappeler le souvenir. Du reste, s'il fallait une
preuve de plus, on pourrait citer le Japon qui, dans les grandes
lignes de sa civilisation, a toujours suivi la Chine, de loin, mais
exactement. La grande propriété, en effet, n'y a jamais existé.
Plutôt que de la souffrir, on a laissé en friches et en forêts les
parties du territoire que rinsuffisance de la population n'a pas
permis de cultiver, et les habitants ont été concentrés sur des
espaces déterminés dont chaque famille a occupé un petit lot où
elle n'a fait que de la petite culture à la manière chinoise. Le
reste, mis en réserve entre le> mains de l'État, daïmiois ou mikado,
attend les générations futures. Les Japonais estiment qu'ils n'y
perdent rien, au contraire, la petite culture rapportant plus en pro-
duit brut et en produit net que ne rapporterait la culture extensive
appliquée à tout le territoire.
17
■i i ■ t
290 LA CITÉ CHINOISE
qu'on ait jamais rêvé. Où pouvait-il, il y a plus de
4,000 ans, c'est-à-dire à une époque où la Chine comp-
tait à peine quelques millions d'habitants, puiser l'ins-
piration et l'audace d'une pareille entreprise ? Ce
n'était pas assurément pour arroser des déserts, des
forêts et des landes, qu'il creusait au milieu d'espaces
immenses ces réservoirs, ces canaux et ces déversoirs
qui, même aujourd'hui, étonnent l'imagination. Ce
qu'il voulait, ce qu'il devait logiquement vouloir,
après avoir assuré à chacun la jouissance de la terre,
c'était lui assurer également, pour le présent et pour
l'avenir, le moyen de la mettre en œuvre. Faire que
chaque motte de terre pût être abreuvée, c'était faire
qu'aucune motte de terre ne pût rester sans être cul-
tivée. Avec l'eau tout devient fertile, le sable se
couvre de moissons. Avec l'eau, qu'importe que la
couche arable soit mince, qu'importe même qu'elle
existe? Au-dessus d'un sol imperméable, on fait un
nouveau sol que l'eau parcourt et qu'elle féconde. Si
l'eau est toujours à la portée de la main, à quoi bon
des labours profonds ? Si elle est à la surface, pourquoi
la plante aurait-elle besoin d'aller la chercher dans les
abîmes de la terre ? Avec l'eau, point n'est besoin d'ins-
truments puissants, lourds, coûteux surtout» Point n'est
besoin non plus de gros attelages. Un seul buffle, un
araire de bois, une bêche, une houe, le moindre des
outils suffit. Voilà un matériel de culture bien réduit.
Est-il possible d'en trouver un moins dispendieux^
-'s-f-ssrj.vTî
, ^ v
LA FAMILLE ÔUÂNG-MING-TSE ' 291
plus démocratique et qui justifie plus complètement la
construction des canaux ?
Enfin, quant à la nature de Tengrais, il n'y a qu'à
ouvrir le livre des rites de la dynastie des Tcheou, la-
quelle régnait 1,200 ans avant notre ère, pour se
convaincre que Tengrais recommandé par excellence
n'est autre que l'engrais dont l'usage est en Chine si
universel, on pourrait presque dire si exclusif qu'on
lui a souvent donné le nom d'engrais chinois. On sait
qu'à cette époque le sol arable, d'une superficie rela-
tivement peu étendue, était exploité pour le compte
de l'État, à peu près comme il l'était au Japon il n'y
a pas très longtemps, s'il ne l'est encore. 11 était cultivé
d'après des prescriptions envoyées par le ministère de
la population et sous la surveillance de fonctionnaires
spéciaux. Il y avait des inspecteurs-directeurs pour la
colonisation, pour l'agriculture, pour les irrigations,
etc. On disait aux colons à quel moment il fallait la-
bourer, semer, repiquer, transplanter, mettre l'eau
dans les rizières et l'en retirer ; quelle terre convenait à
telle ou telle récolte, quel engrais il fallait choisir pour
telle ou telle plante, dans telle ou telle circonstance de
la végétation; comment il fallait l'appliquer, etc. C'était,
en un mot, un enseignement universel et pratique de
l'agriculture qui fait aujourd'hui la prospérité de la
Chine, et sa gloire. Le Tcheou-Li, le livre dont je viens
de parler, contient un grand nombre de chapitres où
ces prescriptions se trouvent codifiées. Eh bien, do
^ ,, -^
< ' - 7i:j-f^-
/
I
:^i LA CITÉ CHINOISE
quel engrais y est-il surtout question? Du plus commun,
du plus économique de tous, de celui qui ne coûte
rien ; de celui pour la fabrication duquel il ne faut ni
prairies, ni gros animaux, mais que Thomme produit
chaque jour par cela seul qu'il existe. Aux yeux du
lé^'islateur chinois, voilà le plus précieux. C'est pour
lui que la petitx3 propriété a été préparée, pour lui qu'on
a voulu. que tout homme possédât une parcelle du do-
maine commun, afin qu'il pût l'y recueillir et l'y utiliser.
Grâce à lui, à lui seul, le sol se reconstitue, l'homme
refait sa subsistance et assure sa liberté; le genre humain
se développe dans des proportions inconnues. Aussi,
comme on l'entoure de soins et de sollicitude ! Oh ! les
autres engrais ne sont pas négligés! 11 en est même
d'étranges, mais qui s'expliquent pourtant par les larges
surfaces alors occupées par les forêts et le grand nombre
de fauves qui les habitaient. « Les inspecteurs de l'agri-
culture, dit le Tcheou-Li, porteront leur attention sur la
manière de préparer les semences au moyen des engrais.
Us feront d'abord tremper les grains dans un bain de
jus obtenu de la coction d'os de bœuf; puis, suivant que
ces semences seront destinées à des terres rouges, jaunes,
noires ou blanches, compactes, friables ou siliceuses, ils
les feront praliner dans les matières excrémentitielles,
séchées et réduites en poudre, du bœuf, du mouton, de
la chèvre, du chien, du porc, du renard, du blaireau,
du grand cerf, etc. >
Je ne puis qu'indiquer ici la substance de ces ensei-
^'^i^y-^ij- " '■ ^''
LA FAMILLE OU ANG-MING-TSE 293
gnements ; mais, littéralement traduits, de quel ton ils
sont donnés ! L'Éternel ne parle point autrement à Moïse,
ni Moïse à son peuple. Cependant il ne s'agit là que
d'engrais auxiliaires auxquels leur rareté n'assigne qu'un
usage très limité. Ce n'est encore que le lait et la bouil-
lie des nouveau-nés. Mais le grand engrais, la pièce
solide qui sera l'aliment des adultes, le pain des pro-
chaines récoltes, celui que le solennel, le biblique rédac-
teur du Tcheou-Li entoure de toutes ses préférences,
c'est l'engrais à l'égard duquel nos paysans d'Europe,
nos ingénieurs et nos municipalités professent le plus
d'indifférence, de mépris, de dégoût et de haine, celui
qu'ils chargent de toutes nos iniquités, de toutes nos
incuries et de toutes nos ignorances ; celui que nos sa-
vants défendent le moins contre un aussi inqualifiable
aveuglement ; c'est l'engrais que ni les uns ni les autres
n'hésiteront à conduire à la mer, dût-il en coûter des
centaines et des centaines de millions, sans songer un
seul instant que c'est le territoire lui-même que l'on
aura déporté (1).
(l) C'est si commode de s'en prendre h quelqu'un ou à quelque
chose de ses propres fautes! Au prix de 200 millions au moins,
on construira un magnifique canal qui emportera jusqu'à la
Manche le produit des égouts de Paris, et Ton aura la conscience
nette! Eh bien, la question n'est pas aussi simple que cela. S'il
est vrai que les produits des fosses d'aisance soient un danger pour
la santé publique, c'est que nous ne savons pas ou ne pouvons pas
les employer à temps. Faites que les cultivateurs se les dispu-
tent comme en Chine, faites qu*ils viennent se les arracher jusque
dans nos villes, et le danger disparaîtra. Une fois en contact avec
la terre et avec les plantes, Il n^y a plus que des bienfuits à en
29i LA CITÉ CHINOISE
« Les inspecteurs de l'agriculture, dit encore le Tcheou-
Li, veilleront à ce (ju'il n*en soit perdu ni gaspillé la
moindre molécule, car c'est la force et le salut du
peuple. Ils le feront recueillir dans des vases où il fer-
mentera pendant six jours ; et après cela on remploiera
en y mettant dix fois autant d'eau. Pour le riz, on le
répandra pendant la végétation, non avant, et autant de
fois qu'il le faudra, mais pas plus, car ce n'est pas la
terre qu'il faut nourrir, mais la plante ; et si l'on eh
met trop, il s'évapore dans l'air. Pour les terres non inon-
dées, on le déposera au pied des plantes pendant qu'elles
pousseront, car si l'on en mettait entre les lignes, une
grande partie serait perdue. En agissant ainsi avec sa-
gesse et avec économie, on en dépensera peu et on ob-
tiendra des moissons abondantes, et les peuples seront
heureux,
» Dans les provinces du Nord, qui ne produisent pas
de récoltes pendant l'hiver, le surplus de l'engrais sera
séché pour être mélangé avec de la terre et Ton en fera
des briques que l'on transportera dans les provinces du
Sud. »
attendre. Quant à moi qui ai passé dix ans en Chine, qui ai
réca pendant cinq ans au milieu de régions fertilisées par ce
seul engrais, j'affirme, je jure que les seules atteintes qne ma
santé ait éprouvées au bout de cinq ans ne peuvent pas lui être
attribuées, et que les populations chinoises sont au moins aussi
saines et aussi peu sujettes aux maladies contagieuses que celles
d'Europe. Puisse mon témoignage être entendu!
Et si Ton objecte que notre état social ne permet pas de faire
autrement, ce sera tant pis pour notre état social, car ce sera son
jugement et sa condamnation.
LA FAMILLE OUANG-M ING-TSE 295
Il est impossible, on le voit, d'établir avec plus de
précision la loi du circulus que la Chine observe reli-
gieusement depuis tant de siècles, et à laquelle, il ne faut
pas s'y tromper, elle doit de survivre à tant de nations
disparues depuis 4,000 ans et de tenir en échec la puis-
sance industrielle et militaire de l'Europe actuelle.
Ainsi, la terre pour tous, l'eau pour tous et l'engrais
pour tous, tel a bien été le but assigné par les anciens
sages de la Chine, et si bien poursuivi sous chacun de
ses aspects par la nation entière, qu'il n'existe pas un
coin du territoire où il ne soit atteint maintenant. Les
peuples occidentaux ont cru pouvoir fonder leur unité
sur des conventions politiques, sar l'existence de préten-
dues frontières naturelles ou sur des ressemblances ethno-
graphiques de langages, de mœurp, etc. Nous savons ce
que valent de pareilles bases, comment on les déplace,
et quand on ne peut pas les déplacer, comment on s'en
moque. La Chine, elle, a fondé son unité sur la justice et
le culte de la terre indivisiblement unis. Aussi nepuis-je
m'empêcher de sourire, je l'avoue, lorsque j'entends par-
ler de plans de conquêtes et de démembrement à suivre à
son égard. 11 n'y a qu'un moyen de la conquérir, c'est
de se servir des mêmes armes qu'elle, de faire comme
elle. Mais alors nous nous serons conquis nous-mêmes ;
et toutes nos unités particulières, au lieu de nous diviser,
ne feront plus qu'une grande et même unité, contre la-
quelle rien ne prévaudra ; l'Unité du genre humain.
5» LA CITÉ CHINOISE
VI
Maïs j'ai hâte de moatrer à présent les résultats consi-
dérables qui ont été l»?s conséquences du programme
dont nous venons de faire l'analyse. Le plus générai et
le plus immédiat a été la petite culture. Elle est encore
plus répandue que la petite propriété. On peut, en efiFet,
rencontrer quelques individus possédant trente, cin-
quante et même trois cents hectares; on ne trouve pas,
du nord au sud de la Chine proprement dite, de culture
dépassant dix à douze hectares. C'est un fait qu'il n'y
a qu'à constater. Quant à ses mérites ou à ses démérites,
sans vouloir rappeler ici ce que l'on en a dit si souvent,
il faut croire qu'elle a des avantages très marqués, puis-
qu'en Chine, on l'a préférée à la grande culture, là même
où celle-ci aurait semblé le plus indicpiée. Un des plus
évidents a été, sinon la suppression complète, du moins
l'extrême réduction des surfaces cultivées pour la nour-
riture des animaux, au profit des surfaces consacrées
aux récoltes destinées à la consommation directe de
l'homme. Mais ce fait m'oblige à une observation. On
croit généralement qu'il y a peu de grands animaux do
travail ou de boucherie en Chine, et que cette rareté est
causée par l'absence de pâturages et de prairies. C'est
une double erreur. Il y a en effet peu de bœufs et de
chevaux, mais le noinbre des buffles est très élevé, et je
T*"*?*"
LA FAMILLE OtANG-MIîVG-TSE 297
ne serais pas étonné qu'il fût plus grand relativement
que celui des bœufs et des chevaux en France, puisque
Ton peut compter qu'en moyenne un buffle est néces-
saire pour le labourage et l'irrigation de trois hectares
de terre (1). Ce fait qui paraît, au premier abord, in-
conciliable avec l'absence de pâturages, s'explique très
bien au contraire par la petite culture; on le verra tout
à l'heure. En attendant, il permet d'affirmer que sans
modifier son régime agricole, la Chine pourrait, si elle
le voulait, entretenir beaucoup plus d'animaux de bou-
cherie qu'elle n'en a. Si cependant elle y a renoncé,
c'est, en premier lieu, que l'équivalent alimentaire du
riz ou du blé coûte beaucoup plus à produire en viande
qu'en n'importe quel produit végétal (2) ; c'est ensuite
que les Chinois ne soïit pas aussi convaincus que nous
de l'absolue nécessité d'une nourriture fortement ani-
malisée; c'est, enfin, qu'ils ont su, par la culture bien
entendue de leurs cours d'eau et par l'élevage en grand
du porc et des volailles, plus économique que celui du
bœuf, se procurer la quantité indispensable. Il faut dire
aussi que les rizières constituant la partie la plus étendue
de leur agriculture, l'animal de force qui s'imposait à
leur choix est le buffle dont la chair est peu comestible.
(1) A ce compte-là, la population bovine pourrait être en France
de plus de 16 millions de tètes, si la petite culture y était pra-
tiquée. Elle n*est que de 13 millions.
(2) Rapport de ïf. Eug. Tisserand, Directeur de l'agriculture
au Ministère de Tagriculture sur TËxposition universelle de
Vienne, en 1873.
17.
V,. r .- • • *-t'^
29^8 LA CITÉ CHINOISE
Une dernière raison qu'il serait injuste de passer sous
silence, c'est leur respect et leur attachement pour les
animaux qui contribuent à leur labeur. Es ne les
abattent que très rarement. Ils les soignent mieux qu'on
ne le fait en Europe ; ils les traitent avec plus de dou-
ceur, et cela leur est d'autant plus facile et naturel que
chaque famille n'a qu'un buffle ou un bœuf. On le
regarde comme un ami, et il témoigne sa reconnais--
sance à sa manière, en rendant plus de travail. La sup-
pression des pâturages reste donc bien un avantage sans
aucun inconvénient. II ne faut point lui imputer le défaut
de viande de boucherie dans l'alimentation des Chinois,
puisqu'au contraire elle pourrait les aider à en augmenter
la production, s'ils n'avaient pas d'autres motifs de s'en
passer, et de nombreux moyens d'y suppléer (1), ■
La petite culture a eu, en Chine, un mérite non moins
important que la suppression des pâturages. Elle a per-
mis d'introduire sur le territoire une variété et une qua-
lité de récoltes absolument impossibles avec la grande
culture, chacune d'elles se faisant avec des procédés et
en des temps différents, et exigeant souvent dés soins
manuels exclus de la grande culture. Pour la superficie
(1) On ne veut parler ici que des grands animaux de boucherie.
Les moutons, exclus de certaines provinces, se retrouvent dans
d'autres où les montagnes leur réservent encore quelques pâtu-
rages. Us en élèvent aussi au piquet ou à Tétable, mais rarement.
Le mouton ne se prête pas aussi bien que le bœuf à ce genre
d'élevage. En outre, il ne convient pas dans les contrées plates
et chaudes du Midi, et sa chair est réputée malsaine pendant
rété.
LA FAMILLE OUANG-MING-TSE 299
totale de TEmpire, on en peut compter aL moins
soixante-dix principales, et pour chaque ferme de deux
à trois hectares, huit ou dix, souvent plus (1). C'est du
jardinage. La Chine entière est un jardin ; on Ta dit
souvent, et Ton voit que ce n'est pas une simple figure.
Et quel jardin? Le plus soigné n'est pas plus riche. Le
riz rapporte de 3,500 à 10,000 kilogrammes par hec-
tare (2) ; le blé, de 15 à 50 et 60 hectolitres ; le thé do
5 à 8,000 francs ; le mûrier, tout autant. Puis, ce sont
des plantes non moins précieuses : la canne à sucre,
l'arbre à cire, le ligustrum sur lequel vit l'insecte qui
fournit la cire la plus blanche et la plus chère que l'on
connaisse, les chênes qui nourrissent certaines espèces
particulières de vers à soie desquels, en deux provinces
seulement, on obtient jusqu'à quarante mille balles de
soie, l'arbre à vernis dont la résine forme sans aucun
mélange le meilleur et le plus beau vernis du monde,
etc., etc., etc. Les rendements que je viens d'indiquer
ne sont sans doute que des rendements bruts; mais
comment serait-il possible d'établir le produit net d'une
seule culture? Comment pourrait-on estimer la main-
d'œuvre qu'ont coûtée deux ou trois pieds de palmier,
deux autres pieds d'arbre à suif, un ou deux ares de
haricots, quelques centiares de plantes tinctoriales?
(1) Dans uDe étude sur la géographie agricole de la Chine
publiée en 1868 dans le Bulletin de la Société de géographie, j'ai
donné la liste de ces soixante-dix principales récoltes.
(2) Comme dans la plaine de Tchen-Tou^ au Se-Tchuen, et dans
beaucoup d'autreSé
aOê LA CITÉ CHINOISE
L'id^ «^ole en «emble riiiicale. Que l'oa suppose réunis
autant d'orangers qu'un hectare peut en supporter, soit,
et j'ai bien été contraint de le faire pour donner une
idée qu«^lcon«{ue d«^ résultats obtenus : mais que l*on
rapporte ie pni«iuit brut d'une plante à Thectare, cela
est tout aus-i illas*jire ijut^ de eh^^rcher à en dégager Je
produit net- La vérité est que mille arbres réunis ne
rapporteront jamais autant que s'ils sont divisés par très
petits groupes et surtout cultivés par des propriétaires
dîfTérents. Il en est de cela comme du buflBe de tout à
l'heure : moins on en a. plus cela pèse.
Quant au prix de revient, c'est encore plus difficile.
Allez donc évaluer des quantités infinitésimales comme
les quelques instants qu'a demandés la cueillette des
baies d*un aii)re à huile, ou les deux ou trois minutes
qu'il a fallu dépenser pour donner une cuiUérée d'en>
^is à un pied de riz ou de blé au milieu d'un champ ;
allez donc estimer des choses sans prix comme le goût
et l'amour que Ton met à telle ou telle besogne? Car
enfin, c'est toujours la même chose ; on aime une brebis,
on n'aime pas un troupeau ; jç m'attache bien plus au
tilleul planté devant ma porte qu'à tous les tilleuls de la
forêt. Pourquoi les Chinois réussissent-ils si bien l'édu-
cation du ver à soie du chêne que nous tentons en vain
d'acclimater depuis vingt-cinq ans? Parce que chaque
famille n'en élève qu'une très petite quantité. Comment
sont-ils arrivés à préserver leurs récoltes du charbon, de
la cuscute et d'autres parasites qu'ils ont même fini par
V
LA FAMILLE 6uANG-MING-TSE 301
supprimer? En soignant les plantes individuellement,
une par une. Admettons cependant que Ton puisse sup-
puter exactement le temps ainsi distribué à droite et à
gauche; mais le temps lui-même, quelle valeur lui
donnera-t-on? Le plus souvent ce n'est que celui des
membres de la famille ; on pourrait en dire ce que je
disais de Tengrais : ils n'ont pas à l'acheter ; par cela
seul qu'ils respirent, ils doivent le dépenser. Lorsqu'ils
prennent des aides au dehors, ils en prennent si peu
et pour si peu d'argent que ce qu'en coûte chaque
récolte ne vaudrait pas la peine d'en parler. Il n'y a
donc vraiment qu'un moyen d'apprécier les bénéfices
des branches d'une exploitation, c'est d'apprécier les
bénéfices de l'exploitation en bloc et de la considérer
comme un tout indécomposable où chaque culture ne
vaut que par le système où elle entre. L'agriculture, en
effet, n'est pas comme l'industrie, on ne peut y spécia-
liser ni son travail ni sa production. Chaque opération
doit être, en quelque sorte, accomplie dans une même
unité de temps. Que faire dans les intervalles? Si l'on
ne cultivait que le riz ou la canne à sucre, que faire de
son temps, la moisson enlevée, et du terrain qui l'a
portée? Faudra-t-ildonc qu'une seule plante en supporte
tous les frais, et le loyer de toute l'année? Et si elle vient
à manquer? « Non, répond la petite culture, adoptez-
moi et je vous donnerai le secret de ne perdre ni une
minute de votre temps, ni un pouce de votre terrain ;
adoptez-moi et je vous assurerai cinq fois le prix de
♦ - '.
302 L\ CITÉ CHINOISE
votre champ, je multiplierai ses rî^coites, et vous pourrez
ainsi les vendre dix fois moins cher. » La Chine a suivi
ce conseil et ne s'en est pas repentie. On ne vous dira
pas, il est vrai, ce que coûte à produire un boisseau de
riz ou une livre de sucre; mais grâce à la petite cul-
ture, vous y verrez toutes les denrées agricoles à un
extrême bon marché, et vous y trouverez, malgré cela,
autant de familles Ouang-Ming-Tse que vous pourrez
compter de familles de cultivateurs. On vous vendra,
entre autres, la soie à un prix tel que nos sériciculteurs
français se croiront menacés, malgré la distance, et vous
demanderont protection.
Les procédés de la petite culture, son secret, car elle
n'en a pas d'autre, sont trop connus pour que je m'at-
tarde à les décrire. Il en est un cependant qui nécessite
une mention particulière : c'est le repiquage. On sait en
quoi il consiste : dans un coin de jardin, bien exposé
en pleine lumière et abrité contre les vents violents par
l'un des murs de la maison, on choisit un petit espace
que l'on charge de terreau, si le sol n'en est pas déjà
très meublé et très riche, et on le dispose de façon à
pouvoir être couvert de châssis ou de paillassons lorsque
les plantes que l'on y sèmera l'exigeront. En Chine,
cette dernière condition n'est indispensable que dans les
contrées septentrionales où les hivers sont longs et froids.
Dans ce terrain, préparé comme il vient d'être dit, on
sème à la volée et très épais; et lorsque les plantes ont
atteint un certain développement, on les enlève pour
LA FAMILLE OUANG'MING-TSE 303
les transplanter ou les repiquer dans celui où elles
doivent achever leur végétation et mûrir leurs fruits.
Une partie de leur existence se passe donc sur une très
petite surface de quelques mètres; le temps pendant
lequel elles doivent en occuper une plus grande est
abrégé d'autant, et le môme champ peut ainsi porter
plusieurs récoltes dans la même saison. C'est essentiel- '
lement le but du repiquage, ou plutôt du procédé
connu sous ce nom, et dont le repiquage proprement
dit n'est qu'une des opérations, mais ce n'est pas le
seul.
Pour peu que Ton se soit occupé de jardinage, on
sait qu'une plante est en général d'autant plus vigoureuse
qu'elle a été plus souvent transplantée dans sa jeunese.
La racine pivotale a été oblitérée et remplacée par une
multitude de racines horizontales qui, lui donnant
d'abord plus de solidité, font qu'elle est moins fatiguée
par les vents violents, et qui ensuite, poussant à la sur-
face du sol, la nourrissent mieux des sucs fertilisants
que l'air, l'eau et les engrais peuvent y déposer au gré
de l'homme. Une plante repiquée se ramifie bien plus
vite qu'une autre, et ces ramifications aériennes sont
plus nombreuses. Lorsque avec cela elle est assez isolée
pour que Ton puisse s'en approcher aisément et lui
rendre, au moment voulu, tous les soins qu'elle réclame,
— et c'est précisément ce que fait le repiquage, — il n'y
a pas de miracles qu'on n'en puisse attendre. D'un seul
grain de blé cultivé dans de pareilles conditions^ on a
lit \k ::t^ :a::f«i*>ii
inr*»nu ,iL^ni i -*'i:!:aiir»* -oi* L : pie!(|iuf::«> pie^is^ ♦!»* to-
l' iiip. Lr^ irr.mt*rr^t^ If* a 3^11»* Tiitum T. -»»aieiÈ tijoc
pas» -^xjif*-** *f J -a T..it ni *iW -!»nu ja^nae -iepseeé»^,
0»u.**Tn ^îl** iiuiunu»**' Ji.a '!»**iienit*flï ^à- r»*t!t.ites d':in
.ii^nip !n;mio. nau* *îic' p* t^ anttmtîi- lie 4iiiai|n& lé-
•vit**. r»* 3Mii». ^île -»*" Q4:im&»^ jl -r^'uuahi^. P')ar ira. b**o
'^m, iii»*'«ni»^ Lr:*^ te jram» ^cafiseic joi lien li^dem
ni^î* !.:*•«* -H îi*îni- >> a^-«î pa» vjiL 5t par la petite
•î3i.î.;r» m n»*t!rajr^ pr:«:uir mrant ine -iis i^a linetpar
ut •!3i/ ir» .:ri.rji*r». li^ -s^içi^rdi!!*?* à ïab«xirer étant
nv,i.-î» -^rr-mr:»^. la^ ''h:irr Ls -*• ac ni«:iiL« longs, il tot
rr/'^r.*» li'ir.irjiaïn de force. L ea t?^ li?- même du ma-
ti*riel i:^ cn.tiir*^ «ii-jà sin^ Ldé par rr^mpdDt de Fean.
0!>^ l'-ifi ai«'j*iîe ain ia^onmieiits cités un arrosoir et
tTTi p^ar. v^r, h: I'.jq .^a aura la Lb^ à peu pc<ès eomplèie ;
H tf^i u'^i pfl» an «ie* iii«jiii»ir2s bienl^ts de la pedte
çrilfore, f> n'e^t pas toat enoîce- I^^weant à Tolooté
'i, ht* fybatM qni oot poo^sé ca pépôûèrcs se laBifienieat
àîfhâkmtmî m on les j labàail iaapeaips^ EOs oat me teedanœ
à .<^û>l«r« Four b ctMobattre, les Lhinoîs ae ■■■y at jamais de
praKaer^ efeât-à^rt de tremper daas aa kaîa cfeagnis les gniaes
^o'îlê d/>iireot semer. L^absorptioo se fiit i ar eadesmose et fMtifie
fo» er/tylédoas ob le Jeuae Tégêial puise sa preaûèfe aaurritare. U
•a sort piof Tigoureoi, plus tnpa. Oa praliaeeacoie les racines aTant
/M k<i repî/|Qer, Si ces précautions ne sont pas aégligées, on peut
lr/m»plaoler lans ineonréoieot du riz oo dn blé ajaat déjà qninze
A fia/^i centimHres de banleor. Cela ne Tempêdie pas de rami-
lïfff dfl eollel^ de talier, ainsi qne disent les jardiniers. An lien
de prd^rer eai^-tnémes lenrs plants poor le repiquage, les Chinois
tin itoftt font sourent veoir lenrs plants d'antres proTÎnoés méri-
"rT ^
LA FAMILLE OUAN(,-M ING-TSE 305
Je Fcau et de l'engrais qu'il a constamment sous Ja
main,* on pense bien que le paysan chinois s'inquiète
peu d'assolements, de rotations, d'alternances et en
général de tout système destiné à laisser plus ou moins
reposer la terre après l'avoir épuisée, et à l'épuiser après
ravoir laissée reposer. Toute cette ruse, toute cette
science lui sont inutiles; sa justice et sa dévotion lui
en tiennent lieu* Parce qu'il est juste envers la terre, la
terre est sans caprices pour lui. Depuis des siècles, les
mêmes champs portent deux fois par an les mêmes ré-
coltes de riz ou de blé ; les autres plantes sont au moins
aussi épuisantes; elles se succèdent de six en six se-
maines; et après chacune, l'homme retrouve sa terre
aussi vaillante et aussi docile qu'auparavant. Parce
qu'il lui est dévoué, il la possède comme personne ne
la posséda jamais, comme jamais amant ne posséda sa
maîtresse.
Enfin, il est un dernier service que la petite culture,
et plus spécialement le repiquage, rendent aux Chinois.
Ils leur permettent d'introduire dans leurs cultures un
certain nombre de plantes annuelles empruntées à des
climats plus chauds. Rien n'est plus simple. Il suffit de
calculer l'époque du semis de ces espèces exotiques de
façon à n'en faire la transplantation qu'au moment où
la saison aura ramené la quantité de chaleur et de lu-
mière (1) nécessaire à leur floraison et à leur fructifia
(1) Peut-être est-il bon de faire reaiarquer ici que les Chinois
ne distinguent pas les climats par les diflérences de température,
LA -TiTE •:ai''";*s
■■- Ui m«-î!t ■i.T.Ttnini' [l'un piiM^- liia? la ?é-
- it.-* ^ ^n-;"!aat -^tr Ir ni»ftc*; &*rraÎB. Cesl
£Lf mLic<-iuiniit:i(;!li;'~t S.-ûiW sar ieseoe J -
niiai -< a> Q iiir 1»^ '^în^Miano^^iia *ol: et
nr bur .i'-vfuir^ !a •.■lunir- -i^ ws v^aétaiu
Ihut .i^-^-pri -ie ÎJinni.û* an 'Wâ ■!•? («Hir habitat
/■îTimiï ■■T^iDDi"' «i»^ ivsultafc? i>bt»HHC oD des
irpMti.-i «juc fil piii-i^ Hf-T ••it oMiii du
•liKii oi;:-iv-- .Ml ît.-[ii>'li>>-. In^ hisCT^ loi^ et
•fi" !:i t^rac«'niiir» tie^^'n-i à S> ile^Rs au-
^ Z''r'>: «i^ ^.^. tfi'^iiH* il •'st vrai, mais
qi-- U f.-rfimjf^ -if t^tr»; ;; ■!•? au iDoi$ de ?ep-
'tritUi«-nt P^i-Iiv »^te ci;>otn^ linil à fait re-
til.^ autfï; plante •jii'ajx znunjnêeâ de ses in-
■s fÀlursii-^ et, dan-i ï^ endroits les plus
à t\n-U\ih^ pii..n->-i dart-rt-*. El, en effet,
y a uo'^ tnnlaine d'aniK-es, .m y r^ncooticiil
[i par-là «gu-lques chani|>^ d'avmne ou d'au-
[•■s e~ii\3i:-^ , mai? pas un obaume de Mé.
ir?, aut'fur des OMirs d'eau, assez rares du
[Kipulation s'est accnie. la petite culture a pu
u à peu tous N>s moyens, et, au moins aux
la Grande Muraille où elle est le mieux pra-
liK- tfpiquf h la fin de mai peut mainte-
«I quanliléi de lamiëre. Ils ont des Hiinats de 13
13 heures el demie, de 14 beure«, de li heorea ei
15 beareg, eie., c'est-à-dire des coairéea oii l'espace
mire le lerer et le coocher du soleil est do 12, 13,
LA FAMILLE OUANG-MING-TSE W
nant liiûrir. Une autre plante, le coton herbacé, qui
dans les autres parties du monde ne dépasse guère le
36® ou le 37® degré de latitude, s'élève en Mandchourie
jusqu'au delà du 40® (1). Ces exemples pourraient être
multipliés, mais il faut me restreindre; et puisque je
parle du climat. Ton ne comprendrait point que je ne
profitasse pas de Toccasion pour répondre à une ob-
jection qui, m'ayant été faite très fréquemment, pour-
rait surgir dans Tesprit des lecteuis. « Mais enfin, me
disaitr-on, en Chine comme en Europe, il grêle sou-
vent à tort et à travers, et à moins que vos Chinois
ne couvrent leurs champs de parapluies, nous ne
voyons pas bien comment la petite culture peut les
garantir de ces fléaux. »
La Chine répond aisément à cette objection, quelque
grave qu'elle paraisse. Quant au climat, sans m'em-
barrasser en explications où je me perdrais probable-
ment, sans chercher non plus à savoir si les Chinois
ont fait avec la Providence quelque pacte spécial, ou
si tout bonnement elle leur accorde par grâce excep-
tionnelle ce qu'elle avait si souvent et si vainement
promis aux Hébreux, son peuple de prédilection pour-
tant, mais dont l'obéissance laissait, il est vrai, quel-
que peu â désirer, je me bornerai à constater qu'en
Chine les saisons arrivent plus régulièrement en leur
(1) C'est du reste par les mêmes procédés que le melon, la pa-
tate douce, etc., peuvent mûrir sous nos climats septentrionaux.
308 LA CITÉ CHINOISE
temps que chez nous (1). On y reconnaît môme des
demi-saisons; un Chinois sait parfaitement quel jour
précis il changera de vêtements pour en reprendre de
plus chauds ou de plus légers. On compte sur tant de
jours de pluie au printemps, sur tant à Tautomne, et
il est rare que ces calculs soient bouleversés. Les sé-
cheresses, la plus terrible des calamités pour la Chine,
dépendent surtout des hivers. Si les neiges accumulées
sur les hautes montagnes du Tibet, d'où descendent les
deux grands fleuves qui l'arrosent, n'ont pas été assez
abondantes ou si elles ont fondu trop vite, les rivières et
les canaux sont bientôt à sec. C'est un désastre certain, à
moins que quelque pluie extraordinaire ne vienne à tom-
ber. Les sécheresses sont sans remède. Les inondations,
aussi causées par les neiges du Tibet, qu'elles soient
en trop grandes masses ou que la fonte en ait lieu
trop subitement, ne font pas autant de mal, malgré
leurs ravages au milieu de populations si pressées. Les
canaux, les réservoirs, les endiguements des fleuves y
obvient dans une certaine mesure. Puis, le fléau passé,
les paysans rentrent chez eux et repiquent leurs champs
au moyen de plants venus des localités non éprou-
vées. En peu de jours, il n'y parait plus. On dirait un
enchantement. Il n'y a pas d'Européen qui n'en ait été
(1) Un jésuite, Ia Père Lebouck, qui a écrit en 1880 un livre
intitule la Vie de Monseigneur Dubardj fait la même remarque. Il
ajoute cependant que, depuis une dizaine années, il lui a semblé
que les saisons avaient présenté des troubles assez fréquents.
,, .^..^^.
LA FAMILLE OTJANG-MING-TSE 309
frappé. Les pluies prolongées ne durent presque jamais
assez pour produire de grandes pertes; elles trouvent
un écoulement suffisant dans les canaux et dans les
rivières. Quant aux gelées précoces ou tardives et à la
grêle, si les Chinois n'en sont pas encore arrivés à en
préserver leurs moissons à Taide de tentes et de pail-
lassons, comme on le pratique du reste en horticulture
pour les bâches et les couches, il ne faudrait point les
en défier. Ils l'auraient déjà fait bien certainement si
les accidents causés par ces phénomènes climatologiqucs
se produisaient aussi souvent qu'en Europe. En atten-
dant, le même moyen qui leur sert à réparer autant
que possible les dégâts des inondations, le repiquage
encore, leur sert à réparer ceux de la grêle.
VU
Ainsi, Teau, la terre et l'engrais d'une part; le temps,
l'espace, le climat et l'outil de l'autre, voilà l'héritage
magnifique que les pères de la nation chinoise ont laissé
k leur postérité. Car il importe de le bien comprendre :
ici, l'homme ne dépend point de ces choses, de ces con-
ditions générales, naturelles, avec lesquelles il doit
compter ailleurs bien plus qu'il ne s'en sert et dont il est
le plus souvent l'esclave et la victime. Le Chinois les a
bien réellement soumises. L'eau court au-devant de ses
besoins; il l'ait de la terre ce qu'il veut; il se joue du
« 1
3lU LA CITÉ CHINOISE
climat; pour lui, le temps ne compte pas; il a rcmph
Tcspace; il a presque supprimé Toutil (1).
Tous CCS obstacles ont disparu. Jamais Thomme n'a
remporté de plus brillantes victoires, et c'est pour qu'il
les remportât que la société, inspirée par ses fondateurs,
a voulu pour tous la propriété, et pour chacun, l'usufruit
du sol ; c'est pour cela qu'elle a vaincu ses répugnances
et glorifié l'engrais que nous considérons comme le plus
abject. Nulle part la société n'a fait autant pour l'indi-
vidu ; nulle part, l'individu ne lui doit à un pareil degré
son existence et sa liberté. Et cependant il lui doit encore
quelque chose d'infiniment plus précieux.
J'ai dit, dans un précédent chapitre, que le travail chez
les Chinois n'était point une peine, mais une bénédiction,
et l'on vient de voir qu'en effet la part de l'effort muscu-
laire, mécanique, de la peine, est considérablement
réduite ; et, du reste, où est la peine pour celui qui est
sûr d'en recueillir les fruits et de ne s'en voir dépouillé
ni par un propriétaire oisif, ni par les vicissitudes du
climat? Dans les conditions où se trouve le cultivateur
chinois, le travail cesse d'être ce qu'il est ailleurs, et
n'est vraiment plus qu'une question de soin, d'assiduité,
d'adresse, de sagacité et de goût. Délivré de l'effort, de
la peine et du souci, le paysan est devenu un artiste,
(1) Avec 50 francs, impôts compris, un champ suffisant à l'en-
tretien d'une famille de deux ou trois personnes peut être labouré,
semé et couvert de sa moisson. J'ai déjà dit et je montrerai un
jour que la question de l'outillage industriel a été résolue ea Chine
de la même façon que celle de l'outillage agricole.
.1-,— . «
LA FAMILLE OtANG-MlNG-TSE '^ii
et, d'une certaine manière, un savant. Personne ne
sait mieux à quel moment physiologique, précis, il
convient de transplanter le riz; personne ne devinera
comme lui les besoins d'un pied de blé; la propreté
de ses champs est poussée jusqu'à la coquetterie ; pour
qu'elles puissent s'accommoder de ses labours peu pro-
fonds, il a façonné certaines plantes, celles que l'on
appelle des plantes-racines, comme un sculpteur pétrit
la glaise ; de longues, il les a rendues courtes, globu-
leuses, énormes ; il a domestiqué des végétaux encore
sauvages pour nous, et les a forcés de produire des
feuilles, des fruits ou des racines bons à manger (1) .
Quant aux animaux, il a adouci le caractère du buffle
et l'a rendu aussi souple que celui du bœuf; il a réduit
en. domesticité des insectes qui semblaient insaisissables :
le papillon du ver à soie ordinaire que nous lui devons;
celui du ver à soie du chêne qu'il a voulu nous donner
aussi, mais que nous n'avons pas encore su nous
approprier; la cochenille à cire, aussi petite, aussi
frôle que le puceron du rosier, et plus invisible pendant
une partie de son existence ; il a contraint tous ces
enfants de l'air (2), comme il les appelle, à lui fournir
des tributs qui valent des centaines de millions. Voilà
ce que, en retour des présents qu'il en avait reçus,
(1) Telle, entre autres, une espèce de roseau de marais qu'on
appelle coba et qui fournit un légume aussi excellent que l'asperge
et le salsifis. Telles encore les racines du nymphaea, les capsules
charnues du trapa 6 /cornu, etc., etc.
(2) Tieiin-sse, Littérairement, enfants du ciel.
\*»'
ï j^«-.iWB*^ r ■
312 LA CITÉ CHINOISE
rindividu 5 offert à la société, ce qu'il lui offre tous
les jours, car toutes ces conquêtes ne sont bien en èfifet
que des actes de Tindividu, les fruits de sa patience, de
ses observations, de ses études, de son goût. La collec-
tivité y eût échoué malgré sa puissance. A elle les
œuvres de force depuis longtemps terminées, mais à
lui les œuvres d'art et d'intelligence. Voici la part de
l'un, voilà la part de l'autre. Ici, l'effacement de la
collectivité dont le rôle actif, ostensible, est revenu au
minimum indispensable; là, le triomphe de l'homme
\ sur la chose; l'exaltation de l'individu non pas sur,
mais dans et par la société. J'ai déjà eu l'occasion de
signaler cette évolution, unique, je crois, dans le monde;
' c'en est la preuve circonstanciée que je soumets aujour-
d'hui au lecteur, ainsi que le mode suivant lequel elle
s'est faite.
Artiste, le Chinois l'est par bien d'autres côtés que
ceux qui touchent à l'exercice de son art particulier,
de l'agriculture, puisque je ne parle en ce moment
que du paysan. Prenez le village de Ouang-Mo-Khi,
et dites s'il est possible de trouver un ensemble plus
harmonieux de la nature et de la création humaine.
Prenez la maison de Ouang-Ming-Tse, et dites -si entre
cette chose et ce milieu vous ne sentez pas une sorti»
de rapport tellement intime que vous ne pouvez plus,
lorsque vous les avez vus, les séparer l'un de l'autre.
Elle est là, sur la pente de la colline, bien à sa place,
bien à son plan. Celui qui l'a bâtie ne s'y est pas
LA FAMILLE OUATSG-MING-TSE 313
trompé. Elle voit et elle est vue. Au centre d'un petit
groupe de cinq ou six maisonnettes un peu moins
grandes, à cent pas au plus de chacune d'elles, ce
manse, ce manoir doit bien être la demeure digne,
accueillante et paisible des gens avec qui nous nous
sommes déjà liés. Son aspect reflète leur caractère
à tel point que Ton éprouverait je ne sais quelle souf-
france s'ils ne paraissaient point ce qu'ils sont. Si elle
m'était donnée, cette ferme, je ne l'échangerais pas
contre un palais, je ne l'échangerais contre rien au
monde, si ce n'est contre une de ses voisines. Ses
habitants ne sont point incultes ; le chef est même un
lettré ; tous ont le goût des livres ; ils ont lu des poètes.
Les fleurs, ils les adorent; ils en ont partout.
Entre elles et les êtres animés, ils ont découvert mille
analogies ; je ne vous dirai pas celle qu'ils^ m'ont donnée
comme symbole. Et si je vous parlais de leur culte
pour les étoiles? Le théâtre, ils en sont fous; vous
savez que Guignol nous vient de la Chine, Polichinelle,
Pierrot et Arlequin aussi (1). Combien de fois m'ont-
ils arrêté l Les enfants savent des fables dont l'origine
se perd dans la nuit des siècles. Faut-il vous en citer
quelques titres? Le Chat et la Souris, F Aveugle et le
Paralytique, les Deux Amis, le Lièvre et la Tortue,
VAne revêtu de la peau du lion, les deux Canards et
la Tortue, VUuitre et les Plaideurs, et tant d'autres !
(1) Voyage de lord Marcartney en Chine, Voyez aussi : Dennys,
Sodal Life in China, Doolittle, etè.
314 LA CITÉ CHINOISE
Je VOUS vois surpris, cher lecteur; croyiez-vous les
avoir inventées? Et leurs fées, leurs elfes, leurs kori-
gans, etc.? 11 n'y a rien de nouveau sous le soleil,
voyez-vous. Depuis que le monde est monde, ces
choses-là hantent l'humanité. Sont-elles chinoises,
sont-^lles indiennes, sont-elles européennes, qui le sait
et qu'importe? On peut faire la même réflexion au
sujet de leurs contes? Si j'en avais la place, j'aimerais
à vous en dire un qui a de bien singuliers airs de
famille- avec Ali-Baba et les quarante voleurs, des
Mille et une Nuits. Voulez-vous une de leurs légendes?
Vous saurez d'abord que le son des métaux a, pour
l'oreille des Chinois, un charme extraordinaire. Un
coup de gong donné au centre de l'instrument et dont
les ondes gagnent la périphérie en passant par les cercles
de grandeurs et de frappes différentes formés par le
• martelage savant auquel le fabricant l'a soumis, est pour
eux une symphonie délicieuse. Les dernières vibrations
se sont depuis longtemps évanouies qu'ils les écoutent
encore et semblent les suivre dans l'air, où tout, formes
et sons, hommes et choses, un peu plus tôt, un peu plus
tard, finit par disparaître et se confondre. Le son des
cloches, d'un effet plus puissant, provoque en eux des
impressions de même nature si l'on veut, mais plus
graves. Lorsque du haut des tours où elles planent
elles l'envoient au large tomber lentement dans l'espace,
la pensée s'élève et plane aussi. Ébranlée, émue de
souvenirs d'oji ne sait quoi, d'on ne sait où, ce ne sont
f • ' <
LA FAMILLE OL AN(J-M ING-TSE 315
plus des accords musicaux qu'elle voudrait retenir ; ce
qui l'inquiète, c'est le secret des harmonies plus hautes
qu'elle sent exister entre elle et ces souvenirs. Les Chi-
nois éprouvent tout cela ; et, comme la plupart des
peuples, ils ont associé les cloches à l'expression de
leurs sentiments religieux, et les ont consacrées à' la
célébration de leur culle national. Pour mieux en mar-
quer la destination, ils les revêtent d'inscriptions en
relief ou gravées qui rappellent les fastes de leur histoire.
Les plus grandes et les plus connues sont celles de
Canton et de Pékin. 11 y en a deux dans cette dernière
ville qui ne mesurent pas moins de 18 à 22 pieds de
hauteur. Elles sont couvertes de ces inscriptions com-
mémoratives et lorsqu'on les sonne aux grandes fêtes
do l'humanité, celles du Premier Jour de l'année, celles
de la Terre, de l'Agriculture, etc., leur son prend alors
un sens positif; c'est la traduction en langage vivant des
caractères fondus dans le brortze ; c'est la grande voix
des ancêtres qui parle et que les Chinois entendent
clairement. Malheureusement il est bien rare qu'une
superstition ne vienne point se mêler aux mythes
les plus purs et les plus poétiques. On croît assez
généralement qu'un être humain ou que du sang humain,
incorporé au métal pendant la fusion, en assure le
succès et donne à la cloche un son plus net et plus
beau. De quelle mystique alliance entre le passé et le
présent le sang de ce sacrifice n'est-il que le profond
symbole? C'est ce que peu de Chinois, sans doute,
316 LA CITÉ CHINOISE
seraient en état d'expliquer. Quoi qu'il en soit, voici
maintenant la légende qui s'est greffée sur cette idée:
L'Empereur Yung-Lo, le troisième de la dynastie des
Ming, lecpiel régnait de 1403 à 142o de notre ère,
avait la passion des cloches. 11 en fit fondre cinq dont
la plus petite pèse au moins 7S,000 kilogrammes. Il
n'en était qu'à la première et il venait de tôrmlner la
construction de la tour où elle devait être placée, lors-
qu'il en ordonna la fonte à un mandarin nommé Houang-
Yu. Une première opération ne réussit point ; une
deuxième faite à quelques mois d'intervalle n'eut pas
plus de chance. Dans les deux cas la fonte était rem-
plie de trous et de bulles d'air, et l'empereur, furieux,
déclara qu'à un troisième insuccès il ferait tomber la
tête de l'infortuné mandarin. Ce n'était sans doute
qu'une parole en l'air comme en disent les monarques.
— Yung-Lo était habituellement un prince sage ; il fit
détruire les livres d'alchimie qui trompaient le peuple ;
il rendit à la vie séculière tous ceux qui s'étaient faits
bonzes avant l'âge de quarante ans, et il était grand
ami des lettres. Il n'y avait donc pas à craindre qu'il
se souvînt de sa menace et la mît à exécution. Mais
le pauvre Kouang-Yu pouvait du moins redouter une
disgrâce ; et, dans tous les cas, son habileté en défaut,
sa réputation compromise étaient des causes plus que
suffisantes d'une tristesse qu'il ne parvenait pas à dis-
simuler. Kouang-Yu avait une fille de seize ans, belle
comme les premières fleurs du cognassier et il l'aimait
«v »
LA FAMILLE. OUANG-MIxNG-TSE 317
tendrement. Kouë, c'était son nom, s'aperçut de son
chagrin et finit par lui en arracher la confidence
entière. Ne rôvant plus dès lors qu'aux moyens de le
consoler et de lui rendre le courage, l'idée lui vint d'al-
ler trouver un fameux astrologue et de savoir de lui
ce qui avait causé les malheurs de son père et com-
ment en empêcher un nouveau. L'astrologue lui répon-
dit que la prochaine fonte ne réussirait pas mieux que
les deux premières, à moins que le sang d'une vierge
ne fût répandu dans l'alliage. Pleine d'horreur, mais
résolue à se dévouer, ne sachant d'ailleurs de l'Empe-
reur que sa menace, Kouë rentra à la maison ; et,
ayant obtenu de son père l'autorisation d'assister à la
fonte, elle en attendit le jour. Il arriva ; et voici com-
ment la catastrophe est décrite : Un silence de mort
régnait dans l'assemblée au moment où l'on donna pas-
sage à la fonte liquide pour qu'elle se rendît dans son
moule. Les respirations s'étaient arrêtées ; dans les poi-
trines oppressées, les cœurs ne battaient plus. Tout à
coup Kouë quitte sa place, et, dans le métal sifflant
et bouillant, se précipite en s'écriant : « Pour mon
père! » En vain, l'un des assistants s'élance pour la
retenir, il ne peut la saisir que par le pied et il ne
garde en ses mains qu'une de ses mules. Frénétique
de douleur le père veut la suivre, mais on l'arrête et
on le reconduit chez lui, ayant complètement perdu la
raison. Quant à la prédiction de l'astrologue, elle se
vérifia; jamais on n'avait fondu de cloche aussi par-
is.
318 LA CITÉ CHINOISE
faite ; mais on ne retrouva aucun vestige de Kouë ; le
sang d'une vierge était devenu un des éléments de Tal-
liage. Quand on sonna la cloche pour la première fois,
et depuis, lorsque cela arrive, chacun de ses mugis-
sements sonores est suivi d'un autre son plaintif et
prolongé, doux et pourtant plein d'angoisse comme
celui d'une femme qui va mourir, où l'on distingue
parfaitement le mot tsièh, tsièh ! qui signifie : mule ;
et alors le peuple se souvient de l'événement : a Voilà,
dit^il, la pauvre Kouë qui réclame sa mule, »
Telle est la légende de la cloche. Bien peu de Chi-
nois l'ignorent. Au Fo-Kien, il n'est pas une maison,
à la campagne comme à la ville, où on ne soit prêt à
vous la conter. Les légendes dont le Dragon est le
sujet sont cependant encore plus populaires ; mais les
écrire toutes exigerait presque un livre, et comment
faire un choix? Lesquelles méritent le plus d'intérêt
de celles qui rappellent le Dragon de la Chaldée, de la
Perse, de l'Egypte et de la Grèce ou de celles où l'on
rencontre le Dragon des Celtes, des Romains ou des
Saxons»? Tantôt c'est la Vouivre du Jura, où mainte-
nant encore les habitants de quelques villages croient
qu'elle garde un trésor, ou bien c'est le Dragon de la
Toison d'or. Tantôt c'est le mauvais Dragon qui
dévore des êtres humains comme la Guivre des armes
de la ville de Milan, le Dragon de saint Georges des
Russes et des Anglais, le Graouli de Metz, ou bien le
Dragon ennemi du soleil et de la lune; que les
hk FAMILLE OUANG-MING-TSE 319
Romains mettaient en fuite au son des trompettes pen-
dant les éclipses, de même que les Chinois le chassent
au bruit des gongs. Tantôt au contraire c'est le bon
Dragon, le symbole de la Vie selon les. Hébreux et les
Gaulois ; ou bien celui de la Divinité, dont le corps, les
ailes et l'escarboucle ou le globe qu'il porte sur la tôte
représentent les attributs. Tout cela m'entraînerait
trop loin. Je ne me proposais du reste qu'une seule
chose : montrer, en rapprochant des mythes les plus
poétiques de l'humanité ceux des Chinois, que, sous
le rapport de l'imagination, ce peuple, si essentielle-
ment et si profondément agricole, ne le cédait pas aux
nations les mieux douées. L'imagination, l'art et la
poésie ont sans doute beaucoup d'autres aspects que
ceux auxquels je me suis arrêté, mais pour une étude
spéciale de villageois, ce que j'en ai dit paraîtra peut-
être suffisant.
Nous savons niaintenant ce qui, dans la profession
à laquelle la famille Ouang-Ming-Tse doit sa situation
et ses ressources, relève des conditions sociales, éco-
nomiques et physiques du pays ; nous savons ce que,
sous l'influence de ces conditions, devient en général
l'action individuelle du cultivateur. Quelques mots,
quelques chiffres nous mettront au courant du reste.
Ce n'est plus à proprement parler que le détail et la
preuve de ses revenus^
' •■' fc^ l'V"
[ 3Î0 LA CITÉ CHINOISE
VIII
L'exploitation de la famille Ouang-Ming-Tse com-
prend 29 meous ou 1 hectare 94 ares environ, qui lui
appartiennent entièrement. 11 meous sont dans la vallée
et 18 sur la colline (1). Les premiers, tous irrigables,
valent 400 francs le meou. Des seconds, 5 seulement
non irrigables, mais arrosables à la main, sont plantés
en thé, et leurs prix varient avec Tâge de la plantation.
Le thé n'est, en effet, en plein rapport qu'à la quatrième
année ; les deux premières ne comptent pas, et on le
remplace généralement à la huitième. 11 en est peu que
l'on conserve jusqu'à la dixième. Cela dépend du sol. De
ces 13 meous de thé, deux valent 210 francs l'un; trois,
360 francs ; trois, 390 francs ; trois, 420 francs, et les deux
derniers, 480 francs, soit 4,890 francs pour la terre plan-
tée en arbres à thé, et pour les 29 meous, 10,790 francs.
Le lecteur trouvera à la fin du volume tous les détails
(1) Cette proportion entre les terres de vaUée et les terres de
collines s'écarte de la proportion ordinaire dans les fermes de la
région où est situé Ouang-Mo-Khi . Ouang-Mo-Khi et le Fo-Kien
sont des pays de montagnes et les terres de yallées n'y occupent
qu^une surface relativement restreinte ; mais la plupart des autres
provinces de la région sont des pays de plaines ou de larges
vallées. Peut>ét]*e est-il bon d'ajouter que dans toute cette région
les terres ont une valeur moyenne de 6,000 & 6,500 francs l'hec-
tare pour les premières qualités, rendant de 3,500 à 4,500 kilog.
de riz ; de 4 à 5,000 francs pour les secondes, rendant de 1,800 à
2,500 kilog. A Ouang-Mo-Khi la presque totalité des terres, même
sur la colline, appartient aux deux premières qualités.
J
N'i
LA FA.MILLE OUANG-MING-TSE 321
relatifs k leur aménagement, à leur culture et à leur ren-
dement en poids et en valeur pour chaque champ et pour
chaque récolte. Mais il est une observation que j'ai déjà
faite et que je dois répéter ici. Ouang-Ming-Tse ainsi que
•
tous les cultivateurs chinois ne se bornent pas à vendre
les produits directs de leurs terres ; ils les transforment
autant que possible. S'ils ne distillent pas toujours le riz
à alcool qu'ils récoltent, c'est que la fabrication de l'alcool
est dans certaines localités l'objet d'une grande industrie
spécialement organisée et qu'ils trouvent plus d'avantage
à le vendre en nature. Mais c'est une exception. Ils font
eux-mêmes leur huile et leur sucre ; ils filent eux-mêmes
leur chanvre et leur coton ; ils filent leur soie. Que vou-
lez-vous ? Personne ne leur a enseigné les beautés de
l'économie politique de l'Occident. Ils en ignorent les
sacrés principes et ne se doutent pas des bienfaits de la
division du travail. Il est certain pourtant qu'avec nos
presses à vapeur l'on obtient pour 100 kilogrammes de
graines de navette 33 kilos d'huile, tandis qu'ils n'en
obtiennent que 2o à 28 au plus avec leurs presses à ma-
nège. Oui, mais si les paysans chinois sont faibles au
point de vue de l'économie politique ils entendent mieux
l'économie sociale, et s'ils sont mauvais industriels, ils
sont si bons cultivateurs ! D'abord, en retenant le plus
possible l'industrie sur le sol, ils y retiennent les bras
qui, concentrés dans de grands ateliers, pourraient, à un
moment donné, leur faire défaut ; et ils évitent les chô-
mages auxquels sont sujets les ouvriers des industries
.'': ' ^ ' ^Ki^^:!
322 LA CITÉ CHINOISE
séparées de la terre. Puis, un hectare de navette, entre
leurs mains, produit 2,250 kilog. de graines, et, entre les
nôtres, à peine 1,400 ou 1,500. En définitive Tavantage
leur reste, puisqu'ils extraient d'un hectare 100 kilog,
d'huile de plus que nous. On répète souvent que l'agri-
culture est la première des industries ; c'est en Chine,
on le voit, qu'il faut aller pour savoir à quel point cela
est littéralement exact. C'est un exemple. Nous en trou-
vons un autre sans sortir de chez Ouang-Ming-Tse. C'est
la fabrication du sucre :
Deux meules tournées par un buffle pour écraser la
canne, trois chaudrons pour faire bouillir le jus, l'épais-
sir et le coaguler pendant qu'il va de l'un à l'autre, et
un fourneau entretenu avec de la paille, voilà tout l'ap-
pareil de la fabrication du sucre en Chine. De la chaux
pour le cristalliser et des œufs pour le clarifier, en voilà
tous les ingrédients. C'est primitif, et l'on s'attend bien
qu'avec de pareils moyens, on n'obtienne guère plus de
S kiJog. de sucre pour 100 kilog. de canne. J'ajoute que
cette proportion est d'autant plus faible que la canne
elle-même est extrêmement riche en sucre. On dit qu'à
la Guadeloupe elle en renferme près de 18 0/0, lorsque
le champ a été fumé avec de l'engrais chimique (1). Je ne
saurais dire ce qu'elle contient en Chine, mais ce que je
puis affirmer, c'est que dans aucun des pays tropicaux que
j'ai visités ou habités, je n'enai goûté qui m'ait semblé aussi
(1) Les Engrais chimiques, G. Ville.
LA FAMILLE OUAISG-MING-TSE
siicrâc. Il est donc probable que les procédés d'exti
que je viens de décrire doivent en laissorunc quanti
sidérablu dans les résidus que l'on donne à mang
animaux. Eh bien, malgré tout, un meou rond 230
de sucre brun pâle, d'une couleur aussi claircquc (
cafétrèsélcndudelait. Un hectare rendrait parcons
3,400 kiiog. environ. Or, aux Antilles et à la Réun
rendement moyen d'une pareille surfao) cultivée se
méthodes ordinaires et fumée avec de l'engrais de
ne dépasse pas 2,800 à 3.000 kilog. Là donc en
perfection de la culture vient largement com
l'imperfection de l'industrie, et laisse dans les ma
cultivat^mr un profit plus grand qui tourne en dél
au bénéfice de la tera'. Quant au prix du sucre, il i
lement minime, âS centimes le kilog., que la C^
exporte de très grandes qujintités pour l'Inde et la (
nie. En 1861, il en était sorti 270,000 kilog. des deu
ports de Canton et de Swa-Teou. Le sucre blanc
un peu plus cher : 33 centimes environ le kilogrj
Il est une objection qu'on ne manquera pas de
Pourquoi les Chinois ne seraient-ils pas aussi bc
dustriels qu'ils sont bons cultivateurs? — Sans
mais est-il bien certain que la puissante mais (
dieuse industrie à vapeur puisse se concilier avec If
culture, la petite propriété et le reste? C'est une di
tration qui est loin d'être faite ; cl si elle l'ûtail
jour tes Chinois s'y convertissaient, de quelle pcrs]
l'Europe ne serait-elle pas menacée ? Ou elle suce
32i LA CITÉ CHINOISE
rait, ou il faudrait qu'après avoir donné à la Chine ses
procédés industriels elle lui prît ses procédés économi-
ques, agricoles, sociaux, etc. Il serait peut-être temps d'y
songer. Je Tai déjà dit, mais il me semble que Ton
ne saurait trop insister sur ce point.
Ne nous alarmons pas trop vite cependant. Non seu-
lement les Chinois ne sont point gens à se laisser per-
suader aisément, mais le genre de leur agriculture, ses
nécessités et les profits qu'elle leur donne les garantis
sent contre des séductions qui les en pourraient éloigner.
Parmi les plantes qu'elle comprend, prenons par exem-
ple le thé. On en a souvent comparé la récolte à celle de
la vigne chez nous. Rien n'est plus vrai, soit au point de
vue des bénéfices (1 ) , soit au point de vue des circonstances
dans lesquelles elle se fait. Ce sont bien les vendanges
de la Chine. L'analogie est exacte, sauf en un point. En
France, les vendanges peuvent être anéanties pour plu-
sieurs années, de telle sorte que les populations, déses-
pérées et ruinées, finissent souvent par renoncer à la vigne.
En Chine il n'y a pas de gelée qui détruise la récolte du thé.
Si d'autres dangers la menacent, ils ne sont pas de ceux
auxquels l'homme ne puisse parer jusqu'à un certain
point, pourvu que son intervention soit prompte et ra-
pide. Un temps humide et froid, une végétation lan-
guissante, un développement de feuilles inégal, nuisent
à la qualité des feuilles et par conséquent à leur prix,
(l) Voir l'annexe n«» 1, p. 369.
LA FAMILLE OUANG-MING-ÏSE 32^
sans compter la perte de temps des gens que Ton a
engagés pour la récolte et qu'il faut payer tout de
même. Un temps humide et chaud qui fait partir la
végétation « comme un coup de tonnerre » n'est pas
moins à redouter. Ce n'est plus alors une cueillette,
c'est un sauvetage qu'il faut opérer et quelque nom-
breux que soient les vendangeurs il n'y en a pas tou-
jours assez pour le réussir en de bonnes conditions.
On peut même dire qu'il n'y en a jamais trop, sur-
tout pour les deux dernières des quatre cueillettes de
thé. Ce sont . les plus abondantes et les plus impor-
tantes non seulement pour la Chine mais pour l'Europe
c't l'Amérique. Alors, je vous assure, il n'y aurait pas
d'industrie qui tînt devant d'aussi impérieuses exi-
gences et qu'on ne fût prêt à sacrifier. Et d'ailleurs, s'il
n'en devait pas être ainsi, que deviendraient les peu-
ples d'Angleterre, de Russie, des États-Unis, et les
sociétés de tempérance ? Aussi avec quelle impatience
sont attendus à Londres les navires qui, les premiers,
apporteront la bonne nouvelles, les préûiices de la
nouvelle récolte ! Cinq cent mille francs de récompense
à" qui gagnera d'une demi-longueur (1). Pendant ce
temps-là, sur l'autre hémisphère, tout un monde court
à la feuille. Hommes, femmes, enfants, vieillards, jeu-
nes gens, jeunes filles, sexes séparés pourtant, rem-
it) On en a vu qui, partis à la même heure de Fou-Tcheou,
au nombre de six, sont tous arrivés à Londres dans la même
journée.
19
i-2G LA CITÉ CHIÎNOISE
plissent les coteaux. La population locale souvent ne
suffit pas. 11 en vient de la plaine et de la vallée, et de
plus de quatre lieues. J'ai dit : sexes séparés. Pas tant.
Les champs de thé sont petits, quoiqu'en général un
peu plus grands que ceux de Ouang-Ming-Tse. Un mot,
un regard, une fleur sont vite échangés. Parfois, aux
heures des repas, pris en plein air, à Fombre d'un beau
Li-tchi, toutes les oreilles se dressent. Sous un arbre,
les sons d'une guitare ont préludé. Aux premiers ac-
cords, tous ont reconnu le Sin-fa. Mais la chanteuse a
linl, et Ton retourne à la cueillette. Ce sont les vendan-
ges de la Chine. Notez qu'elles coïncident avec les
grands travaux des rizières. Suivant les localités, on
enlève les dernières gerbes de blé pour les porter sur
une aire voisine où on les bat, ou bien on laboure
pour le riz, ou bien déjà on commence à le repiquer.
Partout les chapelets des norias sont en mouvement ;
L'eau clapote, ruisselle, bruit et brille de toutes parts.
Ah I que nos campagnes sont sèches, tristes et vides
surtout, à côte de celles-là. 11 ferait beau voir en Chine
qu'un richard captât une source pour en conduire l'eau
dans un étang à lui, par des canaux souterrains, laissant
à sec les champs sous lesquels elle passe (1). L'eau ^t
aussi indispensable ^la vie que le soleil, l'air ou la terre.
(1) En ce moment, 20 juin 1885, des centaines d'Iiectares de frai-
siers aux enyirons de Sceaux sont complètement grillés ; la ré-
colte est perdue. Et cependant l'eau coule à quelques pieds de
profondeur, sous les champs qu'elle devrait arroser.
\f-
LA FAMILLE OUANG-MING-TSE 327
1 Personne n'a le droit de dire : « Elle est à moi. ^ Elle
est à tous. Ce sentiment est très profondément enrajcinc.
Le garde champêtre chargé par le Conseil du syndicat
des cultivateurs de distribuer Teau dans les ruisseaux
d'irrigation n'a jamais eu à constater le plus petit délit ;
et ce Conseil, qui en connaîtrait, le cas échéant, n'a en
définitive qu'une fonction, veiller à l'entretien des ca-
naux, chacun y contribuant dans la proportion de deux
centimes par meou pour tous frais.
Tout à coup le gong se fait entendre. Au détour de la
colline, sur le sentier en pente, on aperçoit un cortège.
Après le gong, les appels prolongés des crieurs qui le
suivent ; après les crieurs, les massiers, les mains de
justice, les éventails, le parasol et le dais d'un manda-
rin. C'est le préfet ou le sous-préfet de la ville la plus
proche. Tous les paysans accourent et l'entourent. Alors,
debout sur un tertre, il leur parle de la Terre, la mère
commune du Genre Humain ; il leur parle du culte que
chacun lui doit et les exhorte à ne s'en écarter
jamais. Il leur parle du riz, du blé, du maïs, du sorgho
et du millet, du grain, en un mot, symbole de paix et
d'union entre tous les hommes. Puis, souvenirs d'autre-
fois, il remet à ceux qui lui ont été signalés ou qui lui
sont signalés séance tenante par. les acclamations des
autres, des récompenses méritées. Ce sont de larges
pièces de soie, portant les noms des lauréats et leur
éloge. Suspendues dans la pièce principale do la maison,
elles seront rhonncîiir de la famille. Enfin le mandarin
y^^l
328 * LA CITÉ CHINaiSE
est parti. Les paysans conviennent d'un certain jour afin
de fêter leurs heureux amis et de les conduire en grand
gala à la pagode du patron des cultivateurs, le Patron
des Cinq Grains, le même pour toute la Chine.
Les cultivateurs de thé ont aussi leur patron spécial.
Lorsque la troisième récolte est finie, on dresse un ban-
quet dans les cours et les galeries de la pagode qu'il
habite, et quelquefois aussi dans les rues, si l'intérieur
est insuffisant. Les tables et les murailles sont couvertes
de guirlandes, de vases de fleurs et de fruits de la saison.
Puis, chacun passe processionnellement devant la sta-
tue cl lui offre une coupe de thé nouveau. La fête se ter-
mine comme toutes les fêtes chinoises par le spectacle
et le festin.
La récolte du thé m'a entraîné un peu loin, mais j'esr-
père que le lecteur me le pardonnera. Aux motifs qui
me paraissaient devoir préserver les Chinois de toute
infidélité à la terre, un autre est venu se joindre : l'at-
trait. L'attrait, la richesse et avec cela la santé qu'au-
cune industrie n'assure au même degré, quel lien plus
fort et meilleur?
En terminant ici le chapitre des cultures, et en en
renvoyant les détails aux annexes que l'on trouvera à
la fin du volmne, je ne puis cependant, sans manquer
à l'économie de ces études, me dispenser d'en faire au
moins ressortir les résultats généraux.
Les terres de la vallée produisent 1,971 francs. Ouang-
Ming-Tsc obtient ensuite pour les plantations de thé
iTTy-î'"T'*\;i, -^ ' .'■ " r ■ ' :.
LA FAMILLE OUANG-MING-TSE 329
3,033 francs, et pour les autres récoltes de. la colline
1,365 francs ; soit un produit brut total de 6,369 francs.
Mais comme le franc ne saurait servir de commune
mesure pour l'Europe et la Cbine, puisqu'il n'a pas la
même valeur dans les deux pays, il me semble préféra-
ble de rappeler les poids des récoltes en nature. On peut
les résumer ainsi : 9,910 kilog. de riz ; 2,100 kilog. de
blé; 1,604 kilog. de thé; 300 kilog. de grosses fèves;
460 kilog. de maïs; 291 kilog. d'huile; 180 kilog.
de sarrasin ; 230 kilog. de sucre ; 180 kilog. de
tabac ; 5,000 kilog. d'ignames ; 9,600 kilog. de navets ;
15,000 kilog. de choux ; 80 pièces de coton ; 9,720 ki-
log. de trèfle; 1,095 kilog. de tourteaux ; 1,200 kilog.
de tiges et feuilles de sorgho, de soïa et de cannes à
sucre, pour fourrages ; 15,000 kilog. de paille de riz, de
blé, de maïs, de grosses fèves, de sarrasin, que je n'ai
pas toujours comptée dans l'évaluation en argent ; et
une certaine quantité de fruits, légumes, etc. Le tout
pour une surface de 1 hectare 94 ares.
Quelques lecteurs se seront peut-être demandé en
comparant entre eux les résultats obtenus des différentes
cultures pourquoi Ouang-Ming-Tse ne choisissait pas
exclusivement les plus avantageuses de ces cultures,
telles que le thé et les ignames par exemple, et n'aban-
donnait pas les autres. A cela Ouang-Ming-Tse répon-
drait d^abord que le meilleur moyen de conserver à une
chose son prix, c'est de n'en pas jeter beaucoup sur
le marché et, par conséquent, d'en cultiver peu. Il ne
330 LA CITÉ CHINOISE
manquerait pas de dire aussi que la grande variétô de
ses cultures, en assurant Femploi de son temps d'un
bout à l'autre de Tannée, et la plus grande partie des
récoltes contre les mauvaises chances des saisons aussi
bien que contre celles de la vente, vaut infiniment mieux
que la production d'une seule chose, tantôt Tune, tan-
t()t l'autre, en vue de laquelle il lui faudrait d'une aiï-
née à l'autre changer, abandonner ou renouveler son
matériel, ses instruments, etc. Il citerait le proverbe
mieux écouté en Chine qu'en Europe, « qu'il ne faut
pas mettre tous les œufs dans le môme panier ». Peut-
être ajouterait-il enfin qu'il ne serait ni bon, ni bien, ni
juste, ni humain, ni même seulement profitable de se
faire concurrence entre voisins et amis, et de déranger
un aménagement du sol et une économie agricole qui
sont en définitive l'œuvre des siècles et auxquels tout le
monde est habitué.
Les produits directs de la culture ne sont pas les seuls
que la famille Ouang recueille de son industrie. L'étable,
la porcherie et la basse-cour y ajoutent une somme
de 773 francs (1).
Si nous additionnons maintenant les recettes de tou-
tes natures et de toute provenance faites par la famille
Ouang, nous arrivons à un chiffre de 7,142 francs.
Voyons ses dépenses.
(I) Voir annexent' 1, p. 373.
LA FAMILLE OUANG-M (NG-TSE 331
IX
Et d'abord l'impôt. La presque totalité est prélevée swr
les terres en plaine ou en vallée. Celles qui sont ou qui
peuvent être transformées en rizières, c'est-à-dire les
terres irrigables, qu'elles soient irriguées ou non, paient
un peu plus que les terres non irrigables. Si elles sont
cultivées en riz, il est entièrement perçu partie en na-
ture et partie en argent (1). En tous cas, il ne dépasse
pas en tout 1 fr. 13 c. par meou et il n'est perçu que
sur la première récolte. Si elle a été mauvaise, le
gouvernement accorde souvent .des remises d'impôt,
bien que les récoltes suivantes aient été bonnes. Pour
les H meous de la plaine, Ouang-Ming-Tse paie donc
12 fr. 63 c. L'impôt sur les terres de la colline est
presque insignifiant, à peine 5 centimes, par meou. En
tout : 13 fr. 6S c.
Ensuite l'usure du matériel d'exploitation comprenant
les instruments aratoires, ceux de la mouture et de
la préparation des grains, les ustensiles nécessaires à la
préparation du thé, les métiers à filer, à tisser, les mou-
lins à huile, à sucre, etc. Le tout s'élève à une somme de
(1) Dans les régions du Nord où le riz est remplacé par le biè
ou par le millet, le maïs, etc., Timpôt est payé, comme dans les
régions du riz, moitié en nature et moitié en argent.
332 LA CITÉ CHINOISE
filS fr., soit h 10 ®/o ' ^^ fr. pour Tusure du matériel (1).
Pour les semences, on a employé 130 kilog. de riz
à raison de 5 kilog. par meou pour 26 meous, y
compris les semences des secondes récoltes, à 8 francs
les 60 kil. : 17 francs; 70 kilog. de blé pour 14 meous
à raison de S kilog. par meou à 8 francs les 60 kilog. :
9 fr. Le reste ne vaut vraiment pas la peine d'être
détaillé, et on ne peut guère lui attribuer urie valeur
de plus de 20 francs. En tout 46 francs.
Quant aux fumures il convient de remarquer d'abord
que toutes les plantes ne sont pas également exigeantes.
Les unes, auxquelles on ne demande que beaucoup de
feuilles, telles que le sorgho, le soïa, cultivés comme
fourrages, le tabac et les choux réclament 800 kilog.
d'engrais par meou. Les autresqui doivent produire des
grains en demandent un peu moins, mais il y faut ajouter
certains amendements comme des cendres, de la chaux,
la vase des canaux, etc. On donne, par exemple, à la
canne à sucre 800 kilog. d'engrais par meou et 300
kilog. de cendres. Le maïs, le sarrazin et les pois
n'emploient que 500 kilog. d'engrais et 150 kilog. de
cendres. Le coton ne reçoit que 300 kilog. d'engrais,
le blé repiqué sur trèfle 200 kilog. Le riz 600 avec
150 kilog. de cendres. Ouang-Ming-Tse estime la masse
d'engrais qu'il dépense chaque année sur toutes les ré-
coltes à 30,000 kilog. et celle des cendres à 10,000 kilog.
(1) Voir annexe n« 1, p. 375.
LA FAMILLE OUANG-MING-TSE 333
Mais comme ni les engrais ni les cendres produits dans
la maison n'ont été comptés en recette, ils ne doivent
pas être, non plus, comptés en dépense. 11 faut donc
déduire 10.000 kilog. des premiers, provenant du per-
sonnel ordinaire, des étrangers engagés pour les récol-
tes, et des animaux, et S,000 kilog. de cendres, retirées
des différents foyers ou fabriquées après avec toutes sor-
tes de déchets, tels que débris de vêtements, os d'ani-
maux, etc., que Ton calcine en vase clos. La différence,
c'est-à-dire 20,000 kilog. d'engrais et 3,000 kilog. de
cendres, a été achetée au prix de S fr. les 600 kilog.
pour les premiers, ce qui fait 166 francs, et de 12 francs
pour les seconds, ce qui fait 60 francs. En tout : 226
francs. De grands bateaux spécialement destinés au
transport de ces matières les amènent des villes envi-
ronnantes, et même de Fou-Tcheou,
La main-d'œuvre nécessite deux ouvriers à l'année, à
100 francs l'un, une servante à laquelle on donne
40 francs et 60 journées supplémentaires d'hommes, de
femmes et d'enfants à 2S centimes l'une en moyenne :
15 francs. En tout 22S francs, sans compter, bien en-
tendu, le travail de la famille et l'aide des voisins aux-
quels les Ouang rendent d'ailleurs les mêmes services.
Les dépenses principales de la nourriture de la fa-
mille, dont on trouvera le détail aux annexes, se
montent à l,S89fr. (1). Divisée entre les quatorze per-
(1) Page 376.
19.
/
334 LA CITÉ CHINOISE
sonntîs de la maison, cette somme donne pour chacune
d'elles et par an un chiffre de 116 francs , compre-
nant par jour, outre le vin, le sucre, le sel, le thé, la
graisse, l'huile et le chauffage de la cuisine; 1 kilog. 071
de riz, blé et légumes secs, 227 grammes de chair,
viande ou poisson, et 245 grammes de légumes frais
ou salés, et de champignons, faisant une ration de
1 kil. 5i3 grammes. Mais il ne faut pas oublier, d'une part,
que la famille compte dos vieillards et des enfants, et
que, do l'autre, elle fournit pendant soixante jours des
repas à des ouvriers supplémentaires. Je ne parle pas
de l'hospitalité qu'elle pratique assez fréquemment.
Dans les provinces de l'intérieur de la Chine, et dans
une bonne année moyenne, ces mêmes dépenses ne
s'élèveraient pas à plus de 100 francs par personne.
Après les hommes, les animaux. L'ensemble des dé-
penses de leur nourriture se monte à S52 fr. 20 c. (1).
J'ai oublié, faute de place où les inscrire, deux arti-
cles. L'un est relatif à la préparation du thé. Excepté
celui de la première récolte, dit de bourgeons, que l'on
fait sécher en l'exposant seulement à l'air, les autres
qualités sont soumises à une légère torréfaction. Lors-
que l'année a été bonne, il faut 18 kilog. de charbon
pour préparer 48 kilog. de feuilles. Ouang-Ming-Tse en
récoltant 1,546 kilog., il lui a fallu 576 kilog. de charbon
de bois à 6 francs les 60 kilog. : 67 francs. Mon second
(1) Voir annexe n» 1, page 377*
LA FAMILLE OUANG-iwiNG-TSE 335
oubli est relatif à l'achat des 12 jeunes porcelets ven-
dus gras trois mois après. Ils ont coûté S5 francs.
Il existe une dernière dépense : celle que nécessitent
l'entretien et les réparations des bâtiments servant de
■ferme et d'habitation. La maison de Ouang-Ming-Tse
est composée de trois corps de logis dont un, central,
relie les deux autres comme la barre de la lettre H en
relie les deux jambages. Elle est construite au milieu
d'une cour entourée de murs.
On a souvent dit en Europe qu'entre autres singula-
rités, les Chinois commençaient leurs maisons par la
toiture. Rien de plus vrai, et l'on va comprendre les
motifs de cette manière de construire. Les murs sont
bâtis en briques sur chainp, à la façon des châ-
teaux que les enfants édifient avec des dominos. Les
cloisons du bas sont à demi remplies de moellons ,
afin de donner quelque solidité aux murailles, mais ces
murailles restent si légères que si elles n'ont pas
besoin de fondations, elles ne pourraient pas non plus
supporter la toiture. Elles reposent simplemeiit sur fie
larges dalles placées sur la terre bien battue. Ce genre
de construction offre deux grands avantages ; il est très
peu dispendieux, et il empêche l'humidité de s'élever
du sol dans les parois des maisons. Quant à la toiture,
elle repose sur des piliers de bois, élevés sur des dés
de pierre ayant chacun un petit mur de fondation de
trois à quatre pieds de profondeur. C*est par là que
l'on eommehcé ordinairement afin de ne pas endomma-
336 LA CITÉ CHINOISE
gcr les murailles, soit par les fossés qu'il est néecs-
• saire de creuser pour ces fondations, soit par les ac-
cidents possibles lors de la manœuvre des pièces de
charpente. Chaque corps de bâtiment est divisé en
cinq pièces, de 8 mètres de longueur sur 5 de largeur,
dont les planchers sont établis sur béton et sur gros
moellons formant une sorte de soubassement de 30 à
40 centimètres de hauteur. Entre chaque pièce les sé-
parations sont faites en briques creuses dans lesquelles
on passe des bambous, dont les extrémités sont prises
dans des rainures pratiquées dans des montants en bois,
ce qui les repd à la fois légères et très solides. Mesuré
sur le mur extérieur, tout Tédifice a 33 mètres de fa-
çade et à peu près autant de profondeur. Il est orienté
nord et sud ; j'en expliquerai les motifs tout à l'heure .
Chacun des corps de bâtiments n'a de fenêtres et de
portes que sur un côté, celui qui regarde la cour, et
autant que possible le sud. Les fenêtres ne sont point
percées dans le mur comme chez nous. Le mur sur le-
quel elles s'ouvrent ne vient qu'à hauteur d'appui, et
de là jusqu'à la toiture, l'espace est rempli par des
panneaux en bois et par les portes et les fenêtres, les-
quelles ne sont point garnies de vitres mais de coquilles
d'huîtres amincies ou d'un papier spécial. Enfin, tout
autour de la cour, le toit se prolonge de façon à for-
mer une véranda sous laquelle on passe la plus
grande partie des journées.
Telle que je viens de la décrire, la maison de Ouang-
LA FAMILLE OUANG-MING-TSE 337
Ming-Tse vaut 3,200 francs. Elle ne coûte pas plus de
ISO francs de réparations et d'entretien par an.
, Résumant tous les articles de dépenses, nous trou-
vons 13 fr. 65 c. pour Timpôt ; 58 francs pour Tusure
du matériel ; Î46 francs pour les semences ; 226 francs
pour les fumures ; 25S francs pour la main-d'œuvre ;
1,589 francs pour la nourriture de la maison; 5o2
francs pour celle des animaux; 57 francs pour le
charbon nécessaire à la dessiccation du thé ; 55 francs
pour Tachât des porcelets et 150 francs pour les répara-
tions de la maison. En tout : 2,988 francs ; ce qui, les
recettes étant de 7,142 francs, laisse un bénéfice net de
4,141 francs,
— Et le mobilier, qu'en faites-vous ? Et l'entretien
des vêtements, et...? — Patience, frère aîné.
Si vous croyez que ce fût chose facile d'obtenir la
permission de pénétrer dans les appartements privés de
la famille afin d'y procéder à l'inventaire des lits, des
armoires et du reste, quelle erreur est la vôtre, cher
lecteur. Même en France, cela ne se demande guère ;
en Chine, c'est bien une autre affaire. La porte du salon
m'avait été ouverte au grand large ; celle des magasins
et des hangars aussi ; mais les autres portes, mon re-
gard no les avait jamais franchies, et j'hésitais beaucoup
338 LA CITÉ CHINOISK
à parler du désir qui m'obsédait. Il fallut pourtant m'y
décider. « Je demanderai à Taïeule ï), me répondit
Ouang-Ming-Tse. On prit sans doute le temps d'assem-
bler le conseil des ministres présidé par la grand'mère
pour décider sur une requête aussi grave; peut-être
voulut-on d'abord procéder à quelques rangements et
préparatifs ; mais ce ne fut qu'au bout de trois jours
que M*"® Ouang m'apprit elle-même, en sa qualité
de déléguée au département de l'intérieur, que les pe-
tits appartements m'étaient ouverts. Nous comimen-
çàmes la visite sur-le-champ. Toutes Jes chambres y
passèrent Tune après l'autre, même la cuisine ; et, pen-
dant tout le temps qu'elle dura, j'eus l'illusion que je
me trouvais, sauf de petits détails, chez quelque riche
campagnard lorrain à la veille de marier l'un de ses en-
fants. Les planchers, aux endroits que les nattes ne
couvraient pas, les meubles et les ustensiles reluisaient ;
les armoires, dont les vantaux n'étaient qu'à demi fer-
més, laissaient entrevoir des rayons bien garnis. Mais
n'anticipons pas, et mettons un peu d'ordre dans notre
examen.
La maison, ai-je dit tout à l'heure, est orientée nord
et sud , et elle s'ouvre de ce dernier côté ; c'est de la
que soufflent les vents les plus favorables à la santL\ j
Toutefois cette considération n'est pas la seule dont on
ait dû tenir compte pour la construction. On a consulté
le Pong'Ohoueï. Qu'est-ce que le Fong-Choueï? Des
volumes ont été écrits pour l'expliquer et n'ont rien
LA FAMILLE OUANG-MING-TSE 339
expliqué du tout, et j'avoue que ce que j'en sais n'y ajou-
teraitque bien peu de chose. Ce que Ton en peut dire
de plus clair, c'est que c'est un système de géomancie
fondée sur des observations empiriques, ou qui sem-
blent telles aux Européens, faites sur les conditions
topographiques qui doivent présider au choix du terrain
sur lequel on se propose de bâtir une maison, d'édifier
une sépulture, etc. Si ces conditions sont observées, on
aura pour soi toutes les chances de bonheur ; s'il arrive
au contraire que l'on ait à supporter une série de mal-
heurs ou d'insuccès , c'est qu'elles auront été mécon-
nues. Il ne faut point, par exemple, que le vent, fong,
venant de certains côtés, soit arrêté par un obstacle tel
qu'une colline ou n'importe quelle éminence, tandis
que Ton doit en opposer à d'autres vents de mauvaise
influence. 11 ne faut pas non plus que jusqu'à une dis-
tance déterminée, un cours d'eau, chouëi, coule parallè-
lement à la façade d'une maison. Si la situation et la
topographie du terrain : plaine, val ou coteau, ne réu-
nissent pas les circonstances favorables, les habitants
élèvent à frais communs une tour dont la hauteur est
calculée d'après certaines données, afin de détourner les
mauvais courants. L'on doit encore veiller à éviter le
voisinage d'édifices ou de lieux d'où les regards d'une
personne pourraient plonger chez vous. Voilà quelques-
unes des conditions du Fong-Choueï, mais il y en a
beaucoup d'autres dont l'ensemble constitue une sorte
de savoir exploité par des individus qui s'y adonnent
I
\
i
LA CtTÉ CHINOISE
snt, et que l'on ne manque pas de consulter,
je et superstition? Qui sait? Quoi qu'il en soit,
ig-Tse, qui n'est pas un sot, s'est conformé à
ces, et il a l'air de les partager.
ide porte d'entrée qui donne accès dans la
i deux battants toujours ouverts pendant \v
un grand ôcran mobile, en bois, est placé à
de façon h parer aux regards indiscrets.
très propre, est dallée de larges pierres do
véranda, sous laquelle on se tient la pluparl
est meublée de plusieurs chaises, de deux
bois verni et du métier à tisser. Les colon-
la su[q)ortent et toute la boiserie, à l'extérieur
'intérieur, portes, fenêtres et panneaux, sont
enduites d'un beau vernis rouge-brun. Le
lu milieu, plus élevé que les deux autres,
e salon, transformé en salle des ancêtres aux
liversaires. A droite, la cbambre de l'aïeule,
la fille aînée de Po-Y, toujours prête à scr-
id'mère. A gauche, la chambre de Ouang-
;t de M°" Ouang, et celle des deux autres
s. De là on pénétre dans l'aile gauche de la
retour sur la cour. La première pièce est la
e Po-Y et de sa femme avec le petit lit du
faut, et dans la seconde couchent les trois
aile droite était habitée par Po-Sen et sa jeune
le est vide maintenant, les meubles mêmes
împortés; on en remettra d'autres au mariage
t '■.•' ■ ^ «;.
LA FAMILLE OUANG-MING-TSE . 3U
du fils aîné. Les pièces des deux pavillons de derrière
m
sont occupées par les magasins, le pressoir et les outils,
la cuisine et la chambre de la servante. Les deux ou-
vriers retournent chez eux, leur journée faite. .
Quand on entre dans le salon, l'on a en face de soi,
placée contre le mur du fond, une longue tablette chargée
de deux brûle-parfums, de deux grosses potiches, de
deux flambeaux en étain, de quelques vases de fleurs et
de plantes en pots. Au-dessus de cette tablette est sus-
pendue, en manière d'étagère, une sorte de crédence,
ordinairement fermée, qui contient les tablettes des
ancêtres. De chaque côté sont des pendentifs en beau
papier rouge couverts de caractères chinois : vers, maxi-
mes ou préceptes de morale ; et, adossée à la tablette,
est une estrade élevée d'une marche avec un canapé
garni de rotin. Appuyés sur les deux murs latéraux:
à gauche un bahut renfermant les archives de la famille
et à droite une petite bibliothèque, toujours flanqués de
pendentifs représentant des paysages ou des fleurs. Puis,
alignés de chaque côté du canapé, au centre de la pièce,
deux fauteuils séparés par un guéridon, et, entre ces
deux lignes, une grande table carrée. Tous ces meubles
sont en bois noir. Enfin, contre les murs et partout où il
y a de la place, des chaises ordinaires en bois verni. Une
grande natte sous les pieds. Ce mobilier et celui des
chambres à coucher ont une valeur de 1,844 francs (1).
(1) Voir annexe n» 1, page 378.
342 LA CITÉ CHINOISK
En entrant dans la cuisine, les yeux se portent tout
de suite sur une grande image coloriée, collée sur la
cheminée, représentant deux vieillards assis, un homme
et uïie femme. Ce sont les patrons de la cuisine ou
plutôt les Génies du foyer, qui est essentiellement celui
de la cuisine, par où toute maison a commencé. Les
Génies du foyer, dans les idées populaires, protègent
la maison et gouvernent l'existence des membres de la
famille. Dans la soirée du 23® jour du dernier mois
do Tannée, ils quittent la terre et montent au ciel
rendre compte au Grand Ordonnateur de toutes choses
de la conduite de ceux qu'ils ont à garder, et ils ne
reviennent prendre leur charge habituelle que dans la
nuit du 1" jour de la nouvelle année. C'est une
croyance au moins aussi répandue que chez nous les
fables de saint Nicolas, du petit Jésus ou des cloches
partant pour Rome le jour du vendredi saint. Pendant
leur absence on remplace leur ancienne image, on
nettoie et on met tout en ordre, et on finit par éteindre
tous les feux. Puis le matin du premier jour étant venu,
on se prépare à fêter leur retour qui a lieu vers les deux
heures. Beaucoup ne se couchent pas pour l'attendre.
Alors on rallume un feu nouveau et l'on prépare le
premier repas de l'année, qu'on a bien soin de leur
offrir avant d'y toucher. Comme à Noël et à Pâques,
dans les différentes contrées de l'Europe, les bons
Génies du foyer rapportent du ciel aux enfants chinois
une foule de petits présents attendus, vous pouvez
LA FAMILLE OUiCWO-MING-TSi: 843
le croire, avec autant de plaisir que par les nôtres.
Le mobilier de la cuisine et de la chambre de la
servante vaut en tout 381 francs, lesquels, ajoutés aux
1,844 francs précédents forment un total de 2,22o francs,
ce qui nous fait, à 10 pour 100 pour l'usure, 222 francs
h déduire du bénéfice net que nous avions d'abord fixé à
4,141 francs et qui n'est plus alors que de 3,919 francs.
Restent les vêtements et les autres objets mobiliers
personnels.
XI
« Madame Ouang, dis-je à la femme de mon ami,
si les compliments d'un homme naturellement peu
expert en fait de ménage pouvaient avoir quelque
mérite à vos yeux, je vous prierais d'accepter les miens.
Jamais je n'ai vu de maison mieux tenue que la vôtre. »
M"* Ouang me répondit par un sourire qui me fit
bien voir qu'en Chine comme ailleurs une maîtresse
de maison n'est jamais insensible à ce genre de com-
pliments. « Mais, ajoutai-je, j'ai entrevu dans les ar-
moires.'., (ici. M™® Ouang m'envoya un regard en
dessous) une foule de choses dont je voudrais connaître
l'usage. Il y avait par exemple... — Parfaitement, Si-
Lao-Yé, dites-moi donc tout simplement que vous dé-
sirez poursuivre votre inventaire jusqu'au bout. —
Vous l'avez deviné^ Ouang-Laï-Laï. — Eh bien, Si-
344 LA CITÉ CHINOISE
Lao-Yé, nous allons demander à la grand'mère. »
M°® Ouang s(> leva et disparut. Ce fat Faîeule qui re-
vint, a Ma fille me dit, Si-Lao-Yé,- que vous voulez
voir tout ce qu'il y a dans nos armoires? — Oui,
madame, pourvu que cela ne vous cause pas trop de
dérangement. — H n'y en a pas d'autre que le travail
que cela va donner aux enflmts, mais je suppose
qu'elles n'ont rien à vous refaser. » Elle frappa le
sol avec son bâton. Tout le monde accourut. « Voilà,
dit-elle, Si-Lao-Yé qui s'intéresse à tout ce qui nous
touche, vous le savez, et je suis sûre que vous ferez
avec plaisir ce qu'il vous demande. » Alors M™® Ouang
expliqua ce que j'attendais. M"® Po-Y se mit à rire.
Siu-Lien en fit autant. Les deux fillettes suivirent leur
exemple, les garçons aussi, et jusqu'au tout p^tit que
la contagion gagna. « Comment, Si-Lao-Yé, vous voulez
compter nos hardes ? — Si c'est un effet de votre bonté,
madame Po. — Comment, Si-Lao-Yé, vous voulez voir
nos robes? — Avec votre permission, mademoiselle
Siu-Lien. — Vraiment, Si«-Lao-Yé, vous désirez... ?
— Oui, petite laide (1). -^ Tomment, Ti-Lao-Yé...?
— Veux-tu te sauver, polisson. » Tous se sauvèrent
en riant comme des fous. Puis, la véranda ayant été
balayée, chacun revint avec le contenu des armoires
et des coffres. D'abord on l'étala par terre, mais peu
à peu l'espace diminuant, les petits effrontés vinrent
(1) Ou-kiao, petit nom familier de Tane des deux fillettes, très
jolie du reste.
LA FAMILLE OUANG-MING-TSE 345
à le déposer à mes pieds, sur mes genoux, sur mes
épaules, sur ma tête. J*en étais couvert comme un
marchand d'habits. Ce mot qu'ils entendirent au mi-
lieu de mes protestations, leur donna une idée. On re-
prit les paquets. On les arrangea en cercle, et la petite
Hong^Yu(l), s'étant placée au centre, en commença
la vente à Tencan. Tout le monde faisait les mises,
que Ouang-Ming-Tse, Po-Y ou bien Tune des dames
rectifiait. C'est ainsi que se fit l'inventaire des vê-
tements au milieu des plaisanteries de toutes sortes
et des rires incessants de tous les enfants, grands ou
petits, y compris votre serviteur. Dire que ma di-
gnité ordinaire, que ma vénérabilité de commande
n'en souflFrirent pas pendant quelques instants, ah
non, par exemple! Mais aussi, quelles parties, mes
amis !
Le détail des vacations serait trop long à exposer ici.
Je le renvoie aux Annexes (2). En voici seulement les
résultats : Le vestiaire des hommes a produit 1 ,1S2 francs ;
celui des dames 1,527 fr. 60 c. Si de cette somme on
retranche 462 francs de montres et de bijoux et si
l'on admet que les vêtements qui s'usent le moins vite
sont les vêtements les plus chers, je crois que l'on
peut attribuer à irentretien annuel du vestiaire une
somme de 500 francs, c'es1>-à-dire le quart de sa va-
leur. Cela diminuera, d'autant le chiffre de notre béné-
(1) Trad. : Rubis.
(2) Page 380.
346 LA CITÉ CHINOISE
(icc net, lequel ne sera plus maintenant que de 3,419
francs, au lieu de 3,949.
Ouang Min-Tse fait lui-même Téducation de ses petits
enfants, auxquels quelques camarades du voisinage vien-
nent se joindre pendant les heures d'école. Il n'y a donc
rien à compter de ce chef de dépenses ordinaires. Ouang-
Ming-Tse enseigne même un peu de dessin à ses élèves.
Un chapitre très intéressant, c'est le chapitre desdépen-
ses extraordinaires. La santé, les plaisirs et les croyances
religieuses, quoi de plus propre à faire juger Tôtat phy-
sique, moral et intellectuel d'un homme, d'une famille
ou d'un peuple ? En vertu de l'adage : Mens sana in
corpore sano, le premier article est celui des frais de
maladies. Aucun depuis la maladie de Siu-Lien; et
depuis quatorze ans, on n'a pas eu à réclamer d'au-
tres soins que ceux d'une sage-femme, lors de la nais-
sance des enfants, a Ainsi, dis-je à Ouang-Ming-Tse,
vous n'avez aucun ennemi ? — Comment cela, Si-Lao-
Yé? — Mais parce que si l'on en croit ce que racon-
tent beaucoup de personnes, la plupart des maladies
n'auraient pas d'autre origine que la haine des autres.
— Le Maître n'a pas dit cela comme cela, Si-Lao-Yc.
Il a dit que l'humanité était un seul homme, fort
contre les maladies s'il est bien constitué; insensible
au, chaud et au froid, résistant aux pernicieuses in-
fluences de l'extérieur, si tous les organes sont sains.
Si l'harmonie règne un jour comme elle doit régner
dans l'humanité, h»s maladies n'auront plus d'empire
LA FAMILLE OUANG-MING-TSE 347
sur elle. Le mal physique n'est que la conséquence
du mal moral, de Tinjustice et delà haine qui divisent
encore les hommes. Voilà ce que Confucius a dit. )> Je
pensai que Confucius pouvait avoir raison, mais je me
dis aussi que la nature des occupations auxquelles se
livrait la famille Ouang-Ming-Tse n'était sans doute
pas sans effet sur sa santé. Rien ne développe mieux
Tactivité et la force musculaires que les travaux des
champs, tout le monde sait cela, mais on pourrait
reprocher, peut-être, à Tagriculture ordinaire de ne
développer que les muscles et de négliger le cer-
veau. La petite culture, elle, échappe à ce reproche.
Quelle dépense d'activité cérébrale n'exige pas la mul-
tiplicité de ses opérations ! Et ce n'est pas seulement
un exercice soutenu, c'est un exercice varié. Autant
de plantes, autant de devoirs différents auxquels il
faut songer. Pourquoi cette plante est-elle malade,
tandis que ses voisines sont florissantes? Est-ce d'un
insecte, est-ce d'anémie? L'homme cherche, se creuse
la tête, trouve le remède et, en soignant sa plante, en
la sauvant, il s'est sauvé lui-même, car il a conservé
dans ses fonctions l'équilibre indispensable, l'harmonie
sans laquelle l'organisme se détraque, s'affaiblit et livre
passage à toutes les causes de maladies possibles. Ce
que l'on appelle les névroses est très rare en Chine ;
il n'y a guère que parmi les fumeurs d'opium qu'on
en pourrait rencontrer. Je n'ai parlé que des opéra-
lions immédiates de la petite culture, mais les indus-
LA CITÉ CHINOISE
ndne avec, elle pour la transformation
sont un autre mode d'excitation céré-
111 point sur lequel tous les voyî^urs
c'est r intelligence générale des Chinois,
les à toutes choses: eh bien, la petite
erait-elle point l'explication d'un fait si
'a-tK)n pas dit, d'ailleurs, que l'homme
améliorait lui-même en cultivant et en
îrre?
la religion est assez compliqué chez
. Le lecteur, qui se rappelle ce que j'en
-e du travail sait que nulle part le même
sse, je ne dirai pas autant, de peur d'é-
in aussi grand nombre de religions qu'en
bord la grande religion du progrès par le,
sur l'Unité du ciel, de l'homme et de
culte n'est pas autre chos^ que lasym-
ss idées. C'est plutôt une philosophie
dans le sens malheureusement faussé
aujourd'hui h ce mot. Il y a ensuite,
-là, la religion des ancêtres, qui n'est
:1a particularisation, eu chaque famille,
principes. Ces deux premières et foiida-
ns comportent déjà un assez grand nom-
de solennités qui sont autant d'occa-
Sans compter celles que l'on célèbre aux
)lstices et des équinoxes, aux anniver-
Lres, de Confucius et des grands hom-
'V
LA FAMILLE OU ANG-MING-TSE • 3^9
mes ; sans compter non plus les réunions mensuelles ou
bimensuelles de famille qui ont pour effet de stimuler
et d'entretenir le sentiment religieux dans ce qu'il a de
plus pur et de plus vrai, on peut dire que chacun des
mois de Tannée est marqué par une fête ou par des
réjouissances plus ou moins directement en rapport
avec ces deux religions. Dans le premier mois de Tan-
née, par exemple, outre les cérémonies religieuses, ci-
viles et domestiques spéciales du nouvel au, il y a des
processions en l'honneur du Printemps, la procession
du Dragon céleste, la nuit des Lanternes. Dans le
second mois, se trouve la fête des Tombeaux ; dans le
troisième, la fête du Génie domestique ; dans le qua-
trième, celle de l'Enfance ; dans le cinquième, celle du
Dragon des eaux; dans le sixième, celle des Étoiles
de la voie lactée qui est aussi la fête des Femmes ;
puis ce sont les fêtes de la Lune, de la Vieillesse, des
Pagodes, les actions de grâces après les récoltes, etc.,
etc. Je n'en ai cité que quelques-unes ; il faudrait
presque un volume pour décrire les plus intéressantes.
On devrait y ajouter encore les fêtes des patrons de
métiers et de corporations, certains anniversaires célé-
brés par les lettrés, etc. Aucun peuple, en vérité, n'a
autant de jours dédiés , sous une forme ou sous une
autre, au souvenir et à l'affermissement de son unité.
Dans ces grandes manifestations, il n'y a ni classes,
ni castes, ni rangs, ni distinctions de croyances ; per-
i^onnc n'est exclu, et si Ton cherchait sous les svm-
2(V
* ^- :/v-*^ .•^'^W*» "^^'.IF'Wî
350 LA CITÉ CHINOISE
boles qu'elles empruntent, Ton verrait, en effet, que
l'idée, l'esprit qui les animent ne sont pas autres que
ridée et l'esprit mêmes de Funiversclle Humanité.
Après ces fêtes, viennent les pratiques des religions
inférieures qui ne sont que des expressions de croyances
particulières, plus faites pour dissoudre que pour unir,
dont j'ai essayé, dans un autre chapitre, de montrer la
nature et l'effet, et sur lesquelles je ne reviendrai pas.
Ouang-Ming-Tse et sa famille sont considérés comme
bouddhistes ; en réalité ils ne le sont pas plus que bon
nombre d'Européens ne sont catholiques ou protes-
tants. Ils donnent cependant leur obole quand on vient
quêter pour les pagodes, comme ils contribuent à toutes
les dépenses populaires de ce genre. Quoi qu'il en soit,
pour celles-ci de même que pour celles que nécessitent
le culte des ancêtres et les grandes solennités natio-
nales, les frais répartis sur toute la population de
Ouang-Mo-Khi ne sont jamais bien considérables. Un
missionnaire protestant, le R. Yates, les évalue tous
ensemble à 3 ou 4 francs par an et par habitant, pour
toute la Chine. En ce qui concerne la famille Ouang-
Ming-Ts(% cette estimation se trouvé à peu près exacte,
et nous pouvons par conséquent inscrire de ce chef une
somme de oO francs au budget de ses dépenses.
Le théâtre et les parties de plaisir lui coûtent plus
cher : 200 francs. Dans ce chiffre sont compris les re-
pas offerts h quelques amis et les cotisations aux ban-
quels publics et aux spectacles que donnent des troupes
'jn*pfYiY '■ : * \* ' '\ ■• ' V',
LA FAMILLE OUANQ-MllSG-TSË 351
de comédiens que Ton fait venir à frais communs. En-
fin, la réparation des ponts, des sentiers, des pagodes
ou plutôt des lieux de réunion publics lui coûte aussi
environ 30 francs volontairement souscrits (1). Les trois
chiffres réunis font une somme de 280. francs à re-
trancher de celle de 3,419 francs, résultat de nos der-
nières opérations, et laissent un bénéfice net définitif
de 3,139 francs.
Le lecteur remarquera sans doute qu'il n'a pas été
question des intérêts de la valeur des propriétés. En
Europe, une comptabilité un peu scrupuleuse n'eût pas
manqué de les déduire des recettes. En Chine, on pense
autrement. Pas plus que l'on ne connaît les rentiers, on
ne connaît ce que nous appelons les placements d'argent.
Un capital ne vaut que ce qu'on lui fait produire, et les
prêts ne sont en réalité qu'une mise de fonds dans une
entreprise à participation et à responsabilité limitées.
C'est pourquoi l'intérêt de l'argent est gi élevé ou plutôt
si facultatif, et pourquoi la loi et les créanciers sont
si indulgents pour les débiteurs malheureux. En outre,
les emprunts se font à très courte échéance, et, en
raison du taux élevé de l'intérêt, l'emprunteur est
bien plus désireux de rembourser que le créancier de
recevoir. Un rentier faisant profession de vivre de ses
rentes à l'aide d'un placement permanent serait donc
un fait extraordinaire. En un mot, le capital : outil,
(1) On se rappelle que Tentretien des canaux a été payé d'autre
part.
'H
35Î LA CITÉ CHINOISE
terre ou ai^iit, n'a de valeur que pour celui qui le
met en œuvre. Lui supposer une puissance de produc-
tion par lui-mOmc ; se supposer k la fois préteur et
emprunteur, le maître et l'esclave de ce capital, est
une fiction qui n'entrera jamais dans la tôtc d'un Chi-
nois. Voilà pourquoi Ouang-Ming-Tse n'a pas voulu
séparer de pri'>tendus intérêts de son profit net. s Que
ferais-jc de mon aident? me disait-il. Pas de grand-livre
comme chez vous, et pas d'emprunteur qui se chaîne
de le faire travailler pour moi ; il faut bien que je le
fasse travailler moi-même, ou bien que j'aie des enfants
pour m'y-aidcr. A cause des vicissitudes de ma carrière,
je n'ai pu en avoir beaucoup, mais Po-Y,'qui a déjà sis
enfants, en aura d'autres encore, je l'espère, et en atten-
dant nous contions à l'un de mes frères, marchand à
Fou-Tcheou, ce que nous ne pouvons mettre en œu\TC.
II l'emploie dans son commerce, auquel il nous a as-
sociés. Mais il faudra bientôt en reprendre une partie,
puisque Siu-Lien va se marier. Mon petit-fils aîné ne
tardera pas à en faire autant, et nous devons penser ii
étendre nos cultures. Je sais bien que vous pouvez
dire que nous devenons ainsi créanciers et débiteurs
les uns des autres ; la vérité est qu'au fond nous tra-
vaillons les uns pour les autres; et lorsque l'âge me
contraindra au repos, mes enfants à leur tour travaille-
ront pour moi. N'aurai-je pas commencé à travailler pour
eux? Quoi de plus juste par conséquent! Et de plus
simple, Ouang-Sling-Tse, et de plus fécond.
-9KfHY'*^ v^H-'.^, <^ ■ ' / I
LA FAMILLE OUANG-MING-TSE 353
XII
La journée commence à Taube chez Ouang-Ming-
Tse. Po-Y se lève le premier ; il éveille les aînés des
enfants et les domestiques; puis il rentre chez lui. Quel-
ques instants après, trois coups frappés sur le plancher
se font entendre chez lui et chez son père, et les enfants
se présentent pour les servir ; mais avant d'entrer, ils
attendent un nouveau signal. Alors ils viennent saluer
leurs parents, leur offrent du thé et leur rendent tous les
soins de toilette qu'ils réclament (1). Cela fait, les époux
se tournent l'un vers l'autre et se font un grand salut.
La journée est commencée.
Le premier repas que l'on prend ensuite se compose
de riz, de choux ou autres légumes salés, de petits pois-
sons et de crevettes salées et d'un morceau de fromage
de pois arrosé d'un peu de sauce faite avec de l'orge et
des haricots (2). Comme boisson, du thé, mais on n'en
prend ordinairement qu'à la fin des repas, non en man-
geant.
Le deuxième repas se fait à midi et ressemble à celui
du matin, si ce n'est que les légumes sont frais et cuits
à la graisse ou à l'huile de pois, et que les rations sont
plus copieuses. Le troisième repas, qui a lieu vers qua-
(1) Les baisers entre pirents et enfants ne soDt pas d'usage.
(2) C'est la sauce dite soia^ bien connue mainteuant en Europe.
20.
I,A CITl'i CHINOISE
îst plus abondant. On y ajoute du vermicelle
t à la graisse et dos petits pains de farine de
iz. Le quatrième et dernier repas se prend
;s; il est servi comme celui de midi, avec
1 d'un p<>u de vin. Tous sont accompagnés
i hors-d'œuvro, tels que varec ou herbe de
lignons, poulpes, etc. Le varec est souvent
R grand plat. I^es fruits de la saison à dîscré-
l'étê, on fait un cinquième repas, entre le
elui de midi, à neuf heures. Le menu est éga-
ifi6. A neuf heures, on donne comme supplê-
lorte de polenta faite avec du blé en grains,
i et le soir, on sert de la viande de pore ou
t on augmente la ration de vin. Les jours de
dinaire est très notablement amélioré. Les
jide sont plus fortes, on a plus de pâtisseries,
Dnflts, etc. Les maîtres et les domestiques
I même temps et ont les mêmes menus, mais
i séparées,
■ terminés, chacun vaque à ses occupations.
nt, les femmes ne travaillent pas dans les
y a cependant des provinces où le fait se
1 moins dans quelques districts. A Ouanp-
ps ne sortent pas de la maison ou du jardin,
lu moment de la cueillette du thé. Mais elles
nt pas de besogne, et il en est de très fati-
s prennent part comme les hommes à toutes
■'"77'' Xp•*~'^ ; ^.-•> X ■• . «•- . ri. ■;.*'"• *\
)
LA FAMILLE OUANG-MÏNG-TSE 356
les manipulations des grains, séchage, décortiquage,
blanchiment du riz, mouture, etc. Si vous voulez avoir
une idée du temps qu'exigent ces opérations, vous sau-
rez qu'il faut une bonne journée pour sécher convena-
blement 915 kilogrammes de riz avant de le mettre en
grenier. Il en faut une autre pour décortiquer 183 kilo-
grammes.
Toutes les conserves séchée's, salées ou sucrées, ce
sont les femmes qui les font, et ce n'est pas peu de chose.
Puis il y a la cuisine, le blanchissage du linge, la pro-
preté de la maison. Il ne faut pas oublier non plus la
porcherie et la poulaillerie. Tout cela est fait indistinc-
tement par les deux dames et les jeunes filles seulement
aidées par la servante ou par les hommes, une fois les
travaux du dehors terminés. Enfin, les métiers à égre-
ner le coton, à filer et le métier à tisser sont toujours là
tout prêts h être mis en mouvement par l'une ou par
l'autre. Les jeunes filles ont, en outre, les menus tra-
vaux de leur sexe, couture, broderie, etc. Elles en ven-
dent môme quelques-uns dont elles conservent le prix
en toute propriété. Une partie des vêtements sont aussi
faits par les femmes.
Quant aux hommes, s'ils ne sont employés ni à l'exté-
rieur ni à l'intérieur dans les longues soirées d'hiver, par
exemple, ils confectionnent les espadrilles en paille ou
en corde dont ils font une si grande consommation ; ils
font de grailds filets de poche dont on a coutume de leur
laisser également le prix.
V
\
::'^-.^^^' 7
356 Lk CITÉ CHINOISE
Ouang et sa femme sont chargés de Fadministratioii
générale de la maison, Tun pour Tintérieur, l'autre pour
l'extérieur. M"® Ouang a en outre à régler les dépenses,
c'est elle qui tient la bourse. Mais au-dessus de tout le
monde est l'aïeule, dont le fils et la bru n'exercent offi-
ciellement les pouvoirs que depuis deux ans. Elle les
exerçait encore en 1865 au moins nominalement.
Le jour où elle les délégua, on célébrait sa quatre-vingt-
dixième année. La maison était pleine de tous les voi-
sins, amis et parents venus, même de Fou-Tcheou, lui
présenter leurs hommages et leurs félicitations ; ce fut le
moment qu'elle choisit pour l'annoncer. Depuis lors elle
ne s'occupe plus de rien ; mais elle n'est point oubliée ;
chacun s'empresse autour d'elle et cherche à adoucir à
force de déférence et de soins la mélancolie de ses der-
nières années.
Elle vivait encore en 4869, lorsque,, devant quitter la
Chine, j'allai faire mes adieux à la famille qui m'avait
fait un si cordial et si charmant accueil. Trois ans de
plus apportent bien des changements chez les vieillards
et chez les enfants. Elle était sans doute bien cassée,
bien voûtée, la grand'mère, mais elle n'avait pas eu un
seul jour de maladie. Ouang-Ming-Tse, Po-Y et leurs
femmes étaient toujours bien portants. Siu-Lien avait
quitté la maison depuis longtemps ; elle était mariée et
avait deux enfants. A-Pé, l'aîné, était marié et père
d'un gros garçon qu'il me présenta. Les autres avaient
grandi. Tchen, le deuxième, était presque un homme.
1
I
LA FAMILLE OUANG-MING-TSK ,357
Ma petite Laide et ma petite Rubis étaient maintenant
de grandes demoiselles, et ce petit effronté d'A-sen était
devenu si timide qu'il semblait ne plus me reconnaître,
mais il avait un jeune frère de dix mois dont les grands
yeux, fixés sur les miens, avaient Fair do m'interroger
avec assez peu de respect.
La propriété aussi avait changé. Elle avait été aug-
mentée d'une douzaine de meous, ce qui avait fait
prendre un ouvrier de plus, que Tchen ne tardera pas
à remplacer tout à fait.
Quelles bonnes heures j'ai passées au milieu de ces
braves gens ! Quels bons souvenirs j'en ai gardés ! Mais
pourquoi faut-il que chaque fois qu'ils me repassent
par l'esprit d'autres pensées viennent l'attrister ? Pour-
quoi chez ceux-ci tant de bien-être, de confort, de
quiétude et de bonheur? Pourquoi chez nous tant
d'insécurité, d'instabilité, de misère?
On répondra que les Ouang ont dans la culture du
thé un précieux auxiliaire; mais n'avons-nous pas en
France la vigne, le mûrier, l'olivier, la betterave, le
tabac et bien d'autres plantes qui, bien cultivées, pour-
raient valoir le thé ? N'avions-nous pas la garance, que
des soins mieux entendus aussi auraient peut-être dé-
fendue contre la concurrence des produits industriels ?
On dira que les Ouang habitent un pays où l'on fait
cinq récoltes. C'est vrai, mais ils sont quatorze pour
moins de deux hectares. Or, fût-il prouvé que notre
climat ne permet qu'une récolte, la population devrait
Y-v
I
358 1>A CITÉ CHINOISE
être, à ce compte-là, de 70 millions d'hahitant». Pour-
quoi n'cst-ellc que de la moitié? Mais pourquoi une
seule récolte? Les jardiniers en font bien plus. Ayih;
deux seulement, c'est 140 millions d'hommes que la
France devrait nourrir.
On fera d'autres objections. On parlera de la modi-
cité de l'impôt chinois, et on l'opposera aux écrasantes
exigences de nos budgets. On ne manquera pas enfin
d'alléguer l'isolement de la Chine et les privilèges que
sa situation lui confère, soit au point de vue dis
guerre étrangères auxquelles elle a pu se soustraire
pendant longtemps, soit au point de vue des relations
commerciales, de la concurrence extérieure contre la-
quelle sa situation géographique la protège.
Ce livre tout entier a répondu d'avance à ces rai-
sons. 11 ne faut pas s'y méprendre. Si la modicité de
l'impôt est uno des causes de la prospérité de la Chine,
elle n'est pas la seule, et surtout, elle est bien loin
d'en être la plus directe. En réalité, il serait plus
juste de ne voir en elle qu'un résultat des institutions, î
et en premier lieu du système même de l'impôt et du \
régime de la propriété. C'est grâce à ce système qui
frappe la stérilité, l'oisiveté, la mort, que toutes les
terres ont été cultivées et que la population s'est dé-
r
veloppée. C'est grâce à ce système, qui libère toutes
les branches de l'activité, que la production, sollicitî'e
par une consommation intérieure sans autre exemple,
a atteint des proportions dont l'exploitation de la fa-
LA FAMILLE OUANG -MK\G-ÏS E 330
mille Ouang-Mihg-Tse n'est cependant pas un des plus
remarquables spécimens. C'est grâce à ce système et
au régime de la propriété que le fermier, soustrait aux
exigences croissantes d'une rente parasite, devient lui-
même propriétaire, et quel plus puissant encourage-
ment au travail, c'est-à-dire à la production? C'est
grâce à ce système enfin que toutes les forces, cell(^s
de l'homme et celles de la nature, se sont éveillées et
et unies pour la Vie.
Réparti sur la population, l'impôt est à peine de
3 francs par tête; réparti sur la terre, il est au plus
de S francs par hectare. Mais les terres de montagne
ne sont frappées que de soixante-quinze centimes, et
elles produisent autant que les autres. Eh bien, croyez-
vous qu'il serait très difficile au gouvernement chinois
d'obtenir un ou deux francs de plus par hectare, sur-
tout sur les dernières? Croyez- vous que des paysans
qui, comme les Ouang-Ming-Tse, réalisent des béné-
fices nets de 3,000 francs sur moins de 2 hectares, ne
consentiraient pas aisément à cette augmentation? Le
gouvernement chinois ne paraît pas y avoir songé
soit parce qu'il respecte les droits du travail, soit qu'il
répugne à toucher d'une façon quelconcjue aux anti-
ques institutions, soit enfin parce qu'il n'a encore en-
visagé que comme des accidents les obligations que
ses nouveaux rapports avec l'Europe vont lui créer, et
il a préféré, toutes les fois qu'il a été contraint à des
dépenses extraordinaires, avoir recours à des tates ex-
I J
I
300 LA CITÉ CHINOISE
ccptioiinelles et temporaires sur les riches, et en parti-
culier sur ceux qui exerçaient des industries non taxées.
Mais le jour où il aura reconnu la permanence de ces
nécessités, le jour où les lettrés et la population auront
compris qu'elles sont inéluctables, croyez-vous qu'il lui
sera impossible d'augmenter ses revenus de deux ou
trois cents millions, puisque cela ne suppose qu'une
augmentation de quarante ou cinquante centimes par
habitant, dans des localités comme Ouang-Mo-Khi? C'est
donc une erreur de croire que les institutions que la
Chine s'est données eussent été forcément différentes
dans une autre situation géographique, ou qu'elle doive
un jour les changer sous l'influence de ses rapports
avec l'Europe. Ce sont elles, au contraire, qui lui per-
mettront de se mettre au niveau de toutes les exi-
gences.
Quant à la concurrence commerciale et industrielle
extérieure, ce n'est pas non plus l'isolement de la Chine,
beaucoup moins grand d'ailleurs qu'on a l'habitude de
le répéter, qui en a préservé ses marchés. Ce qui les
protège mieux que des douanes, ce qui les défend même
contre les tentatives armées, c'est l'abondance, la variété
et le bon marché de ses produits, c'est la densité de la
population. Ce qui repousse de la Chine les denrées de
l'Europe, c'est que la Chine est un pays plein, plein
d'hommes et plein de produits ; ce sont encore ses in-
stitutions, mais en particulier le régime de ses impôts
et celui de la propriété.
■ •J'^*
[
LA FAMILLE OUANG-MING-TSE 361
La question que je me posais tout à Fheure demeure
donc tout entière. Pourquoi la France ne compte-t-elle
pas 70 millions d'habitants ? Pourquoi n*en compterait-
elle pas un jour 140 millions ?
Il n'y a pas, en définitive, de différence essentielle
entre les Européens et les Chinois. Le principe sur
lequel repose la civilisation chinoise n'est-il pas, au
fond, le même que le principe sur lequel reposent
toutes les autres grandes civilisations ou que toutes
les religions qui leur ont donné naissance? Principe
ou Dogme, n'est-ce pas toujours la Solidarité ou
l'Unité ?
La seule différence, c'est que les Chinois lui ont
donné une portée plus grande et qu'ils y ont subor-
donné et conformé toute leur Loi.
FIN
21
f —*-»* -
ANNEXES
•
ANNEXES
Détail et rehâements des Culti
Dans la vallée, la principale plante (Miltivéi
toutes les terres lui sont consacrées. On en
coites. La première, de riz ordinaire, que W
mai et que l'on coupe au commencement di
380 fcilog. au meou. La seconde, de riz à diat
quée en juillet et coupée en octobre. Elle rei
que la précédente : 400 kilog., mais elle se
moins cher. Pour les H meous, Ouang-Mii
par conséquent, d'une part, 4,180 kilc^. à 8 I
ou les 60 kilog. (1), et de l'autre, 4,400 kilo
soit un total de 1,070 francs en chiffres ronds
récoltes ; ti quoi il laut ajouter 60 francs po
6,S00 kilog. de paille.
Le riz enlevé, on donne rapidement un lab
rue ; et, ayant divisé le terrain en quatre c
366 LA CITÉ CHINOISE
oa sème en lignes et en poquets convenablement espacés,
suivant le futur développement des plantes, des navets dans
l'un et des grosses fèves dans un autre ; on repique des
choux dans le troisième, et dans le dernier de la navette.
Dix ou douze jours après cette opération, on intercale dans
ces semis ou repiquages d'autres lignes de trèfle ou de
lupuline, également semées en poquets. Aucune graine, il
ne faut pas l'oublier, n'est semée sans avoir été pralinée et
sans être germée.
Les navetSi d'une très grosse espèce, rendent au meou
2,600 kilog. à 1 franc les 60 kilog., soit pour les 2 meous
3/4 de la surface du champ : 110 francs. Les grosses fèves
rendent 120 kilog. à 41 francs les 60 kilog., soit pour tout
le champ : 525 kilog. ou 60 francs. Les choux, 4,000 kilog.
àOfr. 951es60 kilog., et pour tout le champ, 11,000 kilog.
ou 174 francs. Enûn la navette donne au meou 150 kilog.,
ou bien pour le champ entier 418 kilog. de graines, les-
quelles fournissent 104 kilog. d'huile, à raison de 22 francs
les 60 kilog., soit : 38 francs. On a, en outre, 310 kilog. de
tourteaux que l'on vend pour la fumure des terres et la nour-
riture des animaux, à raison de 8 fr. 50 les 60 kilog., ci :
43 francs, lesquels ajoi^tés aux 38 francs d'huile donnent un
résultat de 81 francs pour le champ de navette. Soit, pour
toutes les cultures de cette troisième récolte, une somme de
425 francs.
La destination principale du trèfle est d'être enfoui
comme engrais vert très propre à aérer la terre. Cependant
on en fait sécher une bonne partie pour la consommation
des animaux. Bien choisies et confites dans le sel, les
extrémités des pousses font aussi un excellent légume. Le
reste est porté sur les terres de la colline. Estimant le tout
comme s'il avait été desséché, le trèfle produit 540 kilog.
par meou, ou pour toute la surface 5,940 kilog., valant
120 francs, auxquels il faut ajouter 5 francs de grains,
ci : 125 francs.
Pas plus qu'elles n'ont été repiquées le même jour, toutes
ANNEXES 367
ces plantes n'arrivent à maturité au même moment, de
telle sorte qu'elles ne nécessitait jamais un surcroît de tra-
yail, ni une main-d'œuvre plus considérable que celle de la
famille et de ses aides ordinaires. Les choux et les navets,
par exemple, peuvent rester indéfiniment sur le sol. On a
tout le temps de les rentrer. Quoi qu'il en soit, on ne les
remplace ni l'une ni l'autre, afin d'avoir la surface des onze
meous complètement débarrassée vers les premiers jours de
février. On met alors l'eau dans le champ, pour attendrir
la terre ; et, après l'en avoir retirée, on retourne et on
enfouit le trèfle par un premier labour à la charrue. Deux
ou trois jours plus tard, on fait un deuxième et dernier
labour et l'on procède au repiquage de la cinquième ré-
colte.
Celle-ci comprend 7 meous de blé quelquefois remplacé
par de l'orge, et 4 meous de pois ou de haricots, mais le
plus souvent de pois. Dans la région du riz, c'est-à-dire
dans la région d'Ouang-Mo-Khi, le blé ne rend pas autant
que dans la région plus septentrionale, dont il est la culture
caractéristique. Là, il n'est pas rare qu'il donne 300 kilog.
par meou, et même plus. Ici, peut-être parce que la tem-
pérature le fait monter en graine et mûrir trop vite, il ne
rend que 150 kilog. au plus, et il se vend 8 francs les
60 kilog. (1), le même prix que le riz. Gela semble étrange,
car il est plus riche en substance alimentah'e, mais cela
s'explique suffisamment parce fait que la population, plus
habituée au riz, demande moins de blé, et qu'il n'a de
débouché courant que dans les provinces du Nord. Les 7 meous
produisent donc une somme de 140 francs, plus 30 francs
de paille. Je ne puis quitter le blé sans réparer une omis-
sion que j'ai commise en parlant des préparations auxquelles
on soumet les graines de céréales. J'ai oublié le chaulage,
la première de toutes. On sait qu'il a pour but de détruire
les œufs et les germes de parasite, et notamment du charbon^
(1) Prft fort.
•~».^?^
368 LA CITÉ CHITîOISE
qu'elles pourraient receler, et qu'il se- pratique en roulant
la semence dans de la chaux pulvérisée. En Chine, on y
mêle des cendres en égale proportion.
Le pois cultivé est un pois dit soià, dont on s'occupe
beaucoup en Europe, où il est introduit depuis quelques
années, à cause de la valeur alimentaire de la graine, aussi
riche en matières azotées que la viande, et du fourrage
avidement recherché des animaux. En Chine on en fait,
en outre, à volonté de l'huile, du vermicelle ou une sorte
de fromage très apprécié. Il ne contient pas beaucoup
d'huile, ou du moins on ne peut guère en extraire plus de
47 0/0 ; mais les tourteaux se vendent un très bon prL\.
Le soïa produit 153 kilog. par meou. Soit, pour les quatre
meous, 612 kilog. de graines fournissant 104 kilog. d'huile
à fr. 45 le kilog., ci : 48 francs, et 500 kilog. de tour-
teaux à 8 fr. 50 les 60 kilog., ci : 53 francs, plus la paille,
20 francs; en tout 121 francs.
Additionnant le prix du blé et des pois, nous avons un
total de 291 francs représentant les résultats de la cinquième
récolte.
Les cinq récoltes et les 11 meous des terres de la vallée
ont donc produit une somme de 1,971 francs.
Les pois et le blé rentrés, on met immédiatement l'eau
dans les champs auxquels on donne deux labours à la
charrue, avant de procéder à la plantation du riz.
L'aménagement des terres situées sur la colline est plus
compliqué. Rappelons-nous qu'elles ont une superficie de
18 meous dont 5 en cultures ordinaires, et les 13 autres
plantés en thé. Mais de ces 13 meous, 2 n'ont qu'une an-
née de plantation, et 3 n'en ont que deux. On n'en cueille
pas encore les feuilles, et pour ne pas les laisser improduc-
tifs, on les cultive comme les autres terres, en intercalant
d'autres plantes dans les Hgnes des plants de thé. Trois
autres meous, arrivés à la 3<^ année de plantation, ne don-
nent encore qu'une demi-récolte de thé, mais ils rendent
J
.V - -r
ANNEXES 369
aussi une demi-récolte de coton ou de maïs. Dans les 5
meous restants, en pleine exploitation, on ne cultive abso-
lument rien que le précieux arbrisseau. C'est de lui que
nous allons d'abord nous occuper. On fait quatre cueillet-
tes. La première a lieu dès que les bourgeons commencent
à verdir. Elle doit être faite en un clin d'oeil. On obtient
ainsi une qualité de thé que l'on appelle thé de bourgeons,
fort estimée des Chinois qui le paient jusqu'à 9 francs les
600 grammes; mais un meou n'en, produit pas davantage.
La deuxième récolte est la plus importante. Elle se fait
vingt ou vingt-cinq jours après la première et elle produit
de 120 à 130 kilog. par meou, que l'on vend 150 francs les
60 kilog. C'est sur cette cueillette que repose tout l'espoir
du cultivateur. Heureusement, elle ne manque jamais tout à
fait. A peu de jours d'intervalle, cette seconde cueillette est
suivie de la troisième, produisant 61 kilog. par meou, du
prix de 70 fr. les 60 kilog.
Enfin arrive la seconde sève et avec elle la dernière ré-
colte. Elle ne donne que 37 kilogr. par meou au modique
prix de 60 francs les 60 kilog. Ainsi, chez Ouang-Ming-Tse,
la récolte du thé, pour les cinq meous entièrement exploi-
tés, et pour les trois qui ne le sont qu'à m8itié, peut s'éta-
blir de la manière suivante :
1^ récolte 58 kilogr. à 9 fr. les 600 gram. 58 francs
2e — 910 — 150 — 60 kilog. 2.265 —
3e _ 396 — 70 — 60 kilog. 470 —
4« — 240 — 60—60 kilog. 240 —
Total . . . 3.033 francs
Les cultures ordinaires sur la colline occupent 5 meous
irrigables et 5 meous plantés en arbres à thé trop jeunes
pour être exploités, dans l'intervalle desquels il obtient, en
attendant, d'autres récoltes. Mais Ouang-Ming-Tse a détourné
l'eau de deux des cinq premiers ; de l'un, il a fait un jarr
3T0 LA CÏTÉ CHINOISE
din et de l'autre ua champ d'ignames. Un troisième est en
cannes à sucre. Ils sont ainsi soustraits à Taménagement
et à la rotation des cultures ordinaires, puisqu'ils portent
les mêmes plantes pendant plus d'un an, et pour cette rai-
son, nous les laisserons pour les derniers. Restent donc deux
meous irrigables, cultivés de la même façon que les terres
de la vallée, et 5 meous arrosables à la main seulement.
Les deux meous irrigables sont d'abord plantés en riz or-
dinaire qui rapporte un peu moins que dans la vallée :
365 Idlog. seulement par meou. Pour la deuxième récolte,
ce n'est pas du riz à distiller que l'on repique. Le gouver-
nement chinois ni les mœurs ne voient d'un très bon œil
que Ton enlève une surface de terre quelconque à une pro-
duction indispensable pour l'employer à une production
moins utile. Les cultivateurs soucieux de mériter les faveurs
ou les récompenses de l'un et la considération des autres
ont donc bien soin de ne pas dépasser une certaine limite.
On remplace ce riz par une espèce, dite de montagne, qui
n'a pas besoin d'autant d'eau que les autres, sérieuse con-
sidération à une époque de l'année où elle commence à se
faire rare. Il ne produit que 300 kilog. mais il se vend le
même prix que^l'autre, soit pour les deux récoltes et pour
les deux meous 1,330 kilog. à 8 francs les 60 kilogr. 177
francs. Après le riz on repique de la navette produisant
300 kilog. pour les deux meous ou bien 75 kilog, d'huile
à fr. 37 le kilog. et 215 kilog. de tourteaux à 8 fr. 50
les 60 kilog. ci 51 îr, 75. Viennent ensuite le trèfle avec
1,080 kilog. de fourrage valant 23 francs et enfin le blé>
pour 300 kilog. vendus 45 francs y compris la paUle, soit,
296 francs représentant l'ensemble des cinq récoltes.
Les cinq meous non irrigables sont divisés en trois
champs, l'un de 3 meous et les deux autres de 1 meou
chacun. Dans le premier, on sème en lignes et en poquets,
des graines de cotonnier, ou bien on en repique de jeunes
plantes, si l'on est en retard. Le cotonnier occupe le sol
pendant au moins trois mois, des premiers jours de mai aux
ANNEXES 371
premiers jours do septembre. En outre, pour le lui réser-
ver, il faut n'y rien mettre quand la cinquième récolte a
été enlevée, et lorsque le coton est mûr, il est trop tard
pour le faire suivre des cultures ordinaires. C'est donc une
récoUe gênante, et si on en vendait le produit direct, elle
serait de peu de profit. Mais le coton donne de l'emploi
pendant les soirées aux femmes de la maison qui l'égrènent,
le filent et aux hommes qui le tissent. Tout bien considéré
il y a compensation. Le cotonnier produit environ 90 kilog.
par meou de coton brut, lequel rend 60 kilog. de coton
égrené à fr. 70 le kUog. et 27 kUog. de graines à fr. 35,
plus 90 kilog. de paille valant 1 franc. Les trois meous ne
rendraient donc en tout que 129 fr. 36. Transformés en
tissus, les 180 kilog. de coton deviennent 80 pièces de co-
tonnade du prix de 2 fi-. 25 l'une ; et les 80 kilog. de
graines, soumis au pressoir, rendent 8 kilogr. d'huile à
fr. 45 le kilog., plus 70 kilog. de tourteaux à 7 fr. 50
les 60 kilog., ce qui fait 257 fr. 60 avec la paille.
Trois ou quatre jours avant que les capsules de coton
commencent à s'ouvrir, on intercale dans la plantation des
lignes de sarrazin semé en poquets, mais ces lignes sont
très espacées et sont abandonnées à elles-mêmes tant que
le coton n'est pas enlevé. Aussi un meou produit-il très peu,
à peine 60 kilog. valant 5 francs et 1 franc de paille : soit
18 francs pour les 3 meous. Après le sarrazin on fait une
récolte de trèfle rapportant pour les trois meous 1,620 kilog.
valant 35 francs et enfin une récolte de blé de i56 kilog. à
8 fi*ancs les 60 kilog. : soit 66 francs avec la paille.
Dans l'un des deux autres meous on a obtenu 180 kilog.
de feuilles de tabac à fr. 60 le kilog., ci : 108 fr. 60 ; puis
4,000 kilog. de feuilles et tiges de sorgho cultivé comme
fourrage à 2 francs les 60 kilog., ci : 132 francs ; ensuite
2,600 kilog. de navets à 1 franc les 60 kilog., ci ; 43 francs;
540^ kilog. trèfle à 11 francs, et enfin 150 kilog. de blé à
20 francs.
Enfin le dernier meou a produit 160 kilog. de maïs à
372 LA CITÉ CHINOISE
6 francs les 60 kilog., 16 francs ; 4,000 kilog. de tiges et
feuilles de soïa, à 2 fr. 20 les 60 kilog., 145 francs; 4,000 kilog.
de choux à fr. 95 les 60 kilog., 62 francs ; 540 kilog. de
trèfle, 11 francs, et 150 kilog. de blé, 20 francs.
Restent les 3 meous cultivés en ignames, cannes à sucre
et jardin. Les ignanties produisent 5,000 kilog. par meou
qui se vendent 4 francs les 60 kilog., soit 333 francs ; mais
elles ont occupé le terrain pendant près de deux ans. Cela
ne lait donc que 1,665 francs à ajouter aux résultats annuels
des cultures.
La canne à sucre demande une fumure particulière;
l'engrais ordinaire, seul, ne lui convient pas ; il diminuerait
la proportion de sucre contenue dans les tiges. On l'alterne
avec des cendres, et même avec des cendres £9iites exprès
en brûlant des herbes de mer mises en tas et recouvertes
de terre, de fiBiçon que Fincinération se fasse pour ainsi
dire en vase clos. Un meou de cannes à sucre ainsi cultivées
et largement arrosées produit 4,600'kilog. de cannes ou 230
kilog. de sucre à Ofr. 25 le kilog., soit 57 fr. 50. En outre,
les résidus peuvent être évalués 8 francs : en tout 65 fr. 50.
Dans le jardin ou sur le bord des champs, Ouang-Ming-Tse
possède 7 palmiers à chanvre, 4 orangers, 6 arbres à suif,
3 arbres à huile et un petit bosquet de bambous. Les pal-
miers rapportent 2 kilog. 500 de filasse à fr. 20 le kUog.,
16 francs. Les 4 orangers produisent 12 à 1,300 oranges,
à fr. 50 le 100, 6 francs ; les arbres à suif donnent 60
kilog. de graines, à fr. 10 le kilog., 6 francs. Les 3 arbres
à huile . donnent 35 kilog. de baies, à ii*. 10 le kilog.,
3 fr. 50 ; et les bambous fournissent, soit en pousses comes-
tibles, soit en tiges dont on fait différents outils, une valeur
de 10 francs : en tout, 31 fr. 50. Le jardin produit en outre
une certaine quantité de légumes et de fruits; mais tout est
consommé à la maison, et on ne le compte pas.
Les graines d'arbres à suif et d'arbres à huile étant en
trop petites quantités pour faire l'objet d'une industrie
domestique sont vendues en nature.
'S'-srr/
ANNEXES 373
J'ai dit que les produits directs de la culture ne sont
pas les seuls que la famille Ouang recueille de son indus-
trie. Elle possède un buffle, mais n'ayant pas de quoi l'em-
ployer toute Tannée, elle le prête ou le loue au fils cadet
et à deux ou trois autres cultivateurs des environs. On en
tire ainsi, pour iiO journées de travail à 1 fr. 50, une
somme de 210 francs. Mais une source de revenus très
appréciable, c'est la basse-cour. Entre chaque récolte on
lâche les porcs, les poules et les canards dans les champs
où ils trouvent une nourriture assez abondante, surtout
quand l'eau y a été mise, et qui ne coûte rien. La bàsse-
cour est soignée par les femmes qui s'y entendent admira-
blement. Personne ne sait mieux que M"»® Ouang composer
et varier, suivant les saisons, les soupes que l'on donne
aux porcs. Personne n'est plus habile que M"« Po-Y à dis-
tinguer les œufs clairs de ceux qui ne le sont pas, et à
préparer la pâtée des poulets. On ne produit pas les porcs
à la maison ; c'est une industrie spéciale. Pour que la race,
qui n'est pas très grosse, mais qui est précoce et s'engraisse
facilement, ne dégénère pas, il faut aller chercher très loin
quelquefois les animaux reproducteurs ; ensuite, il serait
impossible d'élever tous les petits d'une portée ; pour ces
motifs on a trouvé plus simple et plus économique de
séparer l'engraissement de la production. Chez les Ouang,
comme chez tous les cultivateurs, on fait quatre engraisse-
ments par an, de ti'ois porcs chacun. On achète les petits
porcelets à l'âge de six ou de sept semaines, et on les
revend gras trois mois après. Chacun d'eux pesait 15 à
16 kitog. et avait coûté 4 fr. 60; il pèse il2 kilog., et il
vaut 32 fr. 50 à 29 centimes le kilog., soit 390 francs pour
les 12. On ne pousse jamais les animaux jusqu'au fin gras
parce que cela reviendrait trop cher et ne serait pas payé.
M"® Ouang possède deux chèvres qui produisent chacune
deux chevreaux, vendus quatre mois après leur naissance
au prix de 5 francs l'un, ce qui fait 20 francs pour les
quatre.
374 LA CITÉ CHINOISE
La poulaillerie, dont le personnel fixe est de iâ poules
et d'une vingtaine de canes, fournit enûn 150 poulets ou
canetons, à fr. 30 l'un, soit 45 francs, plus 2,000 œufe
de poules à fr. 33 la douzaine: 58 francs, et 1,500 œuk
de canes à fr. 40 la douzaine aussi : 50 francs. -Pour le
produit total de l'étable et de la basse-cour : 773 francs.
Inutile, je pense, de dire que les poules et les poulets que
Ton rencontre sur les marchés chinois sont loin d'être aussi
beaux que les nôtres, et aussi lourds surtout. Ils pèsent une
livre et demie à deux livres, tout au plus. Ce que Ton
demande en général, c'est le bon marché. Or, la deuxième
livre est bien plus chère à produire que la première ; si un
poulet d'une livre et demie à deux livres coûte 30 ou 35
centimes, un poulet de deux livres et demie à trois livres
en coûtera tout de suite 75 ou 80. Pour avoir dès poules
ou des poulets de 5 à 6 livres, il faut les commander, ou
avoir un marchand ordinaire qui connaisse les goûts de
son client. Cependant, sur les marchés des grandes villes,
on peut trouver assez communément des volailles de 3 à
4 livres.
Tous les produits de la basse-cour sont portés ou con-
duits au marché, ou bien enlevés sur place par des ache-
teurs ambulants qui vont ensuite les revendre. Le plus
souvent, ces marchands se contentent d'un assez léger bé-
néfice. Le producteur leur donne par exemple 18 onces à
la livre au lieu de 16, pour les porcs et les chèvres, et 14
œufs pour 12; et c'est tout. Dans les très grandes villes
leurs profits sont plus considérables.
Détail du matériel d'Exploitation.
1 noria avec son manège, prêtée fréquemment aux voi-
sins, 58 francs ; 1 noria plus petite mue par deux hom-
mes, 32 francs; 1 charrue, lo fmncs; 1 herse en bois.
ANNEXES 375
1 2 û'ancs ; 2 grands mteaux en ter à 2 francs Tun, 4 francs ;
5 houes à mains, à 2 dents, à 1 fr. 50 Tune, 7 fr. 50 ;
2 grandes houes à 4 dents, à 2 fr. 50, 5 francs ; 2 &ucilles
à 2 fr. 50, 5 francs; 1 caisse à battre le riz, 15 fr.; 4 seaux
à engrais à 5 francs' la paire, 10 francs ; 2 petits seaux à
4 francs la paire, 8 francs ; 2 grandes cuillères à engrais, à
4 fr. 50 Tune, 3 francs ; 2 petites à 1 fr. 10, 2 fr. 20 ;
3 grandes jarres à engrais, à 7 francs Tune, 21 francs ;
2 pelles à 2 francs Tune, 4 francs; 2 fléaux à battre le blé,
à 2 fr. 25, 4 fr. 50 ; 2 bâtons pour porter les seaux, à
1 fr. 25, 2 fr. 50. Total 208 fr. 70. Voilà pour les instru-
ments aratoires. Viennent ensuite ceux de la mouture et de la
préparation des grains : 1 moulin à décortiquer le riz en
bois dur, 10 francs (le manège est le même que celui de
la noria) ; 1 van mécanique à bras, 12 francs ; 2 tamis à
1 fr. 25, 2 fr. 50; 1 moulin à farine, en pierre, 18
francs ; 1 mortier et son pilon, 15 francs. Total : 57 fr. 50.
Puis, les ustensUes pour la préparation du thé : 4 four-
neaux en, briques, à 12 francs, 48 'francs; 4 bassins en fer,
à 6 francs, 24 francs ; 50 nattes à claire-voies pour étendre
le thé, à 1 franc, 50 francs ; 4 petites pelles en bois pour le
remuer, à 25 centimes, 1 franc. Total : 123 francs.
Ensuite, les instruments pour la préparation du coton et la
confection des tissus : 1 métier à égrener le coton, 9 francs ;
2 tours à ûler, à 3 francs, 6 francs ; 1 métier à tisser, 28
francs. Total 40 francs.
Enfin, 1 moulin à huile, 18 francs ; 1 presse, 40 francs ;
1 moulin à écraser les cannes à sucre, en pierre, 40 ûuncs ;
3 chaudrons, à 7 francs, 21 francs ; et 2 cuillers en fer, à
3 francs, 6 francs. Total : 125 francs.
J'allais oublier un hachoir à fourrages, 20 francs, et 4
baquets pour la préparation de la ngurriture des animaux,
à 3 francs l'un, 12 francs.
Ces diverses sommes additionnées donnent un chiffre de
578 fr.20, soit à 10 0/0 58 francs pour l'usure du matériel.
376 . LA CITÉ CHINOISE
Détail de la Dépense de Nourriture, Maison.
Les dépenses principales de la nourriture peuvent être
établies comme il suit : 5,000 kilog. de riz à 8 francs
les 60 kilog., 664 francs; 250 kilog. de blé, à 8 francs
leâ 60 kilog., 32 francs; 150 kilog. de pois-soia pour
la fiibrication du vermicelle et du fromage dit Toa wou^
à fr. 18 le kilog., compté comme s'il avait servi à la
fabrication de Fhuile, 27 francs ; choux et navets salés,
800 kilog., à 1 franc les 60 kUog., l'un dans l'autre,
18 francs ; légumes secs, 100 kilog. à 20 francs les 60 kilog.,
28 francs ; légumes frais : haricots, aubergines, etc., 500 ki-
log., à 4 francs les 60 kQog., 34 francs ; varec ou herbe de
mer, à 15 francs les 60 kilog., J80 kilog., 45 francs; pois-
sons, crevettes, moules, crabes, secs ou salés, 420 kilog. à
27 francs les 60 kilog., 189 francs ; poisson frais, 400 kilog.
à 4 fr. 50 les 60 kilog., 30 francs ; 110 kilog. de porc frais
à fr. 34 le kilog., 32 francs ; porc salé, jambon, 50 kilog.
à 1 franc le kilog., 50 francs; mouton ou chevreau, 40 ki-
log. à 25 centimes le kilog., 8 francs ; 150 poules ou canards
à fr. 30 Tun, 45 francs ; graisse de porc, 120 kilog. à
fr. 75 Tun, 90 francs ; 450 œufs de poule à fr. 35 la
douzaine, 14 fr. 15 ; 450 œufs de cane à fr. 40 la dou-
zaine, 15 fr. 40; champignons secs, 60 kilog., 20 francs;
huile à manger ou à brûler, 200 kUog. à fr. 45 le kilog.,
90 francs ; sel, 120 kilog., y compris les salaisons et celui
qu'on donne aux animaux, à 3 francs les 60 kilog., 6 francs;
thé, 60 kilog., 70 francs ; sucre, 90 kilog. à fr. 25 le ki-
log., 22 fr. 50 ; vin, 100 kilog. à 10 fr. 50 les 60 kilog., 17
francs ; paille à brûler pour la cuisine, estimée à 50 francs;
fruits et liqueurs : mémoire. Total des dépenses de la nour-
riture, 1,589 francs.
Étable, BasBe-Gonr et Porcherie.
La nourriture du buUle varie suivant les saisons,
quelle qu'elle soit, on la lui donne toujours sous fori
soupes ; c'est-à-dire que la paille, le ti-èfle, le sorgho û
si'cs, les navets, les tourteaux, etc., sont toujours hac
réduits en petits niorceaux et mêlés avec un peu d'i
de sel. Pendant toute l'année, il reçoit 0,500 kilog, de
de rizà fr. 6b les 60 kil(^., 60 fr. 20; 2,000 kilog. d
fle à 1 fr. 20 les 60 kilog. , 39 fr. 60 ; b,"000 kilog. de :
à 1 franc les 60 kilc^., 83 fr, 70 ; soia-fourrage, 1,0
log. à 2 fr. 20 les 60 kilog., 33 fr. 70 ; 430 kUog. de
teaux à 8 fr. 50 les 60 kilog., 63 fr. 75. Total 311
sans compter 3,000 kil<^. ou plus d'issues de toutes s
balles de riz ou de blé, son, menus grains, etc., qui
raient pas d'autre emploi.
Les porcs ont consommé aussi, sous forme de
I ,S90 kilog. de navets à 8 fr. BO les 60 kilog., 25 fi
450 kilog., tourteaux à 8 fr. 50, 63 fr. 7fi ; 1,500 kUi
sorgho et débris de cannes à sucre à 2 fr. 20 les 60
55 francs. Total 143 francs sans compter non plu
niasse ti-ès notable de résidus et d'issues de toute n
balles deri^et de blé, sons, menus grains, légumes,
reset rognures d'ignames, etc., etc., qu'on ne saurai
mer à moins de 4,000 kilog. ce qu'ils trouvent dai
champs.
Une grande partie de la nourriture que l'on donn
poules et aux poulets est également mise en pâtée. Eli
reçu ainsi ou en nature : 120 kilog. de sarrazin ou bi
à 5 francs les 60 kilog., 10 francs; 100 kilog. detou
à 8 fr. 50, 14 francs; 100 kilog. grosses fèves à 11 J
lit francs ; 100 kil<^. de mais à 6 francs, 10 fi-ano
Vilog. de riz à 8 fr. 33; 180 kilog., ignames k i I
12 francs. En tout : 98 francs, sans compter égal
378 LA CITÉ CHINOISE
4 à 500 kilog. d'issues et ce qu'elles vont chercher quand les
récoltes sont cultivées.
Qufiuit aux chèvres, on estime que le lait qu'elles four-
nissent entièrement consommé à la maison équivaut à la
nourriture qu'elles reçoivent. Il serait plus vrai de dire que
l'on ne compte pas avec elles. C'est une fantaisie de M™® Po-Y,
qui a voulu du lait pour les enfants. L'ensemble des
dépenses de la nourriture des animaux se monte donc à
552 fr. 20.
Inventaire du Mobilier.
La table longue du salon vaut 45 francs; la table carrée,
36 francs; la crédence, 60 francs; les potiches, les flam-
beaux et les vases, 70 francs ; le bahut, 30 francs; la biblio-
thèque, 30 francs; les 4 fauteuils et les deux guéridons,
110 francs; les autres chaises ou escabeaux au nombre de
10, 40 francs. En tout, 421 francs. Dans les autres pièces
nous trouvons 3 grands lits à 138 francs l'un : 314 francs;
2 lits d'enfants à 30 francs, 60 francs et un petit lit de
bébé, 10 francs. Tous ces Uts sont garnis en rotin, sur
lesquels on place les matelas ou plutôt les couvertures, car
on ne se sert pas de matelas comme les nôtres. Des cou-
vertures doubles rempUes d'une épaisse couche de ouate en
tiennent heu. On en met deux par lit à 20 francs l'une
pour les grands, et 12 francs pour les petits, soit pour celles
des 8 lits, 240 francs. Dans la saison chaude, au lieu de se
coucher directement sur ces espèces de matelas, on les
couvre d'une natte fine. Chaque ht en possède une qui
vaut de 1 à 2 francs, soit 12 francs pour les huit. L'usage
général est de conserver pour la nuit un caleçon et uqo
chemisette. Chaque lit est en outre pourvu d'une mousti-
quaire. Les 3 grandes, 20 francs l'une; et les 4 autres.
ANNEXES 379
d2 francs; celle du petit ne vaut que 6 francs; ce qui feit
114 francs pour les huit. Les lits garnis ainsi que je viens
de l'expliquer reviennent donc tous ensemble à 790 francs.
C'est, comme on le voit, un article de dépense assez oné-
reux, mais c'est, avec le cercueil, celui auquel les Chinois
attachent le plus d'importance. Il y a des lits et des cer-
cueils qui coûtent plusieurs milliers de francs.
Après les lits viennent 4 armoires placées dans les chambres
de l'aïeule, de sa petite-fille, Siu-Lien, de Ouang-Ming-
Tse et de Po-Y. L'une vaut 50 francs ; 2 autres, 40 et 36
francs; et la dernière, 20 francs. Ensuite 8 coffres en cuir
ou en bois de camphre, au prix de 10 à 12 francs l'un,
soit 90 francs; puis 3 grandes tables rondes et 1 table
carrée, valant à peu près 65 francs les quatre ; 4 grandes
tables de toilette avec les pots à eau et les bassins en étain
ou en porcelaine. Les premières à 35 francs l'une ; et
les secondes à 15 francs. Il y en a deux à 3o et deux à
15 francs : 100 francs. Les trois dames et la jeune fille ont
chacune un nécessaire de toilette valant 10 francs l'un,
40 francs ; et un miroir de 3 francs, 12 francs. Enfin nous
comptons dans ces 4 chambres 2 grands fauteuils et
10 chaises estimés en tout 120 francs; plus 8 petits chan-
deliers en étain, de 2 fr. 50 l'un; et 2 lampes en cuivre,
à 6 francs, soit 30 francs. Tous les meubles sont en bois
blanc verni.
Les chambres des autres enfants ne contiennent, outre le
lit, que 2 escabeaux à 2 francs l'un ; un coffre à 5 francs ;
et 1 table de toilette avec sa garniture en porcelaine très
commune, ne valant pas plus de 6 francs. Gela fait, pour
les deux chambres, 30 francs.
La somme totale pour cette première partie du mobilier
s'élève à 1,844 francs.
Dans la chambre de la servante, il y a un lit avec ses
couvertures, la natte et la moustiquaire, le tout d'une valeur
de 50 francs; plus un coffre de 5 francs ; une table de toilette
de 6 francs ; et 2 escabeaux à 2 francs. En tout, 65 francs.
380 LA CITÉ CHINOISE
Voici maintenant l'inventaire de tout ce que contient la
cuisine : 1 fourneau en briques à 5 foyers, 50 francs ;
5 chaudières en fer à 3 francs, 15 francs; 6 casseroles en
fer à 1 franc, 6 francs; 3 grandes cuillères de cuivre, pour
remuer le riz, à 2 francs, 6 francs ; 6 petites cuillères en
cuivre à fr. 2o, 1 fr. 50 ; 6 autres plus petites à fr. 20,
1 fr. 20 ; 3 pelles de fer à 1 fr. 50, 4fr. 50 ; 2 paires pin-
cettes à 1 fr. 25, 2 fr. 50; 5 couvercles de chaudières à
2 francs, 10 francs; 4 grandes jarres à eau à 8 francs,
32 francs; 6 jarres à conserves à 7 francs, 42 francs; 2 ar-
moires de cuisine à 16 francs, 32 francs ; 2 tables à 5 francs,
10 francs; 1 bloc à hacher la viande, 6 francs; 50 bols
ordinaires, le tout, 3 francs; 50 assiettes porcelaine, 6 francs;
20 plats, 6 francs; 20 grandes tasses, 7 francs; 30 tasses
ordinaires, 8 francs ; 40 tasses à thé avec leurs coupes et
surcoupes, 6 fr, 50; 40 petites tasses à vin, 2 francs;
50 cuillères de porcelaine, 2 fr. 50 ; 40 paires de baquettes
à manger, en bois dur, 1 fr. 50; 40 paires en bambou,
fr. 75; 2 grands couteaux de cuisine à 1 fr. 25, 2 fr.50;
6 paniers bambous à 1 fr. 10, 6 fr. 60; 6 sceaux à 3 francs,
18 francs; 4 sceaux plus petits à 2 fr. 40, 9 fr. 60 ; 6 ga-
melles en bois verni à 2 francs, 12 francs; 4 escabeaux à
1 fr. 50, 6 francs; et 4 chaises de bambou à fr. 60,
2 fr. 40. Le mobilier de la cuisine vaut en tout 316 francs.
Inventaire des Vôtements.
Vestiaire des hommes: 3 chapeaux de cérémonie, en
feutre, garnis de glands en soie rouge, de ganses et de
satin à l'intérieur, à 8 francs Tun, 24 francs ; 3 chapeaux
de feutre ordinaire à 2 francs, 6 francs; 5 petits bonnets
de feutre commun à fr. 75, 3 fr. 75 ; 5 bonnets de satin
habillés avec les glands en soie rouge à 2 fr. 25, 11 fr. 23;
5 cols habillés, satin, à 1 fr. 85, 6 fr. 25; 20 chemises de
ANI^EXE^ 381
colon à 2 francs» 40 francs (ces chemises sont plutôt des
chemisettes en forme de veston); 20 pantalons de coton à
1 fr. 75, 35 francs ; 5 paires de jambières ouatées et piquées,
pour passer par-dessus les pantalons, à 6 francs, 30 francs;
4 gros tabliers de travail en forme de jupon, comme celui
que portent nos brasseurs, à 6 francs, 24 francs; 4 gros
pantalons de travail, pour l'hiver, à 7 francs, 28 francs;
4 grands pardessus (ta koua) ouatés à 12 francs, 48 francs;
3 robes ou tuniques ouaté*js et piquées, pour les trois
hommes, à 22 francs, 66 francs ; 2 robes, idem, pour les
petits garçons, à 16 francs, 32 francs; 6 grandes tuniques
en coton à 11 francs, 66 francs; 3 petites tuniques à
9 francs, 27 francs; 3 tuniques de soie bleue à 40 francs,
120 francs; 3 pèlerines ou camails en drap (ma koua) à
12 francs, 36 francs; 3 paires de jambières en soie à
7 francs, 21 francs ; 3 grandes ceintures de soie à 4 fr. 50,
13 francs 50; 6 ceintures de coton à 2 francs, 12 francs;
3 camails ou pèlerines de drap, fourrés en peau de mou-
ton, à 36 fraûcs, 108 francs ; 3 gilets ou casaques fourrés,
à 21 francs, 63 francs; 3 grands gilets ouatés à 9 francs,
27 francs; 3 petits idem à 6 francs, 18 francs; 20 paires de
bas en toile de coton, cousus, à 1 fr. 25, 25 francs; 10 paires
de souliers ordinaires, en gros taffetas, à 3 fr. 40, 34 francs;
5 paires de souliers habillés, en satin à 5 francs, 25 francs;
10 paires de sabots, grands ou petits, à 2 francs, 20 francs;
4 parapluies en papier huilé à 2 fr. 80, 11 fr. 20; 3 man-
teaux de travail en fil de palmier, pour la pluie, à 6 francs,
18 francs; 2 paires de montres d'argent à 72 francs la
paire (les Chinois n'achètent presque jamais une seule
montre, on les leur vend dans des écrins doubles), 144 francs ;
6 éventaUs à fr. 75 l'un, 4 fr. 50. Total, 1,152 francs.
Vestiaire des trois dames et des trois jeunes filles :
3 épingles de cheveux en argent à 7 fr. 50, 22 fr. 50;
3 petites à 3 fr. 20, 9 fr. 60; 2 épingles en jade ordinafre
à 12 francs, 24 francs ; 5 bagues d'argent valant ensemble
50 francs; 4 paires boucles d'oreille en argent à 9 francs,
38i LA CITÉ CHINOISE
3(i francs; 6 bracelets d'argent, ensemble 110 francs ;
2 paires boucles d'oreilles en jade à 15 francs, 30 francs;
2 bracelets jade, ensemble, 40 francs; 3 coiffures en che-
veux artificiels à 3 fr. 50, iO fr. 50; un lot de 30 fleurs
artificielles, âO francs; 6 bonnets satin, petits ou grands, à
3 francs, 18 francs; 24 chemises coton à 2 francs, 48 francs;
24 pantalons coton à 1 fr. 50, 36 francs; 10 jupes à
5 francs, 50 francs; 4 pardessus soie à 10 francs, 40 francs;
4 robes soie à 36 francs, 144 francs; 3 robes plus belles à
50 francs, 150 francs; 6 belles ceintures de soie à 10 francs,
60 francs; 4 pantalons de soie ouatés*, pour grandes per-
sonnes, à 14 francs, 56 francs; 2 plus petits à 9 francs,
18 francs; 4 pardessus coton ouatés à 10 francs, 4:0 francs;
4 robes de soie ouatées à 45 francs, 180 francs; 4 gilets
soie, de grandes personnes, à 11 francs, 44 francs; 2 petits
à 7 francs, 14 francs ; 3 gilets de soie doublés en peau <Je
mouton, très beaux, à 24 francs, 72 francs; 4 manteaux
ou grands pardessus en coton, pour la pluie, à 10 francs,
40 francs; 12 tabliei*s à fr. 50, 6 francs; 6* tabliers d'ap-
partement, en soie, à 4 francs, 24 francs; 15 paii*es de
souliers à 2 fr. 50, 37 fr. 50 ; 6 paires de souliers plus
beaux à 4 trancs; 24 francs; 4 parapluies à 2 fr. 50,
10 francs; 6 éventails ordinaires à fr. 25, 1 fr. 50 ; 4 plus
beaux à 2 fr. 50, 10 francs. Quant au bébé, tous ses petits
vêtements valent bien 50 francs. Total, 1,527 fr. 60, les-
quels, ajoutés au chiffre de 1,152 fr. 45 du vestiaire des
hommes, font un chiffre de 2,680 francs.
ANNEXE 11
TABLE DES SÉRIES. DE LA SOCIÉTÉ DU KIAN6-S0U. — N^ 1
RÉUNION
&«liMES TEMÉI8
AU 1«*-1S30€U
ar le
2«
i1«
Taeli et !•«
14
13
12
H
10
9
8
7
6
5
100 »
2« RÉUNION
SOKUS TERSBK8
AU t« ASSOCIE
Parle
3«
7e
8«
10«
11«
Tiel» et 10«
14 5
13 5
12
11
10 S
9 5
8
7
6
5
5
5
5
5
5
5
100 >
a» REUNION
SOMMES TIRSEES
AV3« ASSOCIÉ
Parle
1"
2
4
5
6
7
8
9
10«
11«
Taeis et 10"
13 5
U 5
12
11
10
9
8
7
6
5
100 »
4« REUNION
SOMMES VERSEES
AU 4« A8S0€IÉ
Par le
2«
3®
5«
6"
7»
8«
9«
10«
11«
Taelset 10«
12
U
13
11
10
9
8
7
6
5
100 »
5« RÉUNION
SOMMffi! TBRSlES
AU $• ASSOCIÉ
Parle
1»'
2»
3»
4«
6«
7«
8«
9"
10*
11«
Taels et 41 «
11
14
13
12
10 5
9 5
8
7
6
5
5
5
,5
5
100 »
6« RÉUNION
-SOMMES VERSÉES
AU («ASSOCIÉ
Parle
2«
3*
4«
5«
7«
8«
9«
10«
11«
Taels et 40«
10
14
13
12
11
9
8
7
6 5
5 5
100 »
1« RÉUNION
SOMMES TBBSKES
AU 7« ASSOCIÉ
Parle
2«
4«
5«
6«
8»
9°
10"
11«
Taels et 19«
9
14
13
12
11
10
8
7
6
5
5
5
5
5
5
5
5
5
5
5
100 »
'8« RÉUNION
SOMMES VERSÉES
AU 8« ASSOCIÉ
9« REUNION
Parle
1"
2«
3»
4«
5«
6«
7«
9«
10«
11"
Taels et i»»
8 5
14 5
13
12
11
10
9
7
6
5
100 »
SOMMES VERSEES
AU»«ASSOaÉ
Par le
J[ er
2«
3«
4«
8«
6«
7»
8«
10«
11«
Tïeis et iC«
3
14
13
12
11
10
9 5
8 5
6
5
100 »
10« REUNION
SOMMES VERSEES
AU 10» ASSOCIÉ
Par le
1"
2«
3«
4«
5«
6»
7«
8«
9«
11»
Taels et 10e
ti
14
13
12
11
10
9
8
7
5
5
5
5
5
5
5
o
5
5
5
100 »
11« REUNION
SOMMES VERSÉES
AU il« ASSOCIÉ
Parle
1"
2«
3«
4«
5«
6*
7®
8«
9"
10»
Taels et lO»
5
14
13
12
11
10
9
8
7
6
5
5
5
5
«*
o
5
5
5
5
5
100 »
Le taël eçt un lingot d'argent qui vaut 8 francs.
84
LA CITÉ CHINOISE
FABLE DES SÉRIES DE LA SOCIÉTÉ DE SQU-TCHEOU* — N» 2
ÉUNION
IS VIRSBIS
TaeUe(ll«
ot Umi.
Farb
15
U
13
12
11
8
7
6
5
4
100 »
2« RÉUNION
sonos TBUiU
10 1« issocii
1"
3«
4«
5«
?•
8«
10»
11"
Tteli et 10«
•1 Ixleiii.
15
14
13
12
11
8
7
6
5
4
100 »
3« RÉUNION
SOmSTIISÎB
m 3« ASSOCIÉ
ririt
1"
2*
4«
9*
7»
8«
9«
10»
11«
Taels et 1««
•I tsteu.
15 5
14 5
13
12
11
8
7
6
5
4
100 »
4« RÉUNION
soiin tusiib
lU4«iSS0Cli
Parle
1"
2«
Z*
5«
6«
7«
8«
9«
10»
11«
Taels et 1S«
ei tsieu.
15
14
13
12
11
8
7
6
5
4
100 »
5« RÉUNION
soins Tiuns
ius» issoaâ
iar le
1"
2«
3-
4«
6«
?•
8«
9»
10*
11»
Taels et il«
•I tslen.
15
14
13
12
11
8
7
6
5
4
100 »
6« RÉUNION
lOllISTIlSSD
ics«issaai
Parle
1«'
2«
3«
4«
5«
7«
8«
9"
le»
11*
IaelsH4l<
ei tsieai.
15
14
13
12
11
8
7
6
o
4 3
100 » ^
EUNION
8» RÉUNION
8 TBUUS
«ASSOdi
Taels et 10«
e« tsien.
sonisnisÉis
AUS«1880Cli
15
14
13
12
11
8
7
6
5
4
Parle
1"
2*
3«
4«
5«
6«
7»
9«
10«
11«
100 »
Taels et 4S«
M tsien.
15
14
13
12
11
8
7
6
5
4
100 »
9« RÉUNION
SOUIS TOSiU
i1II>i8S0Clt
Parle
1"
2«
3«
4«
5«
6«
7«
8«
10«
1P
Taels et 10«
os Irieu.
15
14
13
12
11
8
7
6 5
5 5
4 5
100 »
10» RÉUNION
801US TllSilS
16 11 « ISSQCli
Parle
1"
2«
3«
4*
5«
6«
7«
8«
0«
11»
Taels et4l«
ei tsien.
15
14
13
12
11
8
7
6
5
4
100 »
11* RÉUNION
soins TttSÉB
lUll«lSS0CiÉ
Parle
1"
2"
3»
4«
5»
«•
7«
8*
9«
10«
Taels et iO»
n tsien.
15
14
13
12
11
8
7
6
5
4
100 »
ANNEXES
385
TABLE DES SÉRIES DE LA SOCIÉTÉ DE TCHÉ-KONQ. — N' 3
«»■
l"^* RÉUNION
soiMKg msÉis
AO 4" ASSOCIÉ
'2« RÉUNION
Par
la
20
1I«
Ttels
etlraetioiis.
6 »
ft »
6 »
e »
6 »
6 »
6 »
6 »
6 »
6 »
60 »
SOllES HUiBE
AV2« ASSOCIÉ
Par
le
3«
6«
7*
10«
11«
Tatls
et fraetieu.
3« RÉUNION
soins TIRSKES
AU 3e ASSOCIÉ
4» RÉUNION
Par
le
15
4
4
4
4
4
4
4
4
4
99
99
99
99
99
99
99
99
99
60 3>
1"
2«
3«
5«
6«
7e
8«
9«
10»
ne
Taels
et fractions,
15 »
15 »
3 7£0
3 7S0
3 750
3 750
3 750
3 750
3 750
3 750
SOMIUS TKRSÉES
An 4» ASSOCIÉ
5» RÉUNION
Par
le
60 »
1"
2«»
3«
5e
6«
T
8«
9«
10«
11*
TaeU
et fractions.
SOllSS TKRSIIS
AU S« ASSOCIÉ
6» RÉUNIOIS
15 »
15 »
15 »
2 144
2 144
2 144
2 144
2 144
2 144
2 144
60 »
Par
Taeis
le
et fraetiois.
I"
15 »
2"»
15 »
3«
15 »
4e
6«
7«
8«
9«
10»
11»
15
»
V
»
60 »
SOMMES VERSEES
AU 8« ASSOCIÉ
Par
le
1"
2«
3«
4»
5»
7«
8»
9»
10«
11«
Taels
dt fraetioDi
15
13
10
10
»
8
2
2
10 8
» »
» 3f>
60 »
7« RÉUNION
SOMMES TIRSÉES
AD 70 ASSOCIÉ
Par
le
Taels
et fraetimu.
2«
3"»
4«
5®
6«»
8«
9«
10«
11'»
13 8
10 2
10 8
42 6
12 6
» »
3> »
60 »
8e RÉUNION 9« RÉUNION 10« RÉUNION 11« RÉUNION
SOMMES TERSÉES
AU 8« ASSOCIÉ
Par
le
3»
4»
5»
6»
7.
9e
10»
11»
Taels
et fractions.
15 »
9 »
10 2
10 8
15 »
» »
60 »
SOMMES VERSEES
AD 9« ASSOCIÉ
Par
le
4«
5*
6«
7e
8*
10«
11"
Taels
et fractions.
SOMMES TERSEES
AD 10» A8S9GIÉ
SOMMES TERSEES
AD 11« ASSOCIÉ
Par
15 »
12 »
10 2
10 8
12 »
» »
9 »
60 »
Taels
et fractions.
Par
le
Taels
et Iraetione,
6«
9
6
7«
1.1
4
S»
12
6
9<»
13
8
lO»
12
6
60
»
22
*-f
m
LA CITÉ CHINOISE
gature contient i,000 sapcques et vaut s fr. en chiffre rond. 10 sapèquc
lent donc 5 centimes.
ANNEXES
387
TABLE DES SÉRIES DE LA SOCIÉTÉ COMMUME ET SIMPLE- —
«
N«5
V^ RÉUNION
2« RÉUNION
3« RÉUNION
4» RÉ UNION
5« RÉUNION
6« RÉUNION
somxkstkbsIes
SOMIES TIRSÉES
SOHÏKS TERSÉKS
SOllES TERSÉKS
SOMMES TERSÉES
SOMMES TERSÉES
AU 4»'' A2K0CIB
AU 2" ASSOCIÉ
AD 3« ASSOCIÉ
AU 4e ASSOCIE
AD 5e ASSOCIE
AUC
•ASSOCIE
PAR
TABLS
PAR
TAELS 1
PAR
TAELS
PAR
TABLS 1
PAR
TABLS
PAR
TAELS
LE
2«
et fmtiens
LE 1
1"
9t fraetiess
LE
»t fnetloBs
LE
1"
Bt fraetions
LB
1er
et fractions
LE
1"
et fraetions
5 »
7 »
^er
7 »
7 »
7 »
7 »
3«
5 »
3«
5 » 2« 1
7 »
2«
7 »
2«
7 »
2«
7 »
4«
5 »
4«
5 »
4"
5 »
T
7 »
3«
7 »
3«
7 »
5«
5 »
S« 5 »
5«
5 »
5«
5 »
4«
^ 7 »
4«
7 »
6«
5 »
6« 5 »
6«
5 »
6"
S »
6«
5 »
5«
7 »
7«
5 »
7« 5 »
7*
5 »
7«
5 »
7»
5 »
7»
5 »
8«
5 »
8«
5 »
8«
5 »
8«
5 »
8«
5 »
8«
5 »
9«
5 »
ge
5 »
9«
5 »
9"
5 »
.9«
5 »
9«
»
lO**
5 »
10«
5 »
lO"
S »
10«
5 »
10*
5 »
10«
5 »
H*
5 »
H«
5 »
H«
5 »
H«
5 »
H*
5 »
iV
5 »
5» »
52 3>
54 »
56 »
58 »
60 »
7«RÉ0NI0N
8« RÉUNION
9« RÉUNION
10» RÉUNION
H« RÉUNION
SOUES TKRgÉSS
SOIIIS TiysÉis
SOUMIS TËRSÉES
SOIHES TERSÉIS
SOMMES VERSÉES
■
AC 7» ASSOCIÉ
AD 8« ASSOCIÉ
AU «• ASSOCIÉ
AU 10« ASSOCIÉ
AU 41e ASSOCIÉ
PAR
TABLS
PAR
TABLS
PAR
TABLS
PAR
TAELS
PAR
TAELS
LE
et fnetioni
LE
et fraetiois
LE
1"
et fractions
LB
1"
et fractions
LE
et fraetions
-
7^»
7 »
7 »
7 »
7 »
2«
7 »
2«
7 » 2«
7 »
2"
7 »
2»
7 »
3«
7 »
3«
7 » 3«
7 »
3«
7 »
3«
7 »
A«
7 »
4«
7 »
4«
7 »
4«
7 »
4«
7 »
a«
7 »
5«
7 »
5«
7 »
5"
7 »
5«
7 »
■
6«
7 »
6»
7 »
6«
7 »
6«
7 »
6»
7 »
8«
5 »
7e
7 »
^e
7 »
7e
7 »
7e
7 »
9«
5 »
9«
S »
8«
7 »
8«
7 »
8"
7 »
10«
5 »
iO«
5 »
10"
5 »
9«
7 »
9"
7 »
H«
5 »
5 »
5 »
H«
5 »
10»
7 »
■
62 »
64 »
66 »
68 »
70 »
1
i»
LA CITÉ CHINOISE
TABLE DES SÉRIES DE U SOCIÉTÉ DE TCHÉ-KONG. — N» 6
SUNION
\ Tiisns
■-ASSOCIÉ
;aels «t ii"
et Am"
10
iO
10
10
10
10
10
10
10
10
»
9
»
»
»
9
100 »
2» RÉUNION
soins TIISKES
11}2«iSS0ClÉ
Par
10«
11«
et iO«0«
20 »
8 89
8 89
H 89
8 89
8 89
8 89
8 89
8 89
8 89
100 01
3« RÉUNION
SOÏIIIS TIBSÉES
iU 3* A880€IÉ
Par
le
1"
2«
4«
5*»
6®
7«
8«
9«
10«
1t«
Taels et lO»
iOI«
et 1M0«
âO
20
7
7
7
7
'7
7
7
3)
5
5
5
5
5
5
5
7 5
100 »
4« RÉUNION
soins TutsÉis
AD 4« ASSOCIÉ
Par
le
-1er
2«
3«
5«
6«
7e
8«
9«
10«
11«
Taels et iO«
et 1«00«
20
20
20
5
5
5
5
5
5
5
9
»
716
716
716
71 fi
716
716
716
100 012
5« RÉUNION
soins TKRSEIS
AU S« ASSOCIÉ
Par
le
1"
2«
3«
4»
6»
7«
8«
9«
10»
11«
IieU,et10<>
100«
et 10M«
SO
20
20
20
3
3
3
3
3
3
9
»
9
9
334
334
334
334
334
33i
100 004
6« RÉUNION
SOHIES TEUKES
AD f« ASSOCIÉ
Ht
le
4"
2«
3«
4«
5«
7«
8»
9«
♦0«
11»
Taelfl et 1««
et 4M*«
20
20
20
201
80
9
s
»
9
9
100
EUNION
i TERSÉIS
- ASSOCIÉ
8« RÉUNION
soins VERSÉES
AU 8« ASSOCIÉ
:ael8 et 10« Par
et 1000« le
20
20
20
20
20
20
»
9
9
9
9
9
»
9
9
»
9
»
120 »
9
2«
3«
4«
5«
6"
7e
9"
10»
11»
Taels et 10>
100«
et 100«e
9
20
20
20
20
20
20
9
9
9
9
9
»
9
»
9
9
»
9
9
9« REUNION
soins TERSESS
AD 9« ASSOCIÉ
Par
le
Taels et lO»
400*
et iOO««
9
9
3«
4«
3*
6»
7e
8«
9«
10«
9
9
20
20
20
20
20
20
9
9
»
9
9
9
9
9
9
9
»
120 »
120
10» REUNION
11« RÉUNION
soins TERSEES
AU 4»« ASSOCIÉ
soins TERSÉES
AU 11« ASSOCIÉ
Par
le
9
9
9
4«
5«
6«
7«
8«
9«
1C«
Taels et 40*
400»
et 1800«
Par
le
9
»
20
20
20
20
20
20
9
9
9
9
»
9
9
»
9
9
9
120 »
»
9
9
9
5«
6»
7«
8«
9»
10**
Taels et 40«
4M«
el 4000«
9
9
9
9
20
20
20
9
9
9
9
9
»
9
20 »
20 9
20 »
12« REUNION
SOUin TERSÉIS
AD lt« ASIOCtÉ
Par
le
Taebet 4»«
4«0"
et4M0<'
480 »
420 »
ANNEXES
%9
o
^ •
I
GO
CO
. •
"^
«1 l
'- 1
V Z
M
A
A
A
*
A^
A
o
ERS]â
OCIB
13 ?î
«O
<£>
«O
CO
A
•♦
p
>oS <
o*
'aâ
SOMMES
6« A
1 a
o
«0
\
2
f k
^
H
. " ^
A
A
A
A
A
A
A
o
es S
1 § s> r
K
1 ■< ^ •
( H «
1 *
<o
<o
M
04
M
•«
^
D
>• D oo .
04
PS
,« ■^ ^ ^
8 ■*
•
1 "
' <=< ha
> 2 "
•
•
•
•
M»
•
O
PC
99
H
Cd
w ^ •<
H
o
2
eo
S
A
00
00
00
00
00
A
2
M
H
•
^<
O
■s
•
<0
m
M
M
M
m
^
s
^^^^
^<
5
«a
« «
U3 t «O
O
ce
(M
S 3
S ^ o
s o CO
•* 5 »
wSmSSSfi
i
v%
eo
eo
eo
«»
CO
oo
v>
eo
eo
eo
«o
«1
•
s5
eo
•
eo
eo
•
eo
eo
•
eo
CO
•
eo
eo
•
.*o
eo
•
eo
^
^
os
a.
a
00
3
S
I
d
«1
eo
•V lA
O ro
TABLE
La Famille .
Le Txavail .
Le Godvgilnement
La FAMaLE OUANG-HlNO-TSE ..
ANNEXES
1. Détail et rendement des coliures
2. Détail da matériel d'eiploitatioa
3. Détail de la dépense de nourriture, maison
4. Ëiable, ba$9e-cour el porcherie
5. Inventaire du mobilier
6. Inyentaire des vêtements
TABLEàUI
N* 1. Table des séries de la Sodèlè du Kiang-Sou. . .
N' 3. Table dés séries de la Société de Fou-Tcheou. .
W- 3. Table des séries de h Société de Tché-Kong. . .
IN" 4. Table des séries de la Société de Tchao-Kong. .
N" 5. Table dee séries de la Société commune et simple
.\* 6. Table des aériea de la Société de Tcbé-Koag. . .
N" 7. Table des séries de la Société de Tsl-Hiena-Uouei.
i
■s
ê
es 4, lignes 5. Au lieu de SS0 miUiont, lire 337 mUlioa
20, — 5, An lieu de fancienn* loide Perte, lire To»
eierme Un de la Pêne.
4t), — 19. An lien àe si on comidère, lire n l'a
eontidére.
65, — 13. An iieu ds qu'Us ne puistent xirlir, lit
Sw'ita n'en puittent tortir.
94, — 16. Au lien de aucune connatuance d«, lii
aucun* connaisaaiKe Jtt WraiT« de.
Itl , — 2 . An lieu de quoi qu'il en toit, y a très pe
de femmet, lire ily a Iréipeu de fenuae.
148 — 16. Lettre t tomltèe, dans le iiiot conditions.
156, — 17. Au lieu de ne laissent pas que de causeï
lire nt laissent pas de causer.
■ 157, — 5. An lieu de fait fondions ner toux, lire fa
fûTtctUmner louis.
219, — 28- Au lieu de le ministéret des rite*, lire .
ministère des rites.
217, — 13. Au lieu de en dépit des rigueurs de la lu
lire en dépit dt ses rigueurs.
337, — 3. Au lieu de &tlre deux coUints qui, lii
entre deux des eoUines qui.
337, — 8. Au lieu de les bords de Tâ-Chouei-Kh
lire tes bords du Tà-Choueri-Kki.
246, - 9. An lieu de Si-Loa-Yé, lire Si-Lao-Yé.
274, — 2. An lien de sa grande voie, lire sa grano
SS3, — 6- Lettre f tombée daes le mot fiiire.
386, — 36. Au lieu de de plus ja-édeuses, lire de pi»
précieuse.
28-1, Noie, liRne 18. Au lieu de daïmiots, lire daimios.
335, ligne 30. Au lieu de la bonne nouvelles, lire Ut bonv
nouvetlt.
^A
f
JUL 3 vm